Place Jean-Paul II

Dimanche dernier, tout le monde était remonté parce que quelques cathos intégristes ont été méchants avec les gays qui voulaient s’embrasser devant Notre-Dame. Toute la semaine, on a désespérément cherché à faire mousser l’affaire afin d’obtenir des réactions de l’archevêché. Mais personne ne demande quoi que ce soit au maire de Paris. Pourtant...

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Dimanche 21 février 2010

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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Dimanche dernier, tout le monde était remonté parce que quelques cathos intégristes ont été méchants avec les gays qui voulaient s’embrasser devant Notre-Dame. Toute la semaine, on a désespérément cherché à faire mousser l’affaire afin d’obtenir des réactions de l’archevêché. Mais personne ne demande quoi que ce soit au maire de Paris. Pourtant...

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ourtant, tout est parti de cette place Jean-Paul II que Delanoë a baptisée il n’y a pas si longtemps. À l’époque, cela avait provoqué quelques remous et contestations, mais comme tout ce que le maire de Paris fait (ou ne fait pas), cela avait été vite oublié par les homosexuels qui sont les premiers à défendre la politique urbaine de leur héros.

Quand plusieurs centaines de personnes choisissent le parvis de Notre Dame pour y organiser un kiss-in, le maire de Paris est forcément concerné, lui qui a toujours à cœur la sécurité de ses électeurs LGBT. Après de longues discussions, le kiss-in fut décalé de l’autre côté de la Seine, place St Michel, qui est vraiment un lieu hautement symbolique de la culture gay – enfin, heu, non, pas du tout. À ce stade, on aurait pu choisir n’importe quel endroit : les homosexuels et les lesbiennes qui s’embrassent dans le quartier latin, c’est aussi revendicatif que s’ils se positionnaient, je sais pas moi, sur la place de la Bastille ou en face de la boutique Uniqlo. Je suppose que les organisateurs ont opté pour St Michel parce que c’était en face et que les manifestants, en fermant les yeux, pouvaient s’imaginer devant la grande basilique de Notre-Dame. Il suffisait d’y penser très fort pour parvenir au même engagement politique.

 

 

Un petit rappel

 

Laissez-moi faire une première parenthèse idéologique. Quand Queer Nation a ressuscité les kiss-in à New York au début des années 90, les garçons et les filles qui les faisaient choisissaient des bars et des clubs si hétérocentrés que leurs actions étaient risquées. L’idée était de confronter les hétéros plus ou moins sobres avec une action qui s’apparentait au zap et qui pouvait mal tourner. Il y avait une idée de confrontation. De même, les gens qui font des flash-mobs parviennent à synchroniser des chorégraphies super difficiles et, pour un observateur comme moi, c’est une performance qui continue à m’émerveiller et me donner des frissons.

 

Dans le cas présent, ce kiss-in n’était pas particulièrement courageux, ni très difficile à faire. Peut-être faut-il y trouver la recette du succès. Pour l’instant, personne n’ose vraiment critiquer le succès relatif de ces kiss-in : faire la moue face à cet engagement militant délavé n’est pas très « positif » et puis cela vous vieillit, politiquement. Vous avez l’air du mec qui a fait des « vraies » manifs alors que les jeunes gays préfèrent manifester « pour » que « contre ». Pour moi, le vrai enjeu militant ici était de rester à Notre-Dame, de constituer un rapport de force face aux cathos, d’attirer les médias dans cette confrontation avec les cathos intégristes, aller à l’affrontement si nécessaire (il y a des gays et des lesbiennes qui ne sont pas contre). Exactement comme à New York, il y a 20 ans, pour défendre Tompkins Square Park. Tompkins quoi ? C'est un classique !

 

 

Saint Delanoë

 

Maintenant, pour aller au centre de l’idée, les médias gays cherchent à savoir quelle est la position des associations LGBT religieuses et surtout si elles peuvent faire pression sur l’archevêché de Paris ou quelque autre dignité catholique, dans un espoir naïf d’obtenir de leur part une condamnation de ces méchants cathos intégristes brrr. D’abord, on s’en branle de savoir ce que pense l’archevêché de Paris et si Jean Paul II tremble dans sa tombe à cause de plusieurs centaines de personnes LGBT qui devaient s’embrasser devant Notre-Dame et qui ne l’ont pas fait. Et puis, demander à une petite association gay catholique de faire pression sur les royautés papales, c’est un peu comme si on demandait à l'association David et Jonathan de trouver un accord de paix dans le conflit israélo-palestinien, non ? Enfin, est-ce que ce n’est pas facile de demander une mise au point à l’archevêché de Paris sur les violences causées par les cathos intégristes quand il suffit de demander au Maire de Paris, qui est gay, je vous le rappelle si vous l’avez oublié, de prendre position sur le clash possible entre les gentils LGBT et des méchants cathos intégristes ?

 

Ne serait-il pas plus constructif si l’ensemble de la communauté LGBT envoyait un mail à Philippe Lasnier, le contact de Delanoë auprès de la communauté LGBT /VIH / Sida (no less !) afin de savoir ce que l’illustre maire pense de tout ça, surtout que ça a failli se passer sur une place qu’il a lui-même baptisée. Je dois être le seul crétin à voir le lien… Sur le web, certains commentaires ont remarqué cette proximité géographique entre les incidents et la place Jean-Paul II, mais ce n’est pas allé plus loin. Comme dans l’affaire Frédéric Mitterrand, il semble y avoir un manque de courage pour poser des questions évidentes.  On fait semblant de ne pas remarquer le silence du maire.

Parce que si tout ce monde ne sait pas comment la politique est faite, on peut leur conseiller d’acheter l’intégrale de « West Wing » (« À la Maison Blanche » pour les francophones) et comme ça ils auraient une idée de la manière de poser la question au grand manitou. Il y a 7 saisons avec une quarantaine de DVDs, et beaucoup de sound bites.

 

 

Delanoë et les Guignols

 

Des fois, je me réveille le matin et j’ai l’impression d’avoir rêvé de Delanoë. Une journée typique comme pourraient nous la raconter Les Guignols. Il se lève tôt le matin, mais il est seul et il s’ennuie déjà. Il prend son café et feuillette la presse et Le Parisien en particulier et personne ne parle de lui. « Une journée de gagnée » pense-t-il. Il sort de son appartement de fonction et l’Hôtel de Ville est encore silencieux. Personne dans les couloirs, les bureaux sont encore vides. Ensuite commencent les interminables réunions du matin qui ressemblent à des présentations de doléances, des gens qui viennent avec des dossiers dans les mains, des idées et des projets pour améliorer la vie de cette capitale qui s’endort, mais à chaque fois, c’est non. Après, il a un déjeuner chiant avec quelqu’un qui demande encore quelque chose. C’est non aussi. Après, il y a une réunion de staff avec des conseillers qui sont tous très fiers car chacun a servi de tampon pour déminer une controverse qui aurait pu remonter jusqu’au maire. Après, il y a un vote au conseil de l’Hôtel de Ville où les méchants partis de droite ont refusé de voter une subvention LGBT et Emmanuelle Cosse n’est pas contente, vous savez. Ensuite, on ferme toutes les portes et toutes les fenêtres car il reste encore quelques heures avant la nuit et le but c’est vraiment de boucler la journée sans que Delanoë n'ait à intervenir sur quoi que ce soit.

 

Les mois passent et les catastrophes giflent Paris comme des tempêtes et le maire ne dit jamais rien. À chaque fois que je viens à la capitale, je suis effaré de voir le nombre de SDF augmenter. A chaque voyage, un peu plus. Il dit quoi ? La neige et le froid qui bloquent la capitale ?  La commission parlementaire sur la burqa ? L’Islam à Paris ? Le Grand Paris ? La grève du RER B pendant plus de 10 jours ? Le rapport France Lert / Pialoux sur la prévention du sida ? La crise du clubbing et de la culture ? Les gens qui font la queue devant la boutique Uniqlo ? Le débat sur les régionales au centre LGBT ? Vous croyez quand même pas qu’il allait venir ?  Je ne sais pas si vous avez la même impression que moi, mais on dirait que ce type a été élu pour disparaître. C’est le trésor caché du PS. Il est en haut des sondages, mais il est absent. Il doit avoir une silent room à l'Hôtel de Ville.

 

James Carroll, dans son édito du Boston Globe « Behind the folly of Don't Ask, Don't Tell », nous rappelle que Bill Clinton avait subi son premier échec quand il avait tenté de lever l’interdiction des homosexuels de l’armée. Depuis la loi « Don’t ask, don’t tell » de 1993, les gays ont servi de sujet dérivatif qui a permis l’élection et la réélection de Bush, ce que l’on sait. La droite américaine a utilisé la peur des homosexuels pour accéder au pouvoir. Mais ce que disait Garrison Keilor dans « Stuck in the shallows » va encore plus loin : selon lui, le détournement de la question gay à des fins électoralistes a permis de mettre au pouvoir des gens qui ont provoqué la crise financière que nous vivons depuis deux ans. Et c'est un vieux monsieur hétérosexuel qui dit ça.

 

Ma question : est-ce que la mauvaise gestion de la communauté LGBT par ses dirigeants actuels n’a pas pour but de favoriser la médiocrité socialiste qui contrôle cette pensée homosexuelle française ? Où est la réflexion, le dynamisme ? Sommes-nous si satisfaits des intitiatives de Paris et de la région sur les questions LGBT et sida? On est loin des think tanks : lors d’une récente réunion sur les régionales au centre LGBT de Paris, une représentante politique s’est réclamée « de l’école de Jean-Luc Roméro ». Waou.

 

Dans cette affaire, une image de mon rêve reste à l’esprit. Celle du secrétariat de Delanoë qui répond pendant plusieurs jours au téléphone : « Non, monsieur le maire n’a rien à dire sur les homosexuels se faisant traiter de tous les noms sur la place Jean-Paul II ». Les sujets médiatiques gays se suivent, mais Delanoë n'intervient pratiquement jamais. À la veille d’élections régionales qui lui seront encore favorables, il pouvait se permettre d'intervenir sur ce sujet, sur cette Place Jean-Paul II, et en profiter pour contredire ceux qui le trouvent décidément trop fade. C'est si difficile de dire deux mots de temps en temps sur un sujet gay? Delanoë a complètement rompu la communication envers les gays. Il est déterminé à personifier l’ennui. Alors qu'en ces temps de crise, ce serait le moment de déborder d'énergie pour lancer des initiatives partout.

 

Ce vague ennui favorise le succès des manifs faciles à organiser puisqu’il faut :

a)    venir avec un partenaire qu’on a choisi

b)    ouvrir la bouche

c)    sortir sa langue (ou pas)

d)    embrasser son ou sa partenaire jusqu’au sifflet de fin de kiss-in

e)    s’applaudir soi-même. Et rentrer chez soi.

 

Je dis : montrez-nous à quel point vous êtes différents et déterminés. Reclaim the streets ! Il y a des gays et des lesbiennes qui veulent encore en découdre. Envahissez cette place Jean-Paul II qui est la vôtre puisque le Vatican refuse de vous reconnaître et que votre maire adoré l’a baptisée pour vous ! Montrez que vous êtes vraiment queer. Et apprenez des pas de danse.


Didier Lestrade

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