L'action revendicative bouleversée par les réseaux sociaux

Minorités a aussi pour mission d'appuyer là où ça fait mal. Tester les rapports de pouvoir, essayer de comprendre comment notre société fonctionne. Dans le cadre de cette recherche multiforme et polyphonique, nous avons demandé à Manuel Atréide ne nous faire partager son analyse sur la mobilisation revendicative, un objet sociologique et politique essentiel à la survie des minorités.

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Manuel Atréide

par Manuel Atréide - Samedi 13 février 2010

Après avoir été informaticien, développeur Web et concepteur applicatif. Ex-geek (encore que), souvent râleur, toujours curieux et surtout avide de continuer à apprendre tout et n'importe quoi. Surtout branché technologies, politique, évolution des médias, culture bourgeoise. Pas mal de jardins secrets, nettement moins bourgeois. Ah oui: homme, blanc, roux, gaucher, gay.      

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Minorités a aussi pour mission d'appuyer là où ça fait mal. Tester les rapports de pouvoir, essayer de comprendre comment notre société fonctionne. Dans le cadre de cette recherche multiforme et polyphonique, nous avons demandé à Manuel Atréide ne nous faire partager son analyse sur la mobilisation revendicative, un objet sociologique et politique essentiel à la survie des minorités.

J

e discutais récemment avec un de mes contacts « réseau social » sur le problème d'appréhender les nouveaux modes de manifestations sur le net et de voir leurs différences avec les manifs à l'ancienne. Tout cela partait d'une série d'articles et de messages suite à la mobilisation faite au sujet de la possible loi anti-homo ougandaise. Il avait initié le mouvement sur Facebook et avait exprimé sa surprise, sa déception même, de voir que la forte mobilisation autour du groupe FB ne s'était pas traduite par une présence massive lors de la manifestation du 4 janvier à Paris qui n'avait rassemblé que quelques centaines de personnes.

Je faisais alors les constats suivants : 

 

1. On ne travaille pas avec une communauté virtuelle comme on agit dans une association ou un groupe de pression lors de réunions physiques. 

 

En effet, de nombreuses études sociologiques montrent que lors de ces réunions, la pression du groupe agit de manière forte, parfois irrésistible, sur l'individu. Que ce soit les diverses atteintes à la confidentialité du vote par le biais de l'emploi des votes à main levées, les pressions exercées sur ceux qui tentent de tenir un discours opposé ou du moins différent des leaders d'un mouvement (parole coupée, mise en cause non plus des idées défendues mais de la personne elle même qui se retrouve brocardée ou huée), voire même la soumission inconsciente de l'individu à l'ordre collectif allant jusqu'à la torture de certains « réfractaires » (voir le travail de Stanley Milgram), ces biais sont bien connus et parfois utilisés inconsciemment ou sans vergogne dans les mouvements d'activistes politiques ou sociaux. 

Attention, je ne dis pas que toutes les associations ou groupes d'activistes fonctionnent sur les modes aussi « autoritaires » mais il est indéniable qu'il est parfois difficile de s'opposer au courant dominant d'un groupe lors d'une réunion à laquelle on participe physiquement.

 

Les cyber-manifestations invalident en très grande partie ce mode de fonctionnement : les moyens de pression, d'intimidation, de conviction ne sont pas du tout les mêmes et la liberté des membres est beaucoup plus grande. Impossible de créer un groupe aussi soudé et radical que peut l'être Act-Up par exemple, du moins dans une transcription réelle des intentions énoncées. C'est un fait que je ne juge ni comme positif ni comme négatif, mais s'il est simple de rameuter du monde autour d'une cause sur Facebook, il est nécessaire de faire preuve d'une très grande capacité de persuasion pour bouger les gens loin de leur écran. La pression du groupe n'existe pas sur une personne assise chez elle, au calme devant son ordinateur.

 

 

2. Cela signifie qu'il faut beaucoup plus tenir compte des envies et des impératifs de chacun.

 

L'organisation d'une manifestation « bien réelle », sur la voie publique va demander beaucoup plus de travail. Où sont géographiquement situés les membres d'un groupe, sont-ils disponibles au jour et à l'heure choisie pour aller manifester, quelles seront leurs motivations réelles pour passer de la simple adhésion à une cause par le biais d'un clic de souris à une implication suffisante pour aller défiler dans la rue sous des banderoles qu'ils n'auront pour la plupart par faits ?

Par exemple, la manifestation du 4 janvier avait été prévue à Paris (c'est bon, j'y crois, j'y vais), à coté du forum des Halles (parfait, pas compliqué de s'y rendre), un jour de semaine (première alerte, une manif en semaine quand on travaille …), à 18h30 (là, problème : à cette heure là, je suis au travail !). Résultat, cette manifestation, sur un sujet qui me tenait (et me tient encore) vraiment à cœur, s'est faite sans moi.

 

De même, comment ne pas prendre en compte le fait que tous ne se reconnaitront pas dans l'organisation et le déroulement de laquelle ils n'auront pas eu leur mot à dire ? Sans être un opposant résolu, je ne me reconnais pas dans les actions d'Act-Up et j'aurais sans doute mal vécu le fait de voir ma présence utilisée ou même simplement prise comme un soutien aux actions de cette association. Enfin, la forme de la manifestation ne pourra pas plaire à tout le monde : certains vont avoir envie de revendiquer, d'autres de manifester en silence, d'autres de faire un mouvement spectaculaire, festif, drôle, émouvant, que sais-je encore…

 

La lecture d'une manifestation va s'en trouver compliquée par cette irruption de l'individualisme dans des mouvements par essence collectifs. Comment en effet mesurer l'adhésion de tel ou tel aux motivations du noyau dur ayant organisé la manifestation ? Pourra-t-on encore revendiquer des milliers de soutiens suite à un mouvement de protestation ? Les organisations traditionnelles, structurées et cohérentes autour d'une ou plusieurs idées vont sans doute voir leurs discours en partie battus en brèche par une partie de ceux qui seront pourtant venus les soutenir lors d'un événement précis. 

Les compte-rendus journalistiques vont aussi devenir plus complexes : pourra-t-on encore généraliser le soutien des manifestants à la « doctrine » d'une organisation ayant appelé à la manifestation ? Ou va-t-il falloir revenir à une lecture plus simple tout en expliquant plus finement le soutien non plus à une organisation mais à une cause, un mot d'ordre ? 

 

 

3. Manifestation 2.0 : un changement de paradigme.

  

Le web permet d'augmenter la part de l'individu au détriment d'une direction centralisée et « autoritaire ». C'est le conflit entre une solution et des solutions. Je pense que le web va avoir comme tendance à de plus en plus démolir l'exclusif au profit de l'inclusif. Ce que je vois, c'est non plus une manif unitaire avec un seul mode de fonctionnement mais plutôt une multitude de petites manifs, attirant chacune les bonnes volontés au gré des humeurs et des envies. Il faudra sans doute plus proposer qu'imposer, fédérer plus que centraliser. Moins d'ordre ou de monolithisme mais plus d'encouragement aux initiatives. 

 

Dès lors, on peut comprendre le découragement ou la lassitude de certains des vieux briscards des manifestations et sit-ins coup de poing que la lutte contre la guerre du Vietnam, pour la progression des droits des femmes, des gays, des minorités de toutes sortes ont contribué à faire émerger et à « populariser » durant les 30 ou 40 dernières années. Les réseaux sociaux signent-ils la mort des rassemblement géants comme la Marche sur Washington d'aout 1963, les premières manifestations relayant les émeutes de New York en 1969, les « stonewall riots » ? Les diverses gay-prides vont elles finir par avoir du plomb dans l'aile ?

 

L'immersion dans les réseaux sociaux permet l'affichage simple et rapide des adhésions à une multiplicité de causes et de luttes. Cela ne se traduit pas forcément par l'abandon des actions sur la voie publique, comme tend à le montrer l'extraordinaire et fulgurant succès des « kiss-ins », des « flash-mobs » et autres « lip dubs ». Il y a certes dans ces mouvements ou happenings un noyau dur qui structure l'action et le mouvement des autres, mais le passage à l'action se fait, je pense, sur d'autres valeurs.

 

La motivation profonde est peut-être en train de changer de polarité : alors qu'auparavant, on manifestait contre quelque chose, on tend de plus en plus à se bouger pour une cause. Plus les motivations sont positives, plus un mouvement est perçu comme festif ou ludique, plus les individus s'y retrouvent, assimilant peut être ce « positif » à quelque chose de valorisant. L'exemple des kiss-ins est frappant : loin de dénoncer quoi que ce soit de front, en heurtant les convictions ou opinions des passants, ce mouvement se fait dans une bonne humeur généralisée qui n'exclue pas une certaine moquerie ou ironie mordante ou bonne enfant. Après tout, il est plus difficile de mettre un pain à un couple qui s'embrasse qu'à un manifestant en colère et vitupérant, non ?

 

Alors ?

 

Cela dit, tout cet argumentaire ne saurait être ni « parole d'évangile » ni « vérité révélée ».

Après tout, le kiss-in parisien de la Saint Valentin, initialement prévu sur le parvis de Notre Dame sur l'île de la Cité, vient d'être « délocalisé » place Saint Michel, à  quelques centaines de mètres de là, à la demande de la préfecture de police. Cette décision fait suite aux appels d'un certains nombre de blogueurs « catho-tradis » à venir troubler ou empêcher ce rassemblement, quitte à user de la violence. Je ne connais pas les raisons qui ont motivé les organisateurs de ce kiss-in à prendre cette décision. Les motivations de la Préfecture de Police (telles que rapportées dans l'article) faisant état de possibilité de "dérapages dangereux" sont quand même croquignolesques car elle annonce ne pas pouvoir protéger un rassemblement fait sur le parvis de Notre Dame, c'est à dire juste sous ses fenêtres ! 

 

Plus sérieusement, les organisateurs du kiss-in ont peut être voulu éviter qu'un rassemblement « fun et joyeux » ne dégénère en bataille rangée avec certains militants « cathos-tradis ». Si tel est le cas, cela signifie que les manifestations positives ne sont sans doute jamais à l'abri d'un retour aux foires d'empoigne d'antan...

Quoi qu'il en soit, je suis partagé — comme pas mal — vis-à-vis de cette décision : est-ce faire preuve de sagesse que de refuser la confrontation et de rester dans un cadre bon enfant, ou est-ce faire preuve de faiblesse en laissant le terrain libre aux extrémistes de tout poil ? Peut-on en 2010 librement se rassembler sur une place publique, fut-elle parvis d'une cathédrale ? Jusqu'où peut-on pousser la provoc', même empreinte de bonne humeur ? J'avoue ne pas avoir fait ma religion sur ce point. 

 

Tout de même, j'entends quand même une chose dans le discours — par ailleurs assez dégueu — des opposants : ce kiss-in doit-il mettre en lumière les tendances homophobes de la seule religion catholique ? Car enfin, les mouvements religieux à la manœuvre en Ouganda sont américains, protestants de la mouvance évangélique ! Et que dire des exécutions d'homosexuels en Iran ? Là, c'est le Coran qui est pris comme base du discours et des actes... Et le judaïsme n'est pas plus épargné par ces délires homophobes : j'en veux pour preuve l'attaque d'un centre LGBT à Tel Aviv l'été dernier qui a mis en lumière le comportement de rejet profond et violent de l'homosexualité par certains mouvements religieux extrémistes. Bref, faire un kiss-in devant la cathédrale de Paris pour pointer du doigt les catholiques et leurs discours plus qu'ambigu, c'est bien. Mais ils ne sont pas les seuls, et surtout sans doute pas les plus violents. 

 

Alors que faire ? En faire un devant la grande mosquée de Paris ? Devant une synagogue ? Ou accepter de se rassembler dans un lieu moins symbolique pour éviter de dénoncer les agissements de certains, faute de pouvoir dénoncer les agissements de tous ? Comme quoi, passer du coté "lumineux" de la force n'est pas aisé ... 

En tout cas, si le monde change, et si le web bouleverse la donne en matière de manifestations, cela ne démolira pas complètement les vieux réflexes de violence pour s'insurger contre quelque chose jugé comme insupportable. C'est aussi cela le mode « inclusif » du web : il ne remplace pas, il enrichit.

 

Paradoxal ? Pas tant que cela.


Manuel Atréide

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