Doubaï et la pleine lune

De ce coté de la planète, les événements viennent de la mer. Les surprises aussi. Tout comme les requins ou ces magnifiques poissons lune qu’on aimerait toucher et saluer chaque soir dans un aquarium cosy de notre salon totalement relooké par Ikea et des tapis bon marché achetés à 200 km de Doubaï, que l’on ramène et que l’on croit être le seul a posséder. Ici, le soleil brille haut et fort, mais il ne brûle que certains. Un certain parfum d’Occident et de liberté charme ou enivre, déplait ou inquiète. Vivre en paix, c’est vivre heureux et être inquiet a la fois. Car cela permet d’être aux aguets.

filet
Souhil Houssan

par Souhil Houssan - Samedi 13 février 2010

38 ans, installé depuis 4 ans dans les Emirats Arabes Unis, il travaille à l'international, ce qui lui permet de sortir du pays et de visiter fréquemment les cinq continents. En habitant à Doubaï, il cottoie de nombreuses nationalités.  

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De ce coté de la planète, les événements viennent de la mer. Les surprises aussi. Tout comme les requins ou ces magnifiques poissons lune qu’on aimerait toucher et saluer chaque soir dans un aquarium cosy de notre salon totalement relooké par Ikea et des tapis bon marché achetés à 200 km de Doubaï, que l’on ramène et que l’on croit être le seul a posséder. Ici, le soleil brille haut et fort, mais il ne brûle que certains. Un certain parfum d’Occident et de liberté charme ou enivre, déplait ou inquiète. Vivre en paix, c’est vivre heureux et être inquiet a la fois. Car cela permet d’être aux aguets.

C

ette veille de week-end de fin d’octobre, la plage se remplit comme a l’accoutumée. Rien de particulier. Un cortège incessant de voitures envahit les parkings qui longent la plage publique. Ce soir-là, je me balade sur la plage la plus en vogue pour les gens libres dans leur sexualité, modestes en revenus, n’ayant pas accès à la modernité de la ville et autres options que peut offrir une grande mégapole aussi bigarrée.

Ce soir-là, c’est le week-end avec un grand J comme Jeudi. Ici, le week-end n’est pas calé sur le modèle occidental, mais sur la religion musulmane. Du coup, en plus d’être le début du week-end, le jeudi soir fait également office de samedi soir, car tout le monde ne dispose pas de deux jours de repos, mais trop souvent d’un seul jour ou parfois d’une après-midi ou de rien du tout. Ce soir-là, il fait chaud, on est mi-octobre 2009, les familles nombreuses et diverses, indiennes, sri lankaises, iraniennes, arabes, pakistanaises, philippines, etc., les sportifs qui jouent au foot jusqu’à une heure avancée et autres groupes d’amis, des collègues s’agglutinent sur la plage à la recherche de détente ou d’attractions. À la plage, il y a de l’espace, un peu d’air et l’on n’est pas entassé à 10 dans une chambre.

 

Cette plage a énormément de succès car elle est ouverte et accessible a tous. Elle n’est pas fermée par  une quelconque grille. Et elle est également gratuite. La journée, c’est une autre histoire. Les codes sont totalement différents. Toute personne qui ressemble a un ouvrier, à un Indien, habillé en khamis ou à un pauvre, et qui ne donne pas une image glamour de Doubaï, est automatiquement congédié par le sifflet du Baywatch-man philippin, perché du haut de sa tour. Sifflet qui retentit suffisamment pour que les touristes russes ou anglo-saxons de passage notent la singularité du son.

 

Les deux ou trois policiers en civils qui arpentent la plage sont ainsi alertés  - et toujours bien en alerte. Ces flics en civils sont appelés C.I.D. - Criminal Investigation Departement. Doubaï calque son modèle non pas sur notre P.J française, mais bien sur le modèle anglo-saxon voire wasp ou colonial. Ces entreprises publiques sont bien hiérarchisées et ont toutes des PDG Emiratis et même si la crise semble avoir drastiquement modifié la donne, l’ordre hiérarchique est resté le même. Les Sud Africains blancs sont juste en dessous, ensuite les Australiens et enfin ces braves sujets de sa Majesté, qui dans leur pays sont des trucks drivers, comme dirait une vieille copine hollandaise aigrie et amaigrie. Pour les loisirs, les cols bleus n’ont accès aux miettes des miettes. Les ghettos se créent. Les communautés se mélangent selon les revenus. Les cités existent et elles sont aussi dures visuellement que les Minguettes à Lyon, ou les Tarterêts de Corbeil-Essonnes. Les immeubles sont vétustes, délabrés. Et ils sont en plein centre ville. Un jour, il y aura des émeutes. En tout cas, les gens s’expriment de plus en plus. Et ils se plaignent aussi. D’ailleurs tout le monde se plaint a Doubaï. Les gens ne sont pas contents, mais ils restent.

 

Bref, je regrette parfois que mes parents ne soient pas montés jusqu’au Royaume-Uni lorsqu’en 1969 mon père décida de quitter l’Algérie pour s’arrêter en France, cela m’aurait permis de maîtriser une langue internationale au moins et de comprendre le cinéma mondial - pardon américain. De comprendre les blagues de Jim Carrey ou un autre chanteur en vogue sans avoir à traduire obligatoirement. Mais je leur suis reconnaissant de ne pas s’être arrêté au Portugal, ou en Roumanie, ou dans le nord de l’Allemagne. Le neuf cube n’est qu’à quelques kilomètres de la Seine, d’Isabelle Adjani, de Catherine Deneuve, de la Tour Eiffel, des Champs Elysées et de la Sorbonne et du Bois de Boulogne - pardon et du Bois de Vincennes de Barbara après tout.

 

 

Butch vs Folles

 

Je remarque assez vite, dès mon arrivée sur la plage, un groupe d’hommes virils pakistanais. Des potes qui traînent ensemble, barbus ou à la peau lisse, allongés sur le sable autour de jeunes adultes. Certains sont torses nus, d’autres sont en shorts de bain improvisé. Une sensualité se dégage. Elle est sur le point de laisser place à une sexualité crue, carnivore. Tels de véritables carnassiers, ces hommes virils, mal rasés, dévorent des yeux les jeunes éphèbes. Je me dis que ce soir, ça va être chaud. La plage est pleine à croquer.

 

C’est assez facile de les dénicher, ces ouvriers-là, ces chauffeurs de camions qui sautent sur tout ce qui bouge. Ces gros poissons, ces requins sont à la recherche de menus repas, de crevettes. J’appelle crevettes ces jeunes garçons philippins secs, ou gras, frêles ou robustes– en apparence – et super efféminés qui viennent à la mer avec une seule idée : jouer les belles. Ils sont aussi de très bons acteurs.

 

Ces jeunes Philippins ou moins jeunes, sont un mélange entre les Brésiliens et les Colombiens du bois de Boulogne, les Algériens du Boulevard Ney, les prostituées Ouzbeks, Kazaks, Azéris des grands hôtels de luxe et autres protagonistes de la comédia del arte locale et internationale.

Ils adorent la dramaturgie, le karaoké, la junk food, les malls, aller chez le coiffeur, et le sexe. Ils connaissent toutes les chansons du show TV American Idol, mieux que leur hymne national. Leur vie, ils savent la raconter. Ils vous la chantent. Je les aime. Ils me font rire. Ils sont également travailleurs et très orientés vers leur famille.

 

Ils ont aussi toujours une histoire à te raconter. Une grand-mère décédée qu’il faut enterrer très vite car personne n’ira à l’enterrement si ce n’est une pauvre voisine quasi aveugle à qui il faut envoyer de l’argent immédiatement depuis l’agence de Western Union du quartier de Deira qui ferme à 1h du matin. Horaire qu’ils connaissent par coeur.

Il suffit d’aller dans l’eau et de faire croire qu’on se détend les articulations pour noter assez vite le rituel sexuel des requins à la recherche de krill et autres planctons.  Ne dit-on pas que c’est la nuit que les pécheurs font les meilleures prises ? 

 

Ici, c'est l’Open Beach mon gars. Si tu ne connais pas cette plage, tu vas vite le savoir. Attention : Parental Advisory required.  L’été, sous une chaleur écrasante, la nuit, on vient de loin se rafraîchir. Les plaques d’immatriculation l’attestent. Abu Dabi, Ras el Khaima, Al Ain, ah oui Sharjah – c'est le Vatican des Emirats.

On vient de loin, avec ses copains ou en solitaire se taper un trou ou se faire déchirer par des gars qui ailleurs, sous d’autres latitudes, font peur et passent pour des envoyés du démon : plus leur barbe est longue et leurs yeux noirs ou marron, dessinés au khôl. 

 

C’est pas du lourd... c ‘est de l’impesable

 

Ici, dans ce pays, 200 nationalités se côtoient. Les us et coutumes ne ressemblent à rien et à tout à la fois. Je n’étais pas sûr de ça, mais maintenant j’en ai la preuve. Les gens sont confrontés à d’autres pensées, d’autres comportements, d’autres langues, d’autres manières de bosser etc. et de baiser aussi.

Lorsqu’un jeune Philippin déambule en pleine rue en faisant sa salope devant un groupe d’ouvriers indiens ou pakistanais, travaillant comme des chiens en plein soleil – c’est pas ce qui manque ici et on connaît les conditions de l’esclavagisme moderne – sa seule envie, hétéro ou non, c’est de croquer du plancton le week-end venu. Et c’est ce qui se passe une fois la semaine de boulot terminée. Le jeudi soir, on sort et on se dépêche de consommer très vite avant que retentisse l’appel de la prière du vendredi matin. Car il faudra déguerpir pour faire absolution des péchés récents. 

 

Ce soir-là, je me suis donc un peu amusé, un peu laissé toucher, un peu laissé caresser les mollets, les pieds par deux ou trois prétendants. J’esquive assez rapidement dès qu’ils veulent me niquer dans l’eau. Car ici, l’usage de la capote, on connaît pas trop. Pour quoi faire ? Va traduire toi le mot MST à un Pakistanais du nord dont le salaire tourne autour des 300 euros et qui n’en a rien à foutre de tes propos. Putain, t’as rien compris l’ami.

Lui aussi, il veut son bout de Doubaï Ski, de cette putain de Doubaï carte postale, de ses gratte-ciels qu’il a filmé sur son Nokia afin de montrer à sa femme et à ses potes une fois rentré au bled après trois ans sans les avoir vus.

 

 

Je ne suis pas pareil

 

Mais moi, moi expat [1], moi européen, nord-africain, moi arabe, moi méditerranéen, je ne fais pas ça. Moi. Je suis instruit. Je suis éduqué malgré mes origines sociales populaires, banlieusardes du neuf cube. I know my ABC . Je me laisse toucher et évite toute pénétration. J’esquive.

 

En pleine nuit donc, je me baigne, je me détends et je regarde la pleine lune qui suit son parcours. Je kiffe la pleine lune et son reflet argenté qui inonde la mer. Un mélange de « Hijo de la Luna » de Mecano et de je ne sais quoi, ah oui peut être un peu de Bjork. J’aime bien Bjork. Donc je m’identifie à elle. À son énergie, sa folie, sa force et à son coté raw. 

 

Je m’arrête donc et je me donne l’impression de saisir la force des éléments. Je suis unique et à la fois insaisissable. Je suis moi. Rien ne m’influence ou me détourne. J’ai un niveau élevé. Je me veux indépendant et maître de mon devenir. C’est ce que je crois. Je me la raconte.

 

En réalité, il n’en est rien. Je viens souvent à la mer, la nuit et la journée pour profiter de cet élément. Pour avoir un teint hâlé. Pour que mon entourage me dise, quand je retourne en France : « Waouuu t’as bonne mine ».

La mer me calme. Elle me recharge. J’ai l’impression d’être loin de cette nébuleuse que j’appelle la New York du Moyen-Orient. Et puis je ne fréquente plus tous les endroits super trendy. D’ailleurs, le meilleur endroit pour approcher une bombe et une vraie de chez vraie, attention, comme tout droit sortie d’une campagne de pub de Dolce et Gabbana shootée par Vivanco : les toilettes. Le boudoir à Doubaï-Marina ou l’hôtel The Address et son complexe, ses restaus, sa fameuse boite ou toute la jet set se bouscule, sa salle de gym, ses bars, son lobby.

D’ailleurs, dans les toilettes, ce qui sert, c’est de savoir dire bonjour en Iranien ou en Libanais : « Hi, Kifak, ça va ? ». Alors, avec un peu de chance, le gars est bien Libanais et a bien bu et non Azeri, ou Iranien et vous répond : « Hi mechi - wallah I go back » - salut ça va, j’y retourne - avec un beau sourire, en remontant son froc et en se recoiffant sa superbe coupe et ses cheveux noirs. Alors là, on fond. Mais moi, il me faut plus maintenant. Ça c’était l’appetizer. Aujourd’hui, je passe directement au Main Meal, no time to waste anymore. Lolll.

 

 

Une nuit d'été…

 

Je reviens à mon week-end. À ma nuit de fin d’été.  Ah oui, je suis assez vite sorti de mes pensées par le mouvement des vagues agitées par une crevette philippine qui se fait hameçonner en beauté par un barbu tout droit sorti d’une grotte  afghane ou Yéménite. Avant, en France dans les années 80, dans les eighties comme on dit pour ne se rappeler que du bon, on appelait les Arabes ou autres méditerranéens, les basanés. Maintenant, on nous appelle les barbus. Le film avec de Funès et le terroriste palestinien m’avait marqué. Je m’étais dit :« C’est donc ça un basané ». Mais, c’est moi. C’est un Arabe. J’avais dans les 11-12 ans. J’étais en classe de CM1 ou CM2. Etait-ce le film de Rabbi Jacob, je ne m’en souviens plus trop.

Bref, même les basanés ont une sexualité diverse, variée, multiple, complexe, non arrêtée, frustrée, polymorphe.

 

Le Pakistanais paraît 40 ans et être robuste, tellement robuste qu’il soulève sa proie presque hors de l’eau. Le Pakistanais prend du plaisir tout comme le Philippin qui couine et qui attire toutes les starlettes salopes syriennes, libanaises, philippines et occidentales et autres qu’on appelle charmouta[2] – se dit des salopes qui écoutent à longueur de journée des chansons de Nancy ou Aifa, ces Ophelie Winter ou Lara Fabian du monde musical arabe.

 

J’aime la pleine lune, je la kiffe même. Mais elle me met aussi en alerte car elle donne à la mer une vraie lumière. On voit ce qui se passe à nos cotés, voire à plusieurs mètres de soi. Rien n’échappe à notre vision lors de la pleine lune. Les familles traditionnelles et leurs enfants peuvent être facilement témoins de ces interactions sexuelles à peine cachées par l’eau, même si ça se passe vers un côté précis de la plage. Parfois, même ça baise partout. Et alors là, on s’agglutine et on mate.

 

Ça essaye même de toucher, mais souvent l’actif qui nique son petit gars à la vue de tous donc et qui n’utilise pas de capote, ne le permet pas et le fait savoir de son regard. Ah, ce regard qui dit tout et mieux qu’un mot parfois.

 

 

Un mec débarque…

 

Mais voilà que je remarque un gars type arabe local ou pas vraiment. Je me la joue genre Bourdieu et j’essaye d’analyser ses origines, son comportement. Comme si c’était aussi simple. Il se rapproche du couple et il semble leur parler. Je n’entends pas ce qu’il leur dit et je ne comprends pas trop non plus ce qui se passe. Je n’hésite pas à m’approcher. J’attends de voir la scène comment ce nouveau personnage va se fondre au jeu. Que veut-il celui là ? Un threesome ?...ah ah.

Mais voilà qu’il se rapproche du couple de fortune et plonge sa main vers eux. Il touche quoi ? Est-il actif ? Passif ? Sa main est entre les corps des deux mecs qui baisent sans protection et sans retenue. Il branle qui, quoi ? Putain, je veux savoir. Je n’y arrive pas.

 

Mais non, ce gars cherche et trouve. Il cherche à comprendre l’action ou plutôt à vérifier ce qui se passe. Sa main devient son oeil. Elle est son oeil. Que se passe-t-il dans l’eau ? Dans la région musulmane, pour prouver un acte d’homosexualité, il faut prouver qu’il y a eu sodomie donc pénétration. Si plusieurs témoins assistent à la scène, le tour est joué pour témoigner devant le tribunal qu’il y a eu outrage.

La main du jeune Arabe fait office d’oeil. Il a la preuve de ce qu’il cherchait. Je ne l’ai compris qu’au moment où celui-ci sort de son maillot de bain une carte plastifiée attestant de sa profession. Ce connard est un flic. Un fils de pute de flic. Un mauvais. Rapidement, il se met à gueuler en arabe et ameute ses collègues pendant qu’il sécurise bien les deux amants. Putain jle crois passss.

 

Curieux comme 10, je regarde la scène, tout comme la moitié de la plage.

Je sors aussi de l’eau et j’accompagne de loin le flic arabe qui saisit le Philippin en lui faisant une clé et coince son bras derrière son dos, suivi par deux autres gars défendeurs de la morale qui font la même chose au Pakistanais. Je croyais que c’était ses collègues, mais ce sont juste deux gars, égyptiens à leur accent, qui sont venus aider. On ne sait jamais pourquoi on aide les flics ici. Pour la morale ? Pour avoir rendu un service à un flic ? Pour espérer un job à la mairie ? Un piston pour le renouvellement de son visa ?

 

Les deux amants de fortune et de mauvaise fortune sont revêtus de leur maillot de bain qu’ils se sont empressés de remonter, de honte, de peur de la sanction. Si, ici, on vient pour propulser sa carrière, ou avec l’intention de croiser Brad Pitt ou un prince au bord de l’eau, ou dans un rayon de Spinneys, Doubaï peut être également une voie rapide pour la prison - et quelle prison. Coups de fouets, humiliations, ou autres vices ou sévices sexuels de toutes sortes. C’est ce que disent les Philippins dont un de leurs amis a eu la malchance d’expérimenter le système pénitencier. Et il y en a beaucoup.

 

 

Sea Breeze

 

Je regarde cette scène violente. J’ai l’impression d’être témoin d’un intense moment de douleur. Pris  infraganti... Et voilà qu’il passe quelque chose. Sea breeze souffle vers la promenade. Il fait chaud. Il fait lourd, j’ai l’impression d’être dans le film de Spike Lee, en plein été, les gens des ghettos reçoivent en plein visage la chaleur de New York comme s’ils voyaient venir un événement néfaste. Et qu’ils le ressentaient et le prédisaient même. La chaleur n’étant que le vecteur. Je me rappelle de ces dialogues approximatifs : « Something is gonna happen ». Le calme avant la tempête. Cette nuit-là, à l’Open Beach, Spike Lee aurait pu être le metteur en scène de cette toile.

 

Sea breeze s’empare de moi. Je la ressens fortement. Je me demande quel est l’autre événement qui va se passer encore, alors que les acteurs et de nombreux spectateurs avancent vers le poste de police improvisé dans un poste de surveillance. J’entends les appels désespérés du Philippin. Ses prétextes aussi, ses tentatives de subterfuges : « No sir, please, sir, I need to go, my family is waiting for me. Khlass Sir, let me go, I need to go back, I left my clothes and my wallet on the sand. All my money, sir ! »

 

Rien n’y fait. Bien entraîné, le C.I.D se renforce à l’écoute du désespoir de sa proie. Le Pakistanais, moins démonstratif dans sa douleur, se laisse emmener par les deux policiers. Il ne tente rien. Il reste calme. Ses tortionnaires sont balèzes. Il se sait peut être perdu. Il sait aussi qu’ameuter et faire du bruit est une stratégie qui pourrait se retourner encore plus contre lui.

 

Sea breeze me parle: « Mais que fais-tu, connard à regarder cette scène ? Fais quelque chose. Agis. Bouge toi. Fais diversion. Vas-y putain tu vas trouver, t’es un bonhomme d’1m85 pesant 100 kgs. Tu sors de la cité, tu vas trouver ! ».

Je me gonfle d’orgueil, de force, mon torse prend du volume, l’adrénaline me booste. Mes oreilles deviennent sourdes. Je me ferme au bruit. Aux gens. Je me focalise sur la scène. Je me dis que je peux facilement courir rapidement entre le flic qui agrippe le maillot du Philippin, c’est plus facile car les autres gars sont à deux sur le Pakistanais. J’aurais moins de chance. En plus, ils sont en place.

 

 

J'y vais ou pas ?

 

Allez, je me décide. Je me rapproche d’eux. J’estime la distance. Je calcule. Je dois agir vite. Je regarde derrière moi. Je me veux courageux. Je me dois d’être courageux. Je m’approche suffisamment du Philippin pour voir ses rides et deviner son âge. La quarantaine. J’entends son pouls battre. Nos regards se croisent. Il a peur. Il a très peur. Il se sent en danger, peut-être de mort. On dirait le regard d’une gazelle dont la gorge est prise par un carnassier. Je comprends pourquoi on doit cacher la lame de couteau au mouton que l’on est sur le point de sacrifier pour la fête de l’Aïd. On dit qu’il ressent son heure arriver. Qu’il ressent la mort. Je me repasse ses yeux d’animal dont je ne sais plus très bien où et quand les avoir vus. Etait-ce réel ? Ou était-ce dans un de ces reportages du dimanche après midi sur la 2 commenté de la superbe voix de Pierre Arditi ?

 

Mais voilà, je commence à douter. Je m’interroge.

Je me dis qu’en courrant et grâce a ma corpulence, je peux arrêter le flic du Philippin, mais il faudra bien que je retourne au bord de l’eau. Ma serviette, ma misérable serviette que j’ai piquée une nuit dans un hôtel de grand standing à Jakarta est restée là-bas. Mais où est-elle ? Et ensuite comment pourrais-je retourner au parking ?

 

Je flippe, je me dégonfle. J’ai peur. Je suis lâche, Je comprends que je ne vais pas libérer ou même essayer d’intervenir. Je me rappelle, étant ado quand je regardais les gens d’Act Up siffler et s’allonger ou s’enchaîner par terre, je me disais « Putain ils ont de la barre ces gars. Comment ils font ? » Et si j’étais né en 17 à Leidnstadt...ou à Ramallah, aurais-je été capable de participer a l’Intifada ? Mais voilà, ce n’est qu’un Philippin. J’ai une carrière, moi. Une carrière vacillante et qui n’a jamais vraiment démarré. Ah oui, j’ai aussi une famille défectueuse restée dans le 93, qui ressemble a une vieille 404 que je tente à chaque fois de rafistoler, mais qui ne cesse de tomber en panne malgré les multiples réparations et changements de pièces.

 

Maintenant je sais, je comprends pourquoi je n’aime qu’à moitié la pleine Lune.


Souhil Houssan

Notes

[1] Expat à Doubaï veut dire une personne non locale qui travaille ici, et non une personne dont la boîte mère envoie dans une de ses branches.

[2] Charmouta est le mot donné aux salopes, aux folles du Moyen-Orient contrairement a l’Afrique du Nord qui les appelle kahba : pute.

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