Tjenbé Rèd fait là-bas ce que personne ne fait ici

Une association LGBT française fait un du bon travail. C’est Tjenbé Rèd. La multiplication de leurs communiqués de presse est sans équivalent au niveau associatif gay. Une communication très simple, mais très bien menée, permet à l’association de faire le lien entre tous les problèmes qui demandent  un effort de État dans les populations ultramarines : racisme, homophobie, sida, engagement politique, etc.

filet
Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Dimanche 28 février 2010

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

filet

Une association LGBT française fait un du bon travail. C’est Tjenbé Rèd. La multiplication de leurs communiqués de presse est sans équivalent au niveau associatif gay. Une communication très simple, mais très bien menée, permet à l’association de faire le lien entre tous les problèmes qui demandent  un effort de État dans les populations ultramarines : racisme, homophobie, sida, engagement politique, etc.

C

ela fait des mois que je demande à Tjenbé Rèd une contribution dans Minorités. Lors de la réunion de présentation du rapport France Lert / Pialoux en décembre dernier, David Auerbach Chiffrin se trouvait par hasard à un mètre de moi. Pendant la pause, j’ai pris ma voix la plus gentille et je lui ai proposé à nouveau d‘écrire dans Minorités. J’ai même sorti une phrase de totale allégeance, du genre : « Faire Minorités sans Tjenbé Rèd, c’est idiot ». David m’a regardé avec un sourire satisfait qui disait « Gotcha ! », mais ce n’est pas allé plus loin. Il m’a dit qu’il avait beaucoup de travail. Ce qui est une manière polie, mais assez directe de dire « On verra plus tard ». Il m’a même dit qu’on pouvait reprendre leurs communiqués de presse de Tjenbé Rèd sur Minorités si on voulait, une autre manière de dire : « Tu peux prendre ce que tu veux, du moment que tu ne me demandes pas du boulot en plus, en ce moment je ne peux pas».

Ah, ces Antillaises ! Je me disais qu’il y aurait quelqu’un dans cette association qui voudrait présenter ce que fait Tjenbé Rèd, sous un angle personnel, mais personne ne s’est manifesté. Et là, cette semaine, avec un nouveau bombardement de communiqués de presse, j’ai capitulé. Je me suis dit : « Bon, puisque c’est comme ça, je vais le faire moi-même, le papier ».

 

 

DIY

 

C’est finalement ce que voulait David Auerbach Chiffrin. Il m’avait dit : « Pourquoi tu ne l’écris pas toi-même, l’article sur Tjenbé Rèd ? ». À quoi ça sert de l’écrire, cet article, si tu vas le faire toi-même ? C’est pas difficile à voir : objectivement, les centres d’intérêt de Tjembé Rèd sont les mêmes que ceux de Minorités. Nous avons une analyse politique de ce qui se passe dans les pays d’outre-mer. Les revendications de Tjenbé Rèd sur le sida, par exemple, sont exactement celles qu’elles devraient être. Les gouvernements précédents ont su gérer l’accès aux soins pour le VIH en métropole, mais c’est loin d’être le cas dans les DOM. Des gens souffrent parce que la santé n’est pas là. Je ne vais pas vous ressortir les chiffres du sida en Guyane : ce sont des chiffres équivalents aux  régions les plus frappées par le VIH en Afrique.

 

Nous sommes d’accord sur les États Généraux de l’outre-mer qui ne donnent rien de concret au bout d’un an, comme de nombreux États Généraux initiés par le gouvernement actuel. Et le temps passe. Nous sommes d’accord sur le constat du racisme concernant les personnes LGBT de couleur, au sein de la communauté gay comme dans la société française. À Paris ou ailleurs, des comportements nouveaux se développent et beaucoup de jeunes gays antillais ou d’origine africaine disent très clairement dans des clubs comme BBB ou sur les chats de drague : « Un mec blanc, pas question ». Du genre, on s’est fait déjà avoir, ils nous traitent mal, on va rester entre nous. On est alors loin du schéma de l’homophobie des banlieues, avec les gays qui se font agressés par les Arabes et les noirs. On est dans un schéma où les gays noirs ou Arabes ne veulent pas sortir avec les blancs parce que ces derniers les traitent mal. La mixité raciale pose un problème dans la communauté LGBT, et nous sommes responsables de ce retard en France par rapport aux pays voisins comme l’Angleterre.

 

 

Des dossiers qui avancent

 

Sur son site web, Tjenbé Rèd se définit comme  une association afro-antillaise qui met les relations LGBT noires et métisses au centre des relations entre l’outre-mer et l’hexagone. Leur dernier communiqué de presse annonce que l’association et d’autres partenaires seront reçus par Bachelot sur la demande d’une conférence sur le sida en outre-mer. La veille, elle s’en prenait à Delanoë qui apportait son soutien à Georges Frèche. Le 23 février, elle critiquait Le Monde sur son analyse de la consultation du 24 janvier dernier en Martinique et Guyane. Le 17 février, elle faisait le point sur le voyage de Sarkozy en Martinique et en Guyane.

 

Cette association est sur de nombreux fronts : annonce de la tournée de Sizzla, aide à Haïti... Un tous les deux jours. Pour dire les choses simplement, Tjenbé Rèd est le marqueur de ce qui se passe à travers le monde et que soulignait William Falk dans « You must remember this », un très bon édito du 27 décembre 2007 : « Les gays sont simplement en train de faire leur coming out dans des régions du monde dans lesquelles ils avaient l’habitude de se cacher – ou de s’enfuir ». Il y a aussi l’édito de Stephen Kinzer du 17 février dernier, qui disait que depuis peu, Cuba renverse ses attitudes officielles envers l’homosexualité. Dans les années 60 et 70, les gays étaient persécutés, arrêtés et mis dans des camps de détention. Aujourd’hui, le Ministère de la santé cubain distribue des posters qui disent : "L’homosexualité n’est pas un crime, c’est l’homophobie qui l’est".

 

Cette région du monde change.

 

 

« Accroche-toi ! » en créole

 

Sur tous ces sujets, Tjenbé Rèd intervient d’une manière très persistante. Quand je mentionne leurs communiqués de presse, je suis sensible à cet aspect des choses car je sais que c’est un signe de bonne santé pour une structure associative. Les textes de Tjenbé Rèd sont bien écrits. Les arguments et les faits sont présentés d’une manière claire, le style d’écriture est plus dynamique que chez d’autres associations (suivez mon regard). On sent qu’il y a une réflexion, que ce n’est pas du communiqué de presse pour faire du communiqué de presse (suivez encore mon regard). Il y a une constance, une persévérance. Ce qui est admirable pour une association de taille modeste, c’est aussi le rythme de ces communiqués de presse : parfois plusieurs fois par semaine. Cela veut dire que l’association s’exprime beaucoup, relance et confronte les responsables politiques, fait monter la pression. Les dossiers de l’association bénéficient d’un suivi. Chaque intervention est un moyen de dire : voilà, ça fait un an que ce dossier est sur votre table, et il n’avance pas.

 

Il y a même des détails comiques qui ne trompent pas dans l’organisation de ces communiqués de presse : leurs numéros. Le dernier en date, du 26 février dernier, possède le joli nom de code TR10SAN05. Un truc de nerd ou de control queen – ou de control slash queen slash nerd. Dans mon ordinateur, j’ai 50 communiqués de presse de Tjenbé Rèd depuis 2007, que je ne parviens pas à jeter car je les trouve trop intéressants. Et je vois très clairement que leur nombre augmente depuis l’année dernière. Pour les deux premiers mois de 2010, j’en ai déjà gardé 15.

 

Franchement, c’est une manière de travailler qui est impressionnante dans le monde associatif LGBT, surtout avec des moyens réduits. En tout cas, je ne vois pas beaucoup d’associations qui persistent à interpeller les médias et le monde politique avec une telle régularité. Act Up fait ça, mais c’est beaucoup moins intéressant.

 

 

Des faiblesses, bien sûr

 

La question est : quand une association communique autant sur des sujets qui sont tous légitimes, pourquoi n’a-t-elle pas pus d’écho dans les médias gays ? Tjenbé Rèd n’est pas souvent mentionné dans les newsletters que l’on reçoit tous les jours. Est-ce à cause du caractère très solitaire du président de l’association, qui a « beaucoup de travail » et qui soigne son indépendance ? C’est vrai qu’il a marqué cette indépendance à de nombreuses reprises, comme lorsqu’il a critiqué la réunion d’Act Up sur la pénalisation du VIH ou le manque d’engagement du CRAN sur le front du sida. C'est courageux.

 

Les gens disent que Tjenbé Rèd n’est pas plus populaire à cause de son président. J’ai des amis qui se sont approchés de l’association et en sont partis car ils ont tous senti la même chose : David est parfois irritant, coupant, confus. Je ne vois vraiment pas comment je pourrais critiquer, j’ai moi-même une réputation désastreuse dans la communauté LGBT. Je sais ce que c’est d’être précédé par une réputation d’emmerdeur et de ne pas être très facile à comprendre tous les jours. Mais je connais aussi l’idée de porter une association sur ses épaules, d’en faire parfois un peu trop. Et je pense que ce n’est pas très grave. L’important est d’avoir une ligne politique claire, et de travailler. Quand je vois les liens politiques de Tjenbé Rèd avec d’autres structures associatives, je me dis qu’il y a un rassemblement sur les questions portées par l’association. Tout ceci va dans le bon sens et mérite d’être encouragé. Le seul truc, c'est qu'il faut un site web plus joli lol.

 

Tjenbé Rèd est beaucoup plus qu’une association « contre les racismes, les homophobies et le sida », telle qu’elle se présente, ce qui est déjà beaucoup. L’association défend les personnes LGBT antillaises, en métropole ou ailleurs, mais aussi provenant des autres territoires d’outre-mer. C’est une association qui aborde de nombreux sujets essentiels de la discussion politique actuelle : la santé avec le sida, les MST et tout le sujet de l’équivalence de l’accès aux soins et de la prévention à travers les départements français. Tjenbé Rèd interpelle le gouvernement et la classe politique sur tous les aspects de la vie de tous les jours, dans les DOM mais aussi en France. La crise sociale, économique et culturelle qui persiste, un an après les grèves importantes en Guadeloupe, qui elles-mêmes avait subi plusieurs semaines de black-out de la part des médias parisiens. Et tous les sujets qui touchent à l’intégration des minorités dans notre pays. Comme le poids de la famille et de la religion, le chômage, le racisme, la mémoire, l’état colonial, etc. Il y a aussi des discussions sur le statut d’indépendance de ces pays, qui rejoint des sujets qui nous intéressent à Minorités, comme ce qui se passe au Pays Basque, le sujet de la langue, du créole, et de sa préservation.

 

Tjenbé Rèd est une association de minorités qui ne condamne pas, j’en suis sûr, le concept de communauté dans le sens positif du terme. C’est une des rares associations transversales, qui pourrait rassembler beaucoup de monde puisque les sujets abordés sont si vastes. Il y a des personnes LGBT (ou non) qui peuvent rejoindre Tjenbé Rèd à travers le combat contre le racisme. D’autres sont plus attirés par le fait de combattre le sida là où la situation est la plus critique. Le spectre thématique de l’association est très large, avec un sujet central sur l’identité qui est fondamental. Menée correctement, cette association pourrait devenir un nouveau trait d’union dans la communauté gay qui, comme tous les réseaux sociaux, produit désormais surtout des niches de service (loisirs, sport) qui ont du mal à représenter des enjeux politiques importants.

 

 

PS : comme quoi, je ne fais pas toujours des articles méchants.


Didier Lestrade

Imprimer

Enregistrer en PDF

Partager sur facebook

Partager cette article sur TwitterPartager sur Twitter

Restez dans la boucle

FacebookRetrouvez Minorités sur Facebook

TwitterSuivez Minorités sur Twitter