Militantisme: la génération des sauterelles
par Didier Lestrade - Dimanche 07 mars 2010
Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.
Notre période est celles des sauterelles, des grillons et des criquets. L’impression souvent partagée par les gays de mon âge, c’est que les jeunes générations sont dans l’appréciation de ce qui a été obtenu au niveau politique par les générations précédentes de gays et de lesbiennes. Comme les sauterelles, ces jeunes générations sont heureuses de mâchouiller l’herbe tendre au soleil. Ils disposent de la tranquillité tellement attendue.
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homas L.Friedman, dans son édito du New York Times du 21 février dernier, « Wellcome to the lean years » annonce les années de vaches maigres pour les Américains. Il est convaincu que si Obama échoue, nous échouerons tous. Le défi de la nation, c’est de dépasser le cycle des sauterelles décrit par Kurt Andersen, selon lequel les générations précédant la crise ont dévoré la prospérité sans trop se poser de questions. Nous sommes en attente d’une « Regeneration », celle qui doit « renouveler , rafraîchir, redonner de l’énergie et reconstruire l’Amérique pour le XXIe siècle ». L'Europe attend aussi ce renouvellement.
Un autre récent article du NYT nous apprend que les pièces de théâtre gays lancées à Manhattan depuis quelques mois ont un dénominateur commun : le sujet du sida a disparu pour des thématiques plus simples, plus sentimentales, moins conflictuelles, avec des personnages qui se trouvent être gays sans pour autant être confrontés à des drames particuliers, si ce n’est le chômage ou l’adoption. Tony Kushner, l’auteur du formidable « Angels in America », affirme : « La communauté gay d’aujourd’hui est complètement dans le post Act Up » et le théâtre commence à refléter ce changement. On se dit : raison de plus pour arrêter Act Up.
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Après on se dit : normal que Kushner prenne ses distances avec le militantisme sida quand on connaît l’ampleur de ses affrontements avec Larry Kramer. Mais Kushner dispose d’une telle renommée que sa déclaration est effectivement la preuve que la démographie du sida a changé et que les pièces de théâtre évitent délibérément l’agitprop pour donner une image plus « gentille » des gays et des lesbiennes afin de faire avancer l’agenda politique comme le mariage ou l’égalité des droits.
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Les cycles du militantisme
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Un an après l’élection d’Obama, les personnes LGBT sont en train de comprendre que le mariage gay n’avancera pas aussi vite qu’ils ou elles l’espéraient et ce n’est pas la récente décision de la Cour suprême permettant le mariage gay à Washington qui va vraiment changer la donne dans les autres états américains qui y sont farouchement opposés. La politique « Don’t ask, don’t tell », elle aussi, met du temps à être abrogée, et l’Etat major américain exerce encore de fortes pressions pour maintenir le statu quo. Ceci a un impact à travers le monde et certains se demandent s’il faut continuer à se battre pour le mariage gay en votant ou en multipliant les recours devant la justice. D’autres pensent qu’il faut voir les choses sur le long terme en développant des alliances politiques dans l’espoir de coalitions qui imposeront mécaniquement une égalité dans les droits.
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Que le radicalisme soit dépassé, on peut le comprendre puisque ce fut la marque de fabrique des générations gays précédentes. Le militantisme apparaît normalement dans une succession de cycles qui ont leur influence dans la démarche identitaire des nouvelles générations qui ne peuvent décemment pas faire comme leurs aînés, même s’il existe un respect envers les « anciens » de l’activisme. A ce niveau, Act Up est comme n’importe quel produit musical ou fashion : démodé quand la date de péremption est dépassée.
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Sommes-nous condamnés à une succession d’années en creux de vague militant, qui pourrait durer une décennie et plus ? La culture gay y survivra-t-elle quand tant d’homosexuels admettent « qu’il ne se passe plus rien, c’est le vide total ? ». Quelle est l’image de l’homosexualité offerte au monde, quand les pays dans lesquels nous vivons traversent une crise économique sans précédent qui, au contraire, devrait attirer des milliers de personnes dans de nouvelles formes d’engagement ?
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Des gens heureux sans ambitions politiques compliquées
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Certains sont convaincus que le calme relatif du mouvement gay est le reflet de la demande des gays eux-mêmes. Henri Maurel a pondu cette phrase définitive, il y a quelques années : « Le mouvement LGBT est à la culture ce que le chloroforme est à l’hôpital ». Personne n’a su synthétiser aussi bien l’esprit d’une époque. Il anticipait qu’une grande partie de l’effervescence LGBT serait considérée comme fictive, comme du vent.
Le militantime LGBT pousse actuellement deux sujets majeurs aux USA : le mariage gay et la politique « Don’t ask, don’t tell ». Il y a aussi le sujet brûlant des transgenres et de l’homophobie. Tout le monde est d’accord avec ces demandes car elles sont à la fois symboliques et concernent la vie pratique de toutes les personnes LGBT. En accordant de nouveaux droits aux gays, ce sont toutes les personnes LGBT qui bénéficieront de ces avancées.
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Le problème, c’est que ces demandes politiques sur le mariage, l’adoption ou les transgenres ne concernent pas tout le monde. il s'agit de minorités à l’intérieur de minorités et l’on peut même dire que la grande majorité des homosexuels ne se retrouvent pas dans ces revendications. Demandez autour de vous. Si on dépasse le discours politique normatif, les gays ont-ils envie de se marier ? Beaucoup vous diront non. Ont-ils envie d’avoir un enfant ou adopter ? Beaucoup vous diront non. La condition des transgenres est-elle une priorité pour eux ? Beaucoup vous diront non.
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Ce n’est pas que la communauté LGBT se soit droitisée ou qu’elle se montre égoïste par rapport aux demandes des autres. Mais on dirait qu’une grande majorité des gays et des lesbiennes considère que les demandes politiques du mouvement LGBT ne les concernent pas directement. On dirait qu’ils pensent que l’agenda gay ne s’adresse pas à eux, à part le fourre-tout politique que représente la lutte contre l’homophobie. Car même sur le sujet de l’homophobie, de nombreux gays et lesbiennes pensent que ce sujet ne devrait pas être forcément présenté sous l’angle de l’oppression.
L’article du New York Times, par exemple, montrait que les nouvelles pièces de théâtre gay récemment lancées à New York cherchaient à toucher un public qui n’a plus forcément envie d’affronter un angle traumatisant de la vie gay. Ils sont heureux dans leur vie de tous les jours, ils veulent voir dans le théâtre le reflet de cette pause, après 25 ans de crise du sida. Vivre à Chelsea ou dans le Marais, c’est déjà une vie privilégiée. Comme les manifestants des kiss-in, ils veulent une émotion positive.
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Profiter de la vie
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Or le but d’une grande partie du tissu associatif LGBT (à part le sport et les sorties), c’est de motiver dans l’idée d’urgence là où les personnes LGBT souffrent. Si les gays et les lesbiennes se détournent de cet engagement à travers la douleur pour revendiquer une vie plus insouciante, c’est un tournant dans la culture gay. Nous le voyons dans la superficialité de la presse gay à travers le monde. Ces médias traditionnels ne disent plus grand chose, n’ont pas de volonté politique, interviennent très peu dans les médias de grande écoute, et écrivent des éditos de quelques lignes pour plaire au plus grand nombre. Nous sommes déjà dans une période où les gays et les lesbiennes aspirent à profiter de la vie. Nombreux sont ceux qui disent que le sida ne fait plus peur et la crise économique reste taboue dans cette communauté, habituée à surconsommer.
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Les sauterelles gays ont donc envie de profiter de la vie, en plein milieu d’une crise économique et sociale sans précédent. L’hiver a été long et froid et certains sont allés se réchauffer au soleil. Les autres se préparent pour les premiers beaux jours qui les amèneront sur les terrasses de café de Montorgueil. Les sauterelles sont des insectes adorables, j’en en ai plein dans ma pelouse.
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Le milieu associatif voit bien qu’il faut attirer les sauterelles avec du positivisme. Pour l’anniversaire de ses 25 ans, l’association Mag lance un jeu et demande aux jeunes sauterelles de voter pour la meilleure chanson gay du quart de siècle passé. Waou, ça c’est ludique (vous êtes conscients que je déteste ce mot, hein). Nous sommes sans cesse « mobilisés » pour voter pour le plus beau mec d’un calendrier quelconque. C’est ça, le militantisme d’aujourd’hui, si on peut encore appeler ça du militantisme.
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Cette envie de se forcer à ne voir que l’aspect positif des choses est peut-être la conséquence de l’énorme déception qui se développe à travers le monde. L’espoir sûrement démesuré apporté par l’élection de Barack Obama, il y a un an, a laissé place à une impression d'impuissance. La crise économique n’a entraîné aucune réforme profonde. L’échec de la conférence de Copenhague a montré que la planète n’avait pas envie de se sauver elle-même. Israël expulse les palestiniens de Jérusalem. De plus en plus de personnes partagent l’idée selon laquelle tout serait bloqué, en premier les appareils politiques. Les sujets majeurs n’avancent pas. Et si les sujets majeurs sont bloqués, alors qu’en advient-il de l’agenda LGBT ? Les sauterelles gays auraient anticipé l’envie de ne pas vouloir regarder le sentiment de panne qui parcourt de nombreux pays.
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Une nouvelle génération?
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Je ne dis pas que les sauterelles gays se désintéressent du militantisme LGBT parce que ce dernier n’a pas de projet pour ces sauterelles. Je dis juste que l’habitude est prise de dire publiquement que l’on est révolté par la souffrance de (remplir ici la case d’une identité sexuelle), mais, dans le fond, on s’en fout. Et il s’agit d’une grande partie des gays ou des lesbiennes, ce n’est pas comme si on parlait d’une caste très cachée comme les adorateurs des sneakers ou des adeptes du latex non talqué. Je crois même que les gays sont rassurés de voir que personne ne les sollicite vraiment.
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La majorité des gays n’est pas très politisée. En tout cas, elle l’est moins qu’il y a dix ou quinze ans. Peut-être que cela sera ainsi désormais pour toujours. Certains médias parient même sur cette soif majoritaire pour le superficiel. Mais il est aussi possible d’imaginer que cette séquence des sauterelles laissera place à davantage de questionnement. Je remarque que, sans rien faire en termes de promotion, la page FB de Minorités a 1000 membres, et celle de Yagg en a le double. Pourtant, Minorités est minuscule. Que signifie cette forte adhésion pour un site où l’on persiste à s’engager ? Peut-être le début d’une nouvelle génération.
