New York Stories (3)

Que se passe-t-il lorsqu’on quitte un quartier populaire pour un quartier de bourges ? Quand on fait le choix d’un certain conformisme, d’un certain confort familial, à presque 40 ans ? Bref, quand on déménage d’Harlem pour s’installer dans l’East Village, ses hordes de webdesigners et d’artistes barbus, ses étudiants pour qui le look est tout (vraiment), ses loyers outrageants. Il se passe d’abord qu’on éprouve une gêne devant l’opulence symbolique qui envahit ces lieux où, à la lettre, rien ne manque pour sursignifier une identité de vainqueur. 

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Pierre-Jean Chiarelli

par Pierre-Jean Chiarelli - Dimanche 07 février 2010

Pierre-Jean est journaliste & rédacteur dans une organisation internationale. Agé de 39 ans, il vit et travaille à New York depuis 2002. Sa passion pour les musiques noires et son attrait pour la différence l'auront conduit d'abord à Londres, où il fait ses classes dans le journalisme musical, avant le grand saut new-yorkais.  

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Que se passe-t-il lorsqu’on quitte un quartier populaire pour un quartier de bourges ? Quand on fait le choix d’un certain conformisme, d’un certain confort familial, à presque 40 ans ? Bref, quand on déménage d’Harlem pour s’installer dans l’East Village, ses hordes de webdesigners et d’artistes barbus, ses étudiants pour qui le look est tout (vraiment), ses loyers outrageants. Il se passe d’abord qu’on éprouve une gêne devant l’opulence symbolique qui envahit ces lieux où, à la lettre, rien ne manque pour sursignifier une identité de vainqueur. 

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ar même sous les aspects de la branchitude, de l’ouverture d’esprit archirevendiquée, du métissage érigée en obsession positive, la modernité triomphante est une agression pour les âmes sensibles, celles habituées à la modestie et aux tempéraments directs. Mais l’instinct minoritaire permet dans tous les contextes de débusquer des éléments à l’authenticité fascinante, pas encore anéantis par la froide architecture de verre, les néons des fast-foods et l’arrogance maladroite des nouvelles manières d’être. Et puis on est à New York, une cité dont le relief, taillé par l’apport qu’impose à la ville le flux continu des déracinés de tout pays, résistera toujours aux coups bas des promoteurs immobiliers.  

C’est ainsi que l’East Village en transition des années 2000 offre un double visage. Avec, d’un côté, des filles et fils à papa qui font tout ce qui est humainement possible pour être plus « cool as hell » que leur meilleur(e) ami(e), et, de l’autre, les étrangers démunis qui n’ont sûrement pas choisi ce quartier pour son rayonnement culturel. Les premiers, et c’est un mal actuel, sont persuadés d’être différents des autres, de former avec leurs proches une minorité, une tribu où les gestes et pratiques censément distinctives sont répétés à l’envi.

Ils croient que leur style est unique alors que pas du tout ! Tous ont de l’argent, tous sont maigres, tous « hésitent » entre différents « projets », tous font du Pilates et « méditent » le week-end, tous donnent pour le Darfour et Haïti, mangent bio et postent des critiques extasiées sur des restaus comme Yaffa, où la bouffe est moyenne mais la déco, « kitschy ». Le parler dans ces endroits est peut-être ce qui est à la fois le plus agaçant et qui permet au mieux d’identifier les membres de la secte. Pas une discussion entre nanas, dans le bus ou dans les cafés, qui ne comporte sa surdose de « like kinda like », de « whatever » et de « totally. » En français, cela donnerait une conversation percluse de « genre » et autres « ouais euh, tu vois… »

 

Cette bouffonnerie n’est pas à proprement parler quelque chose de grave. Elle rend compte d’une superficialité de tête-à-claques qui a fait de l’injonction « be yourself » l’horizon existentiel ultime. Une jeunesse éternelle, résolument épanouie, saine et spontanée, qui se croit dans les marges alors qu’elle est de plain-pied dans la norme. Mais déjà, en s’alignant sur le principe de plaisir, cette illusion est-elle moins mortifère que ce que proposent les religions. Le problème, c’est l’ombre que ce petit monde hédoniste, bien malgré lui, fait à tout ce qui récèle encore une expressivité, un charme et du sens.  

 

Il existe donc des minorités virtuelles, bruyantes et inconséquentes, qui recouvrent les minorités réelles, forcément plus obscures et intéressantes. Un phénomène qui, dans les grandes villes occidentales, entrave la perception et empêche d’y voir clair. Mais on l’a dit, l’instinct finit toujours par conduire vers le vrai, là où le politique, le social, l’historique et l’esthétique se confondent sous nos yeux et confèrent aux personnages de roman que l’on découvre une épaisseur bouleversante.  

 

 

Converti en un repas

 

Le premier samedi de notre déménagement, ma femme et moi sommes allés manger dans un boui-boui oriental au dénuement attirant. Mon épouse, qui est copte égyptienne, vit très mal les persécutions qui frappent les chrétiens, en particulier dans le Sud de son pays, d’où elle est originaire et où vit sa famille. Le soir du Noel copte, une fusillade à la sortie de la messe de minuit a provoqué la mort d’une dizaine d’ados, dont les beaux visages purs, en guise d’hommage, fleurissent sur des pages Facebook depuis ce nouveau massacre.

Les Coptes représentent 10% de la population égyptienne. Ils sont dans le collimateur de la majorité musulmane qui les accuse, comme en Malaisie, en Irak, en Algérie et partout ailleurs où ils sont pourtant minoritaires, de vouloir les convertir… Les rumeurs les plus délirantes racontent ainsi que si vous partagez un repas avec un chrétien, ou même que si ce dernier vous tend de la nourriture et que vous la prenez, vous risquez d’être convertis au christianisme à votre insu. On se marre, mais les répercussions de cette folie sont terribles sur le quotidien des Coptes égyptiens, ostracisés dans les tous les domaines de la vie publique depuis des décennies.  

 

Et voilà  que dans ce café minuscule du Village, ma femme tombe sur un jeune Copte d’Assiout, l’une de ces villes du Sud où les chrétiens, plutôt prospères, sont organisés et résistent comme ils peuvent aux attaques. Des yeux verts éclatants, une moustache noir foncé, un sourire enjôleur, Samyh parle à peine anglais et travaille comme cuistot et serveur depuis plusieurs mois. Il a la petite croix tatouée sur le dessus de la main, signe de ralliement des Coptes de la diaspora et qui a poussé ma femme a lui demander, selon la belle formule, s’il est « un des nôtres ».

Il a également, dessiné à l’intérieur du bras, un magnifique Kerolos V, le plus adoré des papes coptes. Un signe qu’il exhibe fièrement en expliquant que sa foi l’aide à tenir, lui qui ne reverra sa femme que lorsqu’elle aura obtenu les papiers nécessaires pour le rejoindre, et qui se demande comment va évoluer le climat interconfessionnel en Egypte, où le régime nie la dimension critique du problème.  

 

L’émotion qui jaillit de ces rencontres qui nous mettent soudainement en présence de la condition minoritaire est irremplaçable. C’est le genre de micro-évènements capables de changer le cours d’une journée, d’éclairer d’un jour nouveau des intérêts en germes car ils orientent la curiosité dans des directions inédites.  

 

Ces rencontres new-yorkaises nous connectent sur différents moments, plus ou moins éloignés les uns des autres, de la chronologie historique de la ville et du monde. L’arrivée récente des chrétiens d’Orient mais aussi la situation des Croates, qui ont quitté l’ex-Yougoslavie en feu au début des années 90. Notre nouveau propriétaire, lui, fait partie des réfugiés politiques qui avaient fui le communisme de Tito. Il possède aujourd’hui un immeuble que les gens du bloc ont logiquement surnommé « the Croatian building » puisqu’il aura servi pendant près de 15 ans de refuge aux migrants croates. Plus anxieux que les 24 familles de l’immeuble réunies, Ante, la cinquantaine élégante, demande plus souvent qu’il ne faut s’il n’y a rien à réparer dans l’appart. J’ai réussi à lui arracher un sourire en lui promettant de casser bientôt quelque chose pour qu’il puisse enfin tester ses nouveaux outils. 

 

 

L'appartement de Klaus Nomi

 

Souvent, dans les communautés de migrants dont le cœur et l’âme sont restés au pays d’origine, les évènements du pays d’accueil n’ont guère laissé d’empreintes sur la mémoire du groupe. Même sur de longues périodes. Ante a beau savoir que Klaus Nomi a vécu dans notre appartement, il n’a qu’une vague idée de ce qui se passait autour de lui dans les années 80, quand la scène downtown était en pleine effervescence disco et no-wave. Il a bien vu défiler les ravages du sida puis du crack, mais c’est l’angoisse quant au sort des siens qui l’a marqué pour toujours, le figeant après-coup dans une sorte d’inquiétude perpétuelle concernant le bien-être des autres.  

 

L’expérience minoritaire, c’est encore ce voisin de palier algérien qui habite avec sa femme et ses trois enfants dans un studio au loyer stabilisé depuis plus de vingt ans. Deux décennies qu’il l’occupe sans qu’on sache vraiment qui il est ou ce qu’il est venu faire dans ce pays, cette ville, ce quartier. Tous les locataires de l’étage se sont passé le mot : le jour où ses sandales auront disparu du pas de la porte, cela voudra dire qu’il est parti. L’étranger qui hante la cité, qui sème le doute et le mystère derrière lui, contribue aussi à l’histoire des lieux en les peuplant à sa façon.  

 

Et l’on peut toujours compter sur le New York Times pour narrer ces aventures humaines où l’alliance des minorités a façonné au fil du temps des pans entiers de la vie locale. Qu’il s’agisse d’un restaurant ukrainien où se retrouvent les artistes du coin d’un rabbin saxophoniste qui transforme régulièrement la synagogue où il officie en club de jazz, ces récits dressent l’image d’une diversité marginale pratiquement infinie à explorer.   

Alors l’East Village change et s’embourgeoise. Mais il conserve dans sa botte secrète une quantité immense d’imprévus, quelque chose de plus qui survivra encore longtemps aux dévitalisations de l’espace et aux névroses du paraître. 


Pierre-Jean Chiarelli