La crise commence vraiment aujourd'hui à La Haye
par Laurent Chambon - Lundi 22 février 2010
Laurent Chambon est docteur en sciences politiques, spécialiste des minorités en politique et dans les médias, ancien élu local travailliste à Amsterdam et chercheur en sciences politiques, et est co-fondateur de Minorités.
Nous sommes à deux semaines des élections municipales aux Pays-Bas, le gouvernement vient de tomber: le parti travailliste ne veut pas rester en Oruzgan (la province afghane dont l'armée royale néerlandaise est en charge) et ses ministres ont démissionné. Ça, tout le monde le sait, il suffit de lire la presse. Des élections vont probablement avoir lieu sous trois mois, et tel que c'est parti, nous aurons une nouvelle fois une coalition entre les chrétiens-démocrates, les libéraux et l'extrême-droite. La fois d'avant (Balkenende I et II) c'était avec ce qui restait du mouvement de Pim Fortuyn, cette fois-ci (Balkenende V) ce sera avec la Parti pour la Liberté du très islamophobe Geert Wilders.
P
ourtant, la chute de ce gouvernement risque d'être la mort d'une solution politique à la crise en Europe. J'exagère? En fait, il y a plusieurs choses à comprendre pour mesurer l'importance de ce qui est en train de se passer: la place du pays en Europe, l'état de l'économie et les dynamiques politiques.
Les Pays-Bas, c'est l'autre pays du fromage, celui des fleurs et des cigarettes qui font rire, le pays des putes dans les vitrines et des maisons super mignonnes sans rideaux, de la porcelaine de Delft et des camions qui défoncent les autoroutes de tout le continent. Mais c'est aussi un gros morceau du Bénélux, cette proto-union européenne, la matrice de cet espace économique et politique de liberté et de business. Car les Pays-Bas, avec la Belgique et le Luxembourg, c'est le noyau de l'Europe, c'est le lien entre la France, l'Allemagne et la Grande-Bretagne. Le Bénélux, c'est le lieu de rencontre des cultures latine, germanique, anglo-saxonne et scandinave, le point de fusion entre le catholicisme, le protestantisme et la laïcité. C'est le lieu des libertés religieuses et de l'expérimentation sociale et politique, c'est ce qui tient politiquement l'Europe occidentale ensemble.
Les Pays-Bas sont aussi une des sources européennes les plus influentes dans l'ADN des États-Unis: les Français s'agacent de l'atlantisme des Hollandais, mais c'est mal les comprendre, car le capitalisme américain, sa laïcité déiste hystérique et sa dureté en affaires est un produit des Pays-Bas. Les Hollandais se sentent tellement à l'aise aux États-Unis qu'après un weekend à New York ou Miami ils ont un accent américain en néerlandais pendant au moins une semaine après leur retour au pays. C'est donc un lien spécial entre nos cousins américains bizarres et nous, et aussi le meilleur antidote aux folies américaines, car aux Pays-Bas on connaît les USA par cœur et dans tous les sens.
La Hollande prend froid et l'Union tousse
D'ailleurs, ce n'est pas un hasard si l'Union européenne est sérieusement malade depuis que les Pays-Bas n'y croient plus: la Belgique et le Luxembourg ont beau faire des efforts, mettre leurs gouvernements à disposition perpétuelle de l'Union, sans les Néerlandais, ça ne fonctionne pas. Le Nee hollandais à la Constitution européenne a eu pour résultat une demi-décennie perdue à Bruxelles, et je suis optimiste quand je dis ça. Bref, ce qui se passe dans la Randstad a un impact politique, stratégique et symbolique plus important que le poids démographique du pays ne le laisse penser: avec ses 16 millions d'habitants, le pays a plus d'influence sur le reste de l'Union que la Scandinavie, le Royaume-Uni, l'Irlande, la Grèce et la Nouvelle Europe réunis (plus de 200 millions d'habitants).
Vous aurez compris: quand ça chauffe en Batavie, on va forcément le sentir ailleurs, parce que c'est un pays charnière. La Hollande est (avec le Bé et le Lu) à l'Europe occidentale ce qu'Israël (avec la Palestine et le Liban) est au Moyen-Orient: un truc incontournable, qui a des conséquences sur tout le reste même quand on n'est pas sûr de comprendre ce qui s'y passe et que ça ne sent vraiment pas bon.
Alors la discussion sur l'Afghanistan, on s'en tape franchement. Tout d'abord parce que le gouvernement a failli tomber quelques semaines auparavant sur la question de la guerre en Irak, comme il a failli tomber avant ça sur la question des retraites, comme il aurait pu tomber dans quelques semaines sur la question du sauvetage catastrophique des banques par le gouvernement, la nouvelle taxe kilométrique ou le recyclage des bouteilles en plastique. Ce n'est pas la construction des écoles en Oruzgan qui pose problème, c'est autre chose. Les tensions sont tellement monstrueuses entre la gauche et la droite, et au sein du parti travailliste, qu'une union entre des chrétiens-démocrates très libéraux économiquement, des protestants intégristes progressistes et un parti travailliste dont la base rue dans les brancards est devenue intenable.
L'économie, forcément
Les Pays-Bas, qui avaient quasiment éliminé le chômage (avec beaucoup de temps partiel et de renvoi des femmes à la maison), se retrouvent maintenant avec des taux de chômage de cadres jamais vus depuis la guerre. Les habitants sont terriblement endettés, aussi bien à cause d'un marché immobilier ultra-spéculatif maintenu artificiellement en l'état par des politiques fiscales intenables à moyen-terme, qu'avec des prêts usuriers à la consommation. L'État néerlandais a passé les quinze dernières années à réduire la dette, en se désinvestissant massivement des services publics, en privatisant les transports, l'énergie, la poste, la santé et l'éducation, mais les dix minutes que les banques néerlandaises ont passé dans le bureau du ministre de l'économie (et chef du parti travailliste) Wouter Bos ont réduit à néant ces efforts monstrueux, avec une dette collective revenue à son niveau initial d'avant le plan d'austérité. Aïe.
Ces dix dernières années, les inégalités ont aussi explosé: les riches le sont outrageusement et ne s'en cachent plus, et la classe moyenne n'a maintenu un semblant de statut que par un recours massif au crédit, comme ailleurs en Occident. Sauf que beaucoup de choses sont acceptées aux Pays-Bas parce que le contrat social était qu'on n'était pas à Doubaï, et pas loin de la Scandinavie. On mange mal, le mauvais service et l'impolitesse généralisées sont une marque d'égalité, tout comme le tutoiement, une bureaucratie qui traite tout le monde très mal mais à égalité ou le fait de trop boire et s'habiller en orange pendant les fêtes ou les matches de football: médiocres certes, mais égaux néanmoins.
La crise et ses conséquences est une catastrophe économique pour le pays, mais pas forcément plus que ses voisins occidentaux. Par contre, elle signe l'échec d'une politique de libéralisation de tout, jusque dans les moindres détails. Les Pays-Bas sont le pays qui a basculé le plus rapidement et avec le plus de zèle dans le marché à outrance: tout doit être marktconform, conforme au marché. Le salaire des managers (énormes) et des directeurs (obscènes), celui des aides soignantes et des contrôleurs de parking (en dessous des minimaux), des postiers (beyond précaire) et des profs (qui préfèrent bosser dans des cafés qu'enseigner aux enfants). Les prix des maisons sont marktconform (donc indexées sur les prix de la spéculation), même dans le social, comme celui des loyers des boutiques traditionnelles (qui font donc la place à des friperies), et bien sûr l'aide aux personnes (le marché pense que les femmes doivent s'en occuper gratuitement, apparemment).
Le parti travailliste a été le parti le plus enthousiaste dans cette mise aux normes du marché. Pendant les quatre années où j'ai siégé au Conseil municipal, jamais je n'ai autant entendu parler du marché dans les domaines les plus farfelus qu'au sein de mon parti: la chasse aux pigeons, la mixité scolaire, la politique énergétique, les grands travaux, l'éducation des enfants, les places de parking, le bénévolat (!). Tout est devenu marktconform. C'était devenu tellement hystérique que quand je leur rappelais que le marché concurrentiel parfait demande la réunion rarissime de conditions strictes (atomicité, homogénéité des produits, transparence de l'information, libre circulation et entrée et sortie libres), j'avais droit à un procès en sorcellerie. Le marché est devenu la religion des travaillistes (Gordon Brown a exactement le même problème de l'autre côté de la mer du Nord), sauf que le code génétique travailliste est plutôt axé sur le travail (et non le capital privé et la spéculation), l'entraide, une certaine forme de dirigisme et un égalitarisme très poussé.
On n'est pas sortis de la crise, mais alors pas du tout
Alors oui, un ministre de l'économie travailliste qui donne des centaines de milliards aux banques sans rien en échange car il croit en l'autorégulation du marché, dans un pays endetté, où même les cadres sont au chômage, dans lequel les inégalités ont explosé en moins d'une décennie, je vous laisse imaginer le niveau des tensions au sein de l'appareil. Je l'ai vu en première main au niveau d'Amsterdam: en comparaison, au sein du Parti socialiste français, c'est ambiance câlins et bisounours.
L'énergie qui émane de ces tensions est incroyable. Le parti est dans un mode auto-destruction suicidaire qui n'est pas sans rappeler la fameuse dissolution de Jacques Chirac en 1997: du n'importe quoi total. Les résultats annoncés aux élections municipales sont catastrophiques (nombre de sièges divisés par deux dans le meilleur des cas), et pour les législatives elles sont pires encore. Et vu les candidats éligibles (la vieille garde, les plus nuls et les apparatchiks), l'union de la gauche n'est pas pour demain.
Mais la crise du parti travailliste n'est qu'un élément du puzzle politique néerlandais. Seuls deux partis tirent vraiment leur épingle du jeu de la crise : les ultra-libéraux (et pro-riches) du D66 qui pensent que le marché n'a pas été assez loin, et le parti d'extrême-droite islamophobe de Geert Wilders, le PVV, qui dit que tout ça c'est la faute des Marocains et des Turcs. Comme ces deux partis se haïssent, que la droite s'est radicalisée et que la gauche est à la fois divisée et affaiblie, il y a de grandes chances que le prochain gouvernement réunisse les culs-bénis du CDA, adeptes des valeurs chrétiennes de droite, du libéralisme économique et des inégalités voulues par Dieu, une droite nationaliste ultra-libérale (le VVD) pour qui les seuls thèmes intéressants sont le droit des automobilistes à se garer gratuitement, l'identité nationale et la sécurité, et notre cher Geert Wilders (PVV) qui veut expulser tous les musulmans d'Europe et faire interdire le Coran.
Ceux qui rêvaient de la crise pour « refonder le capitalisme » et sortir de la haine de l'Autre en sont pour leurs frais: Obama ne peut plus rien faire, Sarkozy ne fera probablement rien, et l'Europe ne fera rien non plus car le maillon essentielle d'une union politique et économique, ces Pays-Bas dont le gouvernement vient de tomber, est entré dans une phase de repli et d'angoisse.
On dirait que chaque événement politique néerlandais est là pour tester nos limites depuis 2002: la gauche qui devient adepte du marktconform, Pim Fortuyn et sa vulgarité, son mépris des Arabes et sa haine de la gauche puis son meurtre, Rita Verdonk et sa politique d'intégration qui désintègre la société, Theo van Gogh et sa haine des Arabes puis son meurtre, Ayaan Hirsi Ali et son plan de charme destructeur et vain puis sa fuite à Washington, Geert Wilders et la haine qu'il a des ses origines asiatiques et juives qu'il projette sur les musulmans, Wouter Bos qui donne toute sa thune aux banques en échange de rien, un gouvernement qui tombe sur l'Afghanistan comme il aurait pu tomber sur le manque de sel pour déneiger les routes ou les affres de la famille royale...
On se dit à chaque fois que ça ne peut pas être pire. Et pourtant, à chaque fois c'est pire.
Alors qu'on arrête de me parler de la Grèce qui a été vilaine ou des méchants Turcs qui menacent l'identité européenne: le vrai danger est juste à côté, à La Haye, et personne ne semble vouloir s'y intéresser. Continuez donc à parler de la burqa ou de je ne sais quelle tribu afghane vraiment cruelle si vous pensez que notre sécurité est en danger.
Moi je suis attentivement ce qui se passe ici, dans le Royaume submersible, car je sais que c'est ici que sera décidé si on sort de cette crise, et comment. Ou pas, justement.
