Retour à chaud sur les élections néerlandaises

Ça y est, c'est officiel, ma brève carrière politique de seul Français élu aux Pays-Bas a pris fin mercredi. Mon parti a perdu la moitié de ses électeurs dans mon arrondissement, la gauche a perdu comme jamais mais la presse ne parle que de la victoire (un tiers des électeurs) de l'extrême-droite dans deux villes beaufissimes. Didier Lestrade, le rédacteur en chef de la Revue de Minorités, a insisté pour que je fasse un bilan subjectif, à chaud, alors je m'y colle.

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Laurent Chambon

par Laurent Chambon - Lundi 08 mars 2010

Laurent Chambon est docteur en sciences politiques, spécialiste des minorités en politique et dans les médias, ancien élu local travailliste à Amsterdam et chercheur en sciences politiques, et est co-fondateur de Minorités.

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Ça y est, c'est officiel, ma brève carrière politique de seul Français élu aux Pays-Bas a pris fin mercredi. Mon parti a perdu la moitié de ses électeurs dans mon arrondissement, la gauche a perdu comme jamais mais la presse ne parle que de la victoire (un tiers des électeurs) de l'extrême-droite dans deux villes beaufissimes. Didier Lestrade, le rédacteur en chef de la Revue de Minorités, a insisté pour que je fasse un bilan subjectif, à chaud, alors je m'y colle.

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as mal de gens pensent probablement que la politique néerlandaise n'est pas vraiment digne d'intérêt. C'est vrai que la presse française s'y connaît très mal et préfère largement  aux intrigues haguenoises les drames à Washington et à Jérusalem ou les catastrophes naturelles. Pourtant, comme je l'avais expliqué dans la Revue n°24 de Minorités, la Batavie est certes un petit pays mais son rôle en Europe est essentiel: son euroscepticisme a eu pour conséquence la panne de l'Union européenne que nous connaissons depuis le nee néerlandais au référendum sur la Constitution européenne.

Pour avoir le nez dedans (littéralement) depuis 2006, je pense que non seulement le Bénélux est le cœur politique de l'Europe, mais que c'est un laboratoire politique dont les trouvailles sont exportées sur tout le continent.

 

 

Extrême-droite 2.0

 

Une des inventions bénéluxiennes les plus populaires est une extrême-droite post-coloniale et post-raciste (en tous cas dans sa forme), qui base son rejet des migrants sur des critères laïcs et « progressistes ». Le Vlaams Belang de Filip Dewinter en est un bel avatar flamingant et islamophobe, et Pim Fortuyn et sa LPF, Rita Verdonk et son Troots op Nederland (ToN, « Fier des Pays-Bas ») comme Geert Wilders et son Partij voor de Vrijheid en sont différentes versions néerlandaises.

Le Vlaams Belang a été le premier à savoir rassembler ouvriers flamands au chômage, commerçants angoissés, homos en cuir et juifs orthodoxes anversois contre les musulmans, alors que Jean-Marie Le Pen faisait encore des vannes lourdes sur les chambres à gaz ou le lobby juif. Dewinter arrivait déjà à mobiliser les minorités non-musulmanes flamandes avec la peur des musulmans.

Marine Le Pen s'essaye exactement à la même stratégie: elle décolonise et déblanchit son parti, pour passer d'un discours raciste, homophobe et sexiste à un discours républicain, tolérant envers les gays, les juifs et les noirs, mais très violent envers l'Islam.

 

La presse française hésite à qualifier d'extrême-droite Geert Wilders et son parti, parce qu'il n'est ni antisémite, ni raciste, ni homophobe. Mais c'est justement ça, la nouveauté. La plupart des électeurs français enclins à voter à l'extrême-droite n'ont pas connu ni l'Église toute puissante et sa messe en latin, ni la décolonisation ni même la guerre d'Algérie. La plupart des électeurs de banlieue ont des potes noirs, juifs, pédés ou arabes. Ils ont été à l'école ensemble, ils ont passé beaucoup de temps à tenir les murs des cités pendant leur adolescence, ils vont peut-être pointer ensemble au Pôle Emploi.

 

Ce qui est intéressant, c'est que cette technique fonctionne. Pim Fortuyn et Rita Verdonk ont su, en leur temps, mobiliser les petits blancs, les pédés et les juifs de droite, même si une mauvaise gestion de leur mouvement a rapidement mis fin à l'expérience. La LPF est n'a pas survécu à l'assassinat de son leader et la médiocrité de ses élus, et Rita Verdonk s'est disputée avec les folles qui financaient et avaient commencé à structurer son parti.

Geert Wilders a beaucoup appris des échecs de Fortuyn et de Verdonk. Il est en train de transformer ces tentatives maladroites en un coup de force électoral, en avançant ses pions doucement et en consolidant un parti dirigé d'une main de fer et ne se présentant que dans les villes qui vont lui assurer un succès, sans s'éparpiller. On lui accorde 30% des votes en juin prochain, mais je pense qu'il a gagné encore plus, car une grande partie du monde politique néerlandais est, de fait, wildérisé.

 

 

Wildérisation du parti travailliste

 

Dans mon parti, le parti travailliste, j'ai pu voir cette wildérisation au quotidien.

La peur de l'Islam est devenue tellement présente qu'elle fait faire des folies. Ainsi, mon parti a réussi à imposer un Islam officiel à Amsterdam, c'est à dire un Islam financé par la ville, dans le but d'en contrôler l'esprit et le verbe. Dans un pays où la neutralité de l'État vis-à-vis des religions est parfois considérée comme plus importante que les autres lois (les pasteurs évangéliques ou imams radicaux qui prêchent l'homophobie sont systématiquement dédouanés par les juges au nom de la liberté religieuse), c'est une étape historique.

 

La peur de l'autre s'est aussi exprimée dans une Note sur l'intégration (Integratienota) rédigée par la direction du parti à la va-vite, dont la formulation m'a beaucoup rappelé la propagande nationaliste du début du 20e siècle. On y répétait la fierté d'être néerlandais (un thème en harmonie totale avec le nom du parti de Rita Verdonk), ce qui m'avait beaucoup choqué. C'est bien d'être fier des choses positives qu'ont réalisé nos ancêtres, mais il faut aussi ne pas oublier les choses dont on doit avoir honte. Le nationalisme et la xénophobie font partie de ces choses dont on doit continuer à avoir honte, que ce soit quatre siècles de colonialisme (avec la déportation et la mise en esclavage de millions de personnes) ou la shoah (c'est presque la totalité des juifs amstellodamois qui a été déportée et assassinée). Et c'est en cela que cette fierté agressive sans aucune honte m'angoisse.

 

Lors des campagnes dans les rues, la direction locale du parti m'avait forcé à aller discuter de cette note à travers un questionnaire racoleur avec les gens sur le marché Albert Cuyp, près de chez moi. Je m'étais retrouvé devant une petite vieille venue des colonies il y a probablement au moins un demi siècle, et j'avais tellement honte de ce que le parti cherchait à me faire faire que j'avais failli m'évanouir. Incité par mes collègues travaillistes à être un homme et me ressaisir, il a fallu que j'appelle mon mari qu'il vienne me chercher et m'extraie de ce bourbier tellement je me sentais mal.

J'en ai ensuite parlé sur mon blog, ce qui m'a valu une sorte de procès stalinien à huis clos et une campagne interne de dénigrement de la part de quelques membres du parti, tous issus de minorités ethniques et/ou sexuelles.

Car elle est là, la touche Wilders: non seulement on organise une campagne xénophobe d'une violence symbolique terrible, mais pour cela on mobilise les minorités opprimées d'hier. Les plus fervents activistes de cette campagne de haine sont ceux qui en ont souffert il y a quelques décennies à peine, juifs, homos, indos (les descendants des Indonésiens rapatriés en métropole lors de l'indépendance). Comme à Anvers.

 

Même si ce n'est pas l'endroit pour rentrer dans les détails, ce mini-drame m'a causé d'être mis en dernière position de la liste travailliste (que j'ai refusé, il me reste un peu de sens de l'honneur malgré tout) pour les élections de mercredi dernier. Ceux qui avaient suivi avec trop de mollesse la campagne pour l'intégration ont été mis en position inéligible, histoire de rendre les choses bien claires pour tout le monde.

 

Il s'est passé plus ou moins la même chose dans d'autres arrondissements d'Amsterdam et communes du pays: les tensions au sein des fractions ont donné lieu à de nombreuses exclusions. Dans la banlieue Ouest d'Amsterdam, là où il y a régulièrement des émeutes, des nombreux élus travaillistes ont démissionné. Il y a eu avant les élections un combat des chefs entre deux politiciens d'origine marocaine, et malgré la victoire du tenant de la laïcité (« je suis amstellodamois, et que je sois musulman ou pas ne regarde que moi »), l'avocat de ce qu'il faut bien appeler la ligne coloniale (« contrôlons l'islam à travers des subsides municipaux et le bâton de l'administration ») a été parachuté ailleurs avec force recommandation par le parti de manière à être élu.

 

 

La droite se vautre dans l'extrait de Wilders en poudre

 

Le plus grand concurrent de Wilders, c'est son ancien parti, le VVD. À l'origine c'était le parti des riches et des entrepreneurs, le parti de ceux qui n'aiment pas trop payer des impôts. Les thèmes de campagne du VVD n'ont pas changé depuis plusieurs décennies: défendre le droit des automobilistes à se garer gratuitement n'importe où, lutter contre la criminalité en hausse (alors qu'elle n'a jamais été aussi basse), et sabrer dans les dépenses « inutiles » de l'État-providence.

Mais dans les faits, le parti est totalement wilderisé. Il s'illustre certes par son combat contre l'homophobie, ce qui n'est pas encore une spécialité de la droite française, mais aussi et surtout par son amalgame Arabe=délinquant et Islam=danger. Le VVD se garde de faire des grandes déclarations liberticides mais je suis persuadé, après 4 ans à siéger à côté d'eux, qu'ils vont suivre Wilders dès que celui-ci sera au pouvoir.

Le VVD a fait le plein des voix de droite dans toutes les villes où Wilders ne s'est pas présenté (même à Amsterdam, pourtant ville de gauche). C'est bien le signe que tout le discours sécuritaire et islamophobe de Wilders a aussi servi le VVD.

 

Les autres leçons de cette élections? Les chrétiens-démocrates (de plus en plus à droite depuis que Jan-Peter Balkenende les dirige) ont perdu des voix au profit de la droite nationaliste ou de Wilders. L'extrême-gauche (Socialistische Partij, ou SP) voit ses électeurs l'abandonner au profit de... Wilders. Le parti travailliste de wilderise... Les seuls à avoir profité de l'aversion des certains électeurs pour Wilders sont les libéraux centristes du D66 (qui n'avait eu aucun problème à gouverner avec les fortuynistes ni Rita Verdonk). Mais voilà... le D66 a un problème d'ethnocentrisme de classe et hait les pauvres. C'est un parti intellectuel et élitiste frappé de darwinisme social: c'est à la fois un contre-poison au populisme ambiant, mais c'est aussi un sacré handicap. Car le D66 est coincé dans sa classe sociale et est incapable de mobiliser au-delà. La détestation qu'il affiche envers Wilders tient plus à son arrogance de parti de diplômés urbains intellectuels envers les beaufs de banlieue qu'à autre chose, j'en ai peur.

 

 

Faire sa valoche?

 

Donc je récapitule: Wilders est en train de mettre en place l'extrême-droite version 2.0 débarrassée de racisme, d'homophobie et de colonialisme. La plupart des partis sont contaminés, du VVD qui se gave des électeurs de Wilders là où il ne se présente pas, au parti travailliste qui met de l'ordre dans son programme et ses rangs en fonction des canons wildériens. Et les partis du peuple (le CDA dans les campagnes, le SP dans les villes) se dépeuplent.

Alors oui, Wilders ne s'est présenté que dans deux villes, mais son idéologie a gagné énormément de terrain, et pour citer notre Jean-Marie national, les électeurs préfèrent l'original à la copie. Il ne serait donc pas surprenant que le PVV devienne le premier parti du pays, et je ne vois pas la droite avoir des problèmes avec l'idée d'une coalition dirigée par Geert Wilders. Quand à son programme, la gauche travailliste ayant déjà rendu son appareil et son programme compatibles, la résistance ne devrait pas être énorme.

 

Dewinter a rendu xénophobe et nationaliste une grande partie du monde politique flamand, et Wilders est en train d'y parvenir aux Pays-Bas. C'est ça, la leçon politique que le Bénélux est en train de donner à l'Europe. Marine Le Pen y travaille en France, avec l'aide active d'Éric Besson, l'extrême-droite britannique y travaille aussi. Les pédés, les juifs et les noirs peuvent enfin respirer, enfin officiellement, mais si j'étais musulman je commencerais sérieusement à vérifier que mon passeport est encore valable, que j'ai de l'argent liquide disponible et une valise sous la main.

 

J'exagère? Oui, je l'espère vraiment.

Là-dessus, j'adorerais me tromper lourdement.


Laurent Chambon

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