Alexandre Dumas ou la question raciale

La polémique concernant le film « L’Autre Dumas » de Safy Nebbou avec Gérard Depardieu dans le rôle d’Alexandre Dumas, montre le malaise français sur l'épineux sujet de la question raciale : un Blanc peut-il jouer le rôle du célèbre écrivain ? Au nom des valeurs républicaines, il est impossible de débattre du sujet en France sans être accusé de raciste, de communautariste et même d’antirépublicain. 

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Essimi Mevegue

par Essimi Mevegue - Dimanche 28 février 2010

Journaliste et producteur chez la société de production Afrobiz Communications. Il était co-fondateur et rédacteur en chef du magazine Afrobiz. Il a écrit et co-produit le documentaire « Spike Lee Censuré En France ? » en 2009 et contribuait jusqu'à il y a peu à l'émission de radio Plein Sud sur RFI.

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La polémique concernant le film « L’Autre Dumas » de Safy Nebbou avec Gérard Depardieu dans le rôle d’Alexandre Dumas, montre le malaise français sur l'épineux sujet de la question raciale : un Blanc peut-il jouer le rôle du célèbre écrivain ? Au nom des valeurs républicaines, il est impossible de débattre du sujet en France sans être accusé de raciste, de communautariste et même d’antirépublicain. 

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ertains intellectuels, journalistes et comédiens reprochent au film - qui parle principalement de son collaborateur littéraire Auguste Maquet -  d’avoir utilisé un Blanc et non un métis ou un Noir pour incarner Dumas. Les producteurs du film Franck Le Wita, Marc De Bayser et certains journalistes,  qui jugent cette polémique ridicule, arguent que « si Dumas avait bien un quart de sang noir, c’est qu’il avait trois quarts de sang blanc. Et que la liberté artistique fondée sur l’analogie et la métaphore, commence par le choix des acteurs». Selon ces derniers, Dumas n’était pas noir parce qu'il avait du sang blanc.

Mais qui était-il donc ? Dumas était un quarteron (petit-fils d’une esclave noire, il était le fruit de l'union entre un métis et une Blanche). Il est né le 24 juillet 1802, soit quelques semaines avant le rétablissement de l’esclavage par Napoléon Bonaparte. Claude Schopp, biographe et responsable des Editions critiques d’Alexandre Dumas, déclare dans Libération : «  Ce seul quart de sang noir a suffi à le rejeter dans la classe méprisée des Nègres». Et c’est là que les producteurs et certains journalistes qui considèrent que Dumas n’avait pas les traits négroïdes, font preuve de mauvaise foi. Car l’écrivain, lui, se considérait comme un Nègre avec des cheveux crépus et la société française qui le percevait comme tel lui a fait subir les pires préjugés racistes toute sa vie durant. «  Il pue le Nègre. Ses cheveux sentent le Nègre. Il est venu, ouvrez toutes les fenêtres». Une anecdote que nous rapporte Claude Schopp dans Libération.

 

 

L’autre débat est de savoir si Dumas devait obligatoirement être joué par un comédien noir ou métis. Ceux qui optent pour ce choix affirment qu’il semble logique de donner ce rôle à une personne de couleur par souci de crédibilité afin de ne pas trahir la vie du célèbre écrivain. Ceux qui sont contre analysent comme Claude Schopp qu’ « En matière de représentation, le vraisemblable  compte bien plus que le vrai. » Certes. Mais sont-ils prêt à accepter par exemple un Napoléon, un De Gaulle ou un Mitterrand joué par un Noir à l’écran ? Est-ce que ce serait crédible ? Bien sûr que non ! Et je défie quiconque d'affirmer qu'un tel choix dans un biopic d'une figure historique française blanche, ne susciterait aucune polémique.

 

D’autres affirment même (sans rire !) qu’on aurait dû noircir Depardieu afin de rendre son personnage encore plus proche de Dumas, sur le simple fait qu’un comédien peut tout jouer. Noircir Depardieu ? Ce serait tout simplement revivre l’image du « Blackface » qui fait référence à la bouffonnerie raciste issue des spectacles du Minstrel Show (Le Minstrel Show était un spectacle du XIXème siècle dans lequel des acteurs blancs grimés en noir singeaient des Noirs). Le réalisateur Noir américain Spike Lee en a d'ailleurs tiré un film intitulé « Bamboozled (The Very Black Show) » en 2000.

 

 

Métis, choisis ton camp!

 

La controverse sur Dumas révèle la mesquinerie de certains médias et journalistes sur l’ambiguïté du métissage Noir-Blanc qu’ils voudraient installer dans la société française à des fins purement  idéologiques. L’écrivain panthéonisé et génie littéraire, dont les œuvres font partie du patrimoine de la littérature française, éveille la convoitise de certains qui mettent en lumière ses écrits tout en niant sa Négritude. Il n’est pas noir, il est français. Et le fait que Dumas ait du sang blanc renforce leur propagande. Selon eux, l’écrivain transcende les races. Son faciès n’existerait plus.

 

Tous ces arguments ont été également utilisés par les mêmes au sujet de Barack Obama lors de la campagne présidentielle américaine. Le brillant candidat américain éclipsait totalement sa Négritude. Et pourtant le site de la chaîne américaine d’informations ABC NEWS a répertorié toutes les insultes racistes proférées par diverses personnalités politiques, médiatiques et sportives contre Obama depuis son élection à la magistrature suprême américaine.

 

Ce que font certains médias et journalistes français, c’est choisir les métis quand ça les arrange. Sinon pourquoi l’humoriste controversé Dieudonné qualifié de leader de l’antisémitisme noir en France, est-il considéré comme un Noir alors qu’il a du sang blanc ? On peut aussi faire la même remarque concernant le leader noir américain Malcolm X (dont la mère mulâtre est née d’un viol) et l’ancien pasteur d’Obama, Jeremiah Wright (dont la couleur de peau est plus claire que celle d’Obama). Toutes ces personnes ont pourtant du sang-mêlé tout comme Dumas et Obama. Mais elles sont considérées de manière différente, parce que jugées selon leurs prises de positions, et non pour ce qu’elles sont.

 

L’ancien joueur de tennis Yannick Noah illustre parfaitement cette démarche. Quand il gagnait, il était français ; quand il perdait, il était camerounais. En fait, c’était un Gaulois en cas de victoire et un Noir en cas de défaite. En réalité, la société française discrimine. Elle se moque de savoir si quelqu’un est métis, mulâtre ou quarteron. Elle est souvent hypocrite voire humiliante. Et ce n’est pas en niant la Négritude de Dumas pour des considérations idéologiques, qu’on lutte contre les discriminations et le racisme. Ça passe nécessairement par une meilleure valorisation dans les livres d’histoire de tous ceux qui sont issus des minorités qui ont contribué à l’enrichissement de la France. Ça passe aussi par une meilleure représentativité des minorités dans les partis politiques, les médias et le cinéma. Mais surtout par une véritable politique sociétale  permettant « le mieux vivre ensemble », car la France n’est plus tout à fait un pays de Blancs de confession judéo-chrétienne.


Essimi Mevegue

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