Contrôles (L'Auberge des retoqués 4)

Pendant les étés de mon enfance, on partait piquer des fraises dans les champs, puis à l'automne on mangeait des pommes et des poires sur pied. Au printemps des cerises. En août, des mirabelles. Parfois, on se faisait courser par les paysans ou les employés de la SNCF-jardiniers qui nous surprenaient à chaparder. Le garde champêtre faisait les gros yeux et raccompagnait chez eux ceux qui trainaient trop tard dans les champs.  

 

Ainsi se résume à peu près mon parcours dans la grande délinquance. 

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Peggy Pierrot

par Peggy Pierrot - Dimanche 28 février 2010

Webmaster et journaliste. A travaillé à Transfert.net puis au Monde diplomatique. Placée sous le signe des trois M, Metz, Moselle et Martinique, elle tient une chronique régulière pour Minorités, « L'Auberge des retoqués ».

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Pendant les étés de mon enfance, on partait piquer des fraises dans les champs, puis à l'automne on mangeait des pommes et des poires sur pied. Au printemps des cerises. En août, des mirabelles. Parfois, on se faisait courser par les paysans ou les employés de la SNCF-jardiniers qui nous surprenaient à chaparder. Le garde champêtre faisait les gros yeux et raccompagnait chez eux ceux qui trainaient trop tard dans les champs.  

 

Ainsi se résume à peu près mon parcours dans la grande délinquance. 

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a première fois que j'ai pris le bus seule pour aller en ville, en 1986, ma mère m'a confié ma carte d'identité, que je n'avais vue sortir du placard que quand on allait pique-niquer au Luxembourg ou visiter les ruines romaines de Trèves. Les douaniers moustachus, en costume vert, examinaient les papiers tendus par mon père d'un air circonspect et on passait de l'autre côté de la douane/zoll dans cet autre pays, avec des panneaux aux lettrages et couleurs différentes et des Apotheke à la place des pharmacies. On habitait dans une zone de gendarmerie où les militaires plaisantaient avec les gamins et passaient surveiller les maisons pendant que les gens partaient en vacances. Évidemment, j'étais gamine alors je n'avais qu'une vision partielle de mon environnement, mais je ne me rappelle pas avoir entendu qui que ce soit rentrer à la maison en se plaignant d'un contrôle intempestif d'identité. Si ma mère ou des membres de sa famille ont eu à en subir quand on étaient petits, on ne l'a jamais su. Par contre, il était clair pour mes parents, que le problème allait se poser pour nous.

1986, la France vient de subir plusieurs vagues d'attentats (Hezbollah, Action directe, Rue de Rennes). Pasqua expulse des Maliens par charter pour la première fois, et les jeunes manifestent contre le projet de loi Devaquet. Et je subis mes premiers contrôles d'identité au faciès, l'examen le nez troussé de ma carte d'identité, les regards suspicieux sur le contenu de mon sac et les remarques imbéciles sur mon flacon de ventoline. Avoir peur de la police, se sentir coupable alors que je n'ai rien fait. Et ces phrases nouvelles que j'aimerais ne jamais avoir eu à connaître: la police nous protège mais qui nous protège de la police? ; police partout, justice nulle part. Et une expression qui contribue à me terroriser: les bavures policières. Depuis cette époque, quand je vois un groupe de flics, j'ai la trouille et je pense à Malik Oussekine.

 

Je pourrais tordre le cou encore aujourd'hui au petit rouquin qui, dans le bus de colo Sollac qui nous menait au ski en Autriche, m'a demandé, alors que nous comparions nos photos sur nos cartes d'identité à l'approche de la frontière, depuis quand j'étais naturalisée, avec un air narquois, un ton supérieur plein de mépris. Première leçon d'histoire à un ignorant fier de lui, et petite bagarre qui finit à coup de « boche » dans ta gueule. Je sais que traiter d'Allemand un mosellan c'est dégueulasse mais, du haut de ses 11 ans à tout casser, il l'avait cherché. Mais d'une certaine manière, ce petit con m'a préparé à la suite, une vie sous suspicion et de remise en cause de l'authenticité de ma nationalité.

 

Mon premier contrôle d'identité a eu lieu vers 14 ans, près des Nouvelles Galeries à Metz. De toutes les personnes qui sortaient du magasin à ce moment-là, j'ai été la seule à devoir produire ma carte. J'étais passée voir les prix des parfums et des étoles pour voir si je pouvais faire un cadeau à ma mère avec mes économies. J'étais une gamine et j'étais terrorisée. Aujourd'hui encore, quand je me fais contrôler, je sens la même sueur le long de ma colonne vertébrale, les mêmes entrailles qui se tordent, un découragement profond et une colère sourde qui pointe. L'examen de mes papiers ou la fouille de mes affaires, toujours pour rien. Pourquoi cette fois-ci? Pour un regard, j'aurais pas dû mettre cette veste, peut-être devrais-je être mieux habillée, ou bien est-ce mon sac ? Je devrais attacher mes cheveux. Aujourd'hui, j'ai peut-être l'air fatiguée ou trop je suis habillée trop cool, ça fait baba-punk, ils doivent penser que je me drogue, c'est pour ça que je me fais arrêter. Toujours chercher une raison alors qu'il n'y en a pas.

 

Les années et les contrôles passent. 2007. Vérification d'identité gare du Nord en sortant du Thalys. Je ne passe pas au travers du filet. J'avais des cadeaux pour les amis qui allaient m'héberger, des spécialités belges et du thé. Ce matin-là, j'avais oubliée de me vêtir en mode passage de contrôle sans embrouille. J'avais remisé cheveux apprêtés, chemise et la veste stricte pour un t-shirt pull, veste simple, tenue décontractée et dreadlocks lâchés. En plus de scruter ma carte d'identité et de me questionner sur les raisons de mes déplacements, mon lieu de résidence etc., la douanière zêlée entreprend de fouiller mon bagage. Paquet scellé à l'enseigne d'une maison de thé renommée. C'est quoi ça ? Du thé, c'est pour offrir. Elle ouvre le paquet et met son nez dedans, car semble t-il elle ne peut reconnaitre les feuilles de thé, goûte. J'emporte aussi un pot de sirop de Liège, une spécialité à tartiner venue de... comme son nom l'indique. C'est quoi ça ? Une sorte de confiture, faite à ... Liège, enfin c'est marqué dessus. L'employée s'apprête à ouvrir l'opercule, je proteste, c'est un cadeau, vous voyez bien que je l'ai acheté comme ça. Vous n'avez pas à me dire ce que je dois faire ou pas. Je sens que si je fais une quelconque remarque supplémentaire, même de bon sens, toute en politesse, que ça va mal se passer. Les douaniers sont super tendus, alors je m'écrase. Je sens monter les larmes entre rage et humiliation, sur le quai, avec le contenu de mon sac, mes slips à découvert, le thé qui se répand, entourée de plusieurs douaniers. L'absurde, comme d'habitude. Parfois quand je rentre chez mes parents le week-end, les échanges avec les individus aux ordres tournent au ridicule: vous venez d'où? De chez moi... Vous allez où? Chez mes parents... Pourquoi ? Ben, pour leur rendre visite etc. Souvent dans le train les gens s'énervent devant l'arbitraire, mais moi je garde au maximum le silence, je fais des sourires et je cherche l'approbation par peur de me faire embarquer, par crainte qu'une simple protestation finisse en passage à tabac.

 

J'estime avoir de la chance, je suis une fille, j'ai des papiers en règle et je n'ai plus à prendre le métro parisien ni le RER depuis quelques années. J'ai un casier nickel. Je n'habite pas dans un de ces quartiers où les flics tournent non stop qu'on appelle « zone de non droit » alors que c'est la zone tout court. Je ne suis pas arabe. Si j'avais quinze ans et que j'étais un garçon, mon quotidien serait rythmé par ces vérifications, les quolibets, et les fouilles au corps. Je reste relativement calme, je prends un air blasé et détaché. J'ai appris à me comporter face aux forces de l'ordre, à courber l'échine et je ne me suis jamais fait insulter depuis que je suis adulte. Souvent, l'âge aidant, une bonne stratégie vestimentaire, l'air sérieux, la pile de journaux sous le bras ou tout autre signe donnant l'air cadre, me permettent d'éviter la séance d'humiliation, et hop, je passe entre les gouttes. Ces contrôles sont tellement systématiques, qu'à l'arrivée du train mes parents nous demandent maintenant à mes frères et moi-même si cette fois-ci on a eu à subir un contrôle. Et on se réjouit quand ce n'est pas le cas. Et quand je passe à côté d'un groupe de policiers sans encombre, c'est la fête. Vu l'ambiance, difficile d'imaginer franchir la porte d'un commissariat pour demander de l'aide. Et encore, j'ai appris à donner des gages de respectabilité.

 

La première fois que j'ai été à Belgrade au début des années 2000, alors que la ville serbe affichait encore les stigmates de la guerre, et les messages et cartes postales anti-OTAN habillaient encore les murs de leurs caractères cyrilliques, j'ai fait des pieds et des mains pour pouvoir conserver mon passeport avec moi, à la grande surprise du réceptionniste et des femmes de l'association à laquelle j'allais présenter les logiciels libres le lendemain. Dans ce pays à peine sorti de la dictature fasciste, les contrôles d'identité dans la rue ou les transports publics n'existaient pas, aussi incroyable que cela soit.

 

Quand j'habitais Paris, je baissais la tête quand je voyais les keufs plaquer des jeunes et des adultes « à l'air sans-papiers[1]» contre les murs du métro, et je rasais les couloirs en toutes circonstances. Et quand je n'avais pas de quoi prendre le métro, je marchais.

 

Les libertaires et gauchistes de mon entourage ont toujours eu du mal à comprendre ma docilité. Aucun d'entre eux n'a eu à subir, cette suspicion si particulière du contrôle au faciès. Leurs échanges avec les policiers ont eu lieu lors de manifs, de provocations ou de rapines, pas dans ce vortex particulier créé par la couleur de la peau. Je les revois gueuler, protester, insulter, passer la nuit au poste, mal parler alors que je faisais toujours tout pour montrer patte blanche, quitte à subir les moqueries de mes camarades. Bref, le zap, le die-in, les manifs, les occupations, ça n'a jamais été pour moi. Dans un petit groupe d'activistes blancs, j'étais trop facile à repérer.

 

Toutes ces idées libertaires sur la remise en cause de la propriété, le vol dans les magasins vu comme un droit me sont toujours passées au dessus de la tête. Pas du point de vue de la justice sociale, juste du point de vue de la mise en pratique. Compter les pièces jaunes plutôt que de remplir mes poches de boîtes de conserves, de journaux ou de livres hors de prix.

 

Les agents de sécurité des magasins ont été à la même école que les flics. Résultat, quand le portique sonne, c'est moi qui me fais arrêter et c'est toujours vrai aujourd'hui.

 

C'est ma pote Joey qui la première a su profiter, sans me prévenir, de cet état avancé de la connerie contemporaine. 1991. J'étais dans la librairie anglaise, avec le nouveau Brett Easton Ellis, American Psycho, que je voulais absolument lire le plus vite possible. J'avais lu avec avidité Les lois de l'attraction et Moins que zéro. Le bouquin coûtait un pont, ça voulait dire un mois de pâtes sans sauce, pas grave. Je passe à la caisse. Je paye. Je passe le portique avec mon petit sachet à la main. Il sonne. Je me fais tout de suite alpaguer par l'épaule par le vigile. Joey, qui était avec moi dans le magasin, a disparu. Vérification faite, ce n'était pas moi qui sonnait, j'avais payé mon livre. Je sors et plus loin sur le boulevard, Joey m'attends, assise sur un banc à feuilleter les revues et les livres qu'elle vient de voler. « C'était sûr qu'ils allaient t'arrêter si ça sonnait, le vigile t'as suivi tout le temps qu'on était dans le magasin. Pas la peine de faire cette tête, Peg, c'est bien fait pour leur gueule. »


Peggy Pierrot

Notes

[1] L'air sans-papiers: fringues cheap, survet, gros pulls et bonnets moches quand il ne fait pas froid, sacs en plastiques comme bagage, cabas à carreaux pleins à craquer, moumoute cheap. Récemment dans un bus eurolines, seuls les voyageurs avec ce type d'habillement ont eu à déballer leurs effets et descendre du bus pour une fouille. Ils étaient tous en règle, français ou avec des titres de séjour et bonne et due forme.