Une loi en Islande d'abord pour sortir du silence

L'Islande est encore et toujours au cœur d'une tempête médiatique. D'un côté le feuilleton autour du remboursement éventuel des avances faites aux clients d'Icesave par les gouvernements britanniques et néerlandais, de l'autre une loi visant à faire de l'île arctique un paradis de la liberté d'expression. Deuxième épisode d'une série sur le pays glacé, avec une loi qui a d'abord pour but de briser la loi du silence qui a mené — entre autres — au drame d'Icesave.

filet
Renaud Mercier & Nicolas Jacoup

par Renaud Mercier & Nicolas Jacoup - Dimanche 07 mars 2010

Tous deux agrégés en Belgique et en Islande et polyglottes, Renaud Mercier et Nicolas Jacoup sont des voyageurs, des amoureux des langues et aussi des observateurs avertis. Ils vivent en Islande.

filet

L'Islande est encore et toujours au cœur d'une tempête médiatique. D'un côté le feuilleton autour du remboursement éventuel des avances faites aux clients d'Icesave par les gouvernements britanniques et néerlandais, de l'autre une loi visant à faire de l'île arctique un paradis de la liberté d'expression. Deuxième épisode d'une série sur le pays glacé, avec une loi qui a d'abord pour but de briser la loi du silence qui a mené — entre autres — au drame d'Icesave.

G

uerric Poncet dans son article du 16 février 2010 « L'Islande pourrait devenir un paradis pour la liberté d'expression » publié sur le site Internet du Point, se faisait l'écho d'un projet de loi islandais où l'AlÞing (Parlement islandais) projetait de développer un arsenal juridique permettant de faire, à terme, du pays un havre de paix pour la liberté d'expression. En l'occurrence, l'Icelandic Modern Media Initiative vise à prohiber le filtrage Internet, protéger les communications, assurer la libre expression journalistique ainsi que la confidentialité des sources des professionnels de l'information. En outre, l'Islande accepterait même d'héberger des sources d'information non-islandaises, ce qui en ferait, effectivement, un asile remarquable pour certains journalistes en mal de liberté de leur pays, ce y compris les grandes démocraties européennes tentant de filtrer l'Internet au risque de le censurer.

A ce titre, cette initiative est soutenue par Wikileaks.org, connu pour avoir révélé des affaires d'ampleur tant aux USA qu'au Royaume-Uni. Bien sûr, les contenus délictueux continueraient à être poursuivis comme auparavant. Gudjon Helgason expliquait le 16 février pour Canada Presse qu'en somme, ce projet visait clairement à permettre à des organes de presse internationaux d'établir leur siège dans l'île arctique et d'y jouir d'une liberté inédite à ce jour même si  la plupart des éléments de cette législation existent déjà dans plusieurs pays sans forcément y être appliqués.

On ne peut, en l'état, s'empêcher de penser que l'Islande cherche à créer une sorte de paradis informatique – à l'image des paradis fiscaux, toute proportion gardée, bien entendu. Ce désir de promouvoir la pluralité des opinions et la diffusion sans entrave des informations est louable, et semble venir contredire la loi du silence que nous dénoncions dans notre précédent article pour Minorités

 

 

Délier les langues

 

Une analyse des détails de l'affaire vous indiquera que, bien au contraire, il s'agit là, espérons-le, des premières tentatives pour délier les langues dans ce pays ravagé par le crise. En effet, dans un article daté du 4 décembre 2009 et intitulé « Scandinavian Journalists Criticise Icelandic Media », le site d'information Icenews.is relatait l'inquiétude des associations de journalistes danoise, norvégienne, suédoise et finlandaise, suite au licenciement de plusieurs professionnels de l'information et à l'engagement de David Oddsson au poste de rédacteur en chef du quotidien national, Morgunblaðið.

 

Deux arguments expliquent leurs inquiétudes. Le premier renvoie directement à l'étroitesse du paysage médiatique du pays: seuls deux quotidiens y trouvent une audience nationale, Frettablaðið, journal gratuit et, donc, fortement dépendant de ses annonceurs, et Morgunblaðið, journal payant. 

Ce dernier a la réputation de se situer au centre-droit et de constituer l'organe officiel du Parti de l'Indépendance (Sjálfstæðisflokkurinn), qui, rappelons-le, fédère la majorité des acteurs de la pêche. Loin de nous l'idée de nous prononcer sur la véracité de cette réputation, mais la nomination de David Oddsson à la tête de la rédaction prête à réfléchir. Notre homme est, en effet, un ancien premier ministre, issu des rangs du Parti de l'Indépendance, passe pour être l'artisan de l'ouverture de l'Islande aux lois du marché, et dirigeait la Banque Centrale d'Islande lorsque la crise d'octobre 2008 a éclaté. 

 

A l'heure où le gouvernement de Johanna Sigurðardottir (coalition sociale-démocrate et écologiste) attend de la justice qu'elle tire au clair les responsabilités de chacun et du gouvernement indépendantiste, en particulier, dans les causes de la crise, et a même dû solliciter Eva Joly pour épauler la justice islandaise, l'engagement de David Oddsson a de quoi laisser perplexe sur la liberté de la ligne éditoriale du Morgunblaðið dans la couverture de la crise. 

Ainsi pouvons-nous interpréter le présent projet de loi sur la liberté d'expression journalistique, non comme une mesure humaniste prônant un modèle à suivre de par le monde, mais bien plutôt comme une essai indirect de garantir la pluralité et la liberté d'expression dans le pays lui-même. Bien sûr, on ne pourrait reprocher au gouvernement islandais de vouloir redorer le blason du pays, quelque peu terni depuis deux ans maintenant, et, à tout prendre, si ce projet de loi aboutit, il constituera, pour le peu qu'on en connaisse à présent, une mesure allant dans le sens du respect des droits fondamentaux. 

 

De plus, il convient d'ajouter que le gouvernement de Johanna Sigurðardottir qui, le 17 février 2010 sur Icenews.is, se disait heureuse que le dossier d'adhésion de l'Islande à l'Union Européenne progressait malgré le contentieux autour de la banque en ligne Icesave, ne tient certainement pas à se distinguer par l'une ou l'autre violation des droits à garantir selon les critères de Copenhague. Pour rappel, ces derniers constituent le cadre minimal des conditions à remplir pour qu'un Etat puisse envisager d'intégrer l'Union Européenne, et énumèrent, entre autres,  des conditions politiques (démocratie), économiques (marché apte à assumer la concurrence) et humains (respects des droits de l'individu et des minorités). Si nous venons de voir que l'Islande lutte activement pour garantir la liberté de la presse et, partant, la liberté d'expression, d'autres domaines nous semblent parfois malmenés sur le caillou nordique. 

 

 

Étrangers, taisez-vous

 

Ainsi le cas de cette immigrante thaïlandaise a-t-il éveillé dernièrement notre attention à la lecture de How much money is enough to live in Iceland?article paru le 17 décembre 2009 dans le décidément très impertinent Icenews.is. Cette femme, arrivée quatre ans auparavant à la faveur du regroupement familial, travaillait à plein temps à la blanchisserie d'un hôpital et, comme beaucoup de monde en Islande, complétait ses revenus par des petits boulots parallèles. Sans antécédents judiciaires à notre connaissance, notre blanchisseuse se voit refuser le renouvellement de son permis de résidence au titre qu'elle n'a pas les moyens de subvenir à ses besoins. Etrange société qui accepte que ses emplois publics ne suffisent pas à sustenter ses travailleurs, qui ne reconnaît pas la valeur du courage – la quotité travaillée de l'impétrante dépassait les 100%, - qui méprise la raison pour laquelle elle a autorisé cette femme à venir sur son sol – le regroupement familial.

 

Certes, l'Islande connait une crise sans pareil; certes, il ne faut pas faire d'un cas une généralité; certes, les accords de l'Espace Economique Européen nous protègent, nous, désirables Européens, de telles évictions. Mais quel camouflet pour une société nordique, pour une société qui se targue de demeurer à taille humaine! A moins que l'humanité ne se mesure ici sur des toises différentes selon vos origines... Oserons-nous y croire? Dans tous les cas, l'exemple de cette femme, sans histoire au demeurant, devrait inciter d'autres immigrants extra-européens à ne pas se faire remarquer de quelque façon que ce soit si tant est qu'ils en aient eu l'intention. 

Car, rappelons-le, on ne se plaint pas en Islande. Tout doit être fínt, æðislegt, yndislegt, skemmtilegt, autant de mots signifiant vaguement « chouette » ou « super ». Au pire, dira-t-on que la situation est í lagi, c'est-à-dire « correcte », « en ordre », si on la juge à la limite du supportable. 

 

L'Islande ne semble, d'ailleurs, pas habituée à ce que ses résidants prennent la parole. Nous nous en sommes ouverts dans notre précédent article en nous référant à notre propre expérience. L'exemple suivant viendra conforter ce propos: un immigrant israélien, installé en Islande, quelques mois avant nous, a osé dénoncer le climat de peur régnant dans la campagne et étouffant toute velléité de remettre en question l'ordre établi (9uy.info « Iceland wake up! »). Le malheureux a essuyé une volée de remarques d'une rare violence, lesquelles, espérons-le, n'arrêteront pas sa liberté de ton.

 

 

Une loi à usage surtout intérieur

 

On dirait que la liberté d'expression est en passe d'être sauvegardée en Islande. L'arsenal législatif en cours d'élaboration devrait même permettre à certains média étrangers de trouver asile sur l'île. Mais ces mêmes lois visent, peut-être, au premier chef, à susciter une prise de conscience auprès des Islandais eux-mêmes. Car, après la loi, il convient à veiller à son application – l'Islande est, d'ailleurs, signataire de la convention internationale des Droits de l'Homme, et si celle-ci est du ressort des États, il faudra encore que la société elle-même accepte la pluralité des opinions sans détourner le regard quand s'élèvent des voix contradictoires.

 

Dans l'attente, la justice islandaise fait appel à des experts étrangers comme Eva Joly, pour essayer de rompre l'assourdissant silence qui entoure les causes de la crise, et qui confirme que la parole ne s'est pas encore libérée; plus grave, faute de voix pour dénoncer les absurdités des pratiques, des drames humains se jouent: la classe des travailleurs pauvres immigrés risque l'expulsion, version moderne de l'antique bannissement. Quant à la violence verbale à l'endroit des étrangers trop bavards, elle n'en est qu'à ses débuts, mais ne serait-elle pas le prélude à des mouvements plus radicaux?


Renaud Mercier & Nicolas Jacoup

Imprimer

Enregistrer en PDF

Partager sur facebook

Partager cette article sur TwitterPartager sur Twitter

Restez dans la boucle

FacebookRetrouvez Minorités sur Facebook

TwitterSuivez Minorités sur Twitter