Que des gens bien
par Laurent Chambon - dimanche 07 février 2010 - 21:17 - CET
Laurent Chambon est docteur en sciences politiques, spécialiste des minorités en politique et dans les médias, il a siégé pour le Parti travailliste à Amsterdam Oud-Zuid de 2006 à 2010, est chercheur à l'Université de Poitiers pour le projet MinorityMedia et est co-fondateur de Minorités.
L'histoire des Pays-Bas est marquée par ces livres qui mettent en lumière les paradoxes de la société et ont un impact politique plus grand que les lois ou les traités, comme Max Havelaar de Multatuli sur la colonisation ou le Journal d'Anne Frank sur la déportation. C'est en lisant un livre a priori loufoque conseillé par un ami que j'ai compris que j'avais entre les mains le chef-d'œuvre-qui-résume-l'état-des-choses-avec-brio de ce début de siècle. Même si je sais que les fidèles des Minorités doivent se dire que le pauvre Laurent Chambon en remet encore une couche avec les Pays-Bas, le livre dont je vais vous parler m'a tellement touché que je l'ai prêté et offert autour de moi. Je ne suis pas le seul, d'ailleurs, puisqu'il est l'un des livres les plus vendus de l'histoire du pays et qu'il a gagné de nombreux prix prestigieux.
S
eulement des gens bien. Alleen maar nette mensen en néerlandais, de Robert Vuijsje (prononcer « feuille-chieu ») a un pitch un peu bizarre : David Samuels est un jeune homme issu d'une famille juive privilégiée d'Amsterdam Oud-Zuid qui est un peu trop brun pour les standards hollandais. En gros, il a une tête de Marocain, ce qui est probablement la pire chose qui puisse arriver à quelqu'un en ce moment. Même s'il vit dans le bon quartier, où il n'y a « que des gens bien », ce qui veut dire que tout le monde y est blanc, il ne se sent pas à sa place. Justement parce qu'il n'est pas si blanc que ça. Pire, alors que sa vie semble toute tracée d'avance, avec un beau mariage en vue avec un princesse juive de son quartier et un parcours universitaire et professionnel assuré, la seule chose qui l'intéresse est de trouver une « négresse intellectuelle » avec des gros seins et de belles fesses et l'épouser.
Il part donc à la recherche de la négresse idéale dans le quartier noir de Bijlmer, entre ces grandes barres d'immeubles tellement laides et déprimantes, les autoroutes sur pilotis et l'horrible métro, où pour le coup les gens le trouvent un peu trop hollandais. Il y développe une relation avec une Surinamienne bien en chair avec son nom écrit à l'or sur ses dents, se retrouve à baiser une mère célibataire dans une cave avec des jeunes du quartier, participe à des soirées noires où l'appartenance ethnique définit vos activités sexuelles et votre menu alimentaire.
Après des aventures étonnantes et beaucoup de déceptions, il décide de partir à Memphis, aux États-Unis, où il pense avoir plus de chances dans sa recherche de la femme idéale. Tout ne se passe pas non plus comme prévu là-bas et le jeune homme rentre finalement au pays. Je ne vous raconte pas tout, surtout pas la fin, car j'espère qu'un jour le livre sera traduit en français et que vous aurez le bonheur de le lire rapidement.
Ce livre est plus qu'une histoire un peu extravagante pour des Pays-Bas tellement calvinistes. Il est aussi extraordinairement bien écrit. Des phrases simples, un style presque naïf mais vraiment plein de méchanceté et d'ironie mordante. Il utilise systématiquement quelques expressions qu'il a forgées comme « les soit-disant amis de mon père » (une bande de requins pseudo-intellectuels), « la plus grande collection de livres de sciences sociale des Pays-Bas » (une pièce de l'immense villa parentale est consacrée aux différences sociales) ou « ces gens qu'on appelle les allochtones » (le terme, à l'origine forgé par les sociologues et les statisticiens, est désormais l'arme politique des xénophobes). En bon Français, je ne peux m'empêcher de le comparer à Françoise Sagan pour cette simplicité intelligente, cette fausse naïveté finalement très maline.
Une gueule de terroriste
La façon dont Vuijsje décrit les mœurs des noirs de Bijlmer pourrait frôler le racisme si ce n'était pas le reflet de ce qui s'y passe vraiment. David à Bijlmer, c'est une pièce d'anthologie de l'observation participante d'un anthropologue en plein choc culturel. On suit avec angoisse les parents Samuels qui se piquent de savoir déguster les delicatessen comme des Français lorsqu'ils se retrouvent à visiter les futurs beaux-parents de leur fils, à manger du poulet froid dans une assiette en plastique sur le bord d'un canapé dans un tour en béton.
Les choses les plus terribles sont aussi les plus réelles. Mes amis turcs ou marocains me l'ont confirmé. Ainsi, lorsque David Samuels rentre de Memphis en avion, il est assis à côté d'un couple de provinciaux qui pensent qu'il ne parle pas le néerlandais. Pendant les douze heures du vol, le mari et la femme vont se demander à haute voix s'il est terroriste, s'il va faire sauter l'avion, s'ils ne devraient pas prévenir le capitaine que ce jeune homme a une tête pas très chrétienne et ils finissent par surveiller tous ses faits et gestes jusqu'à l'atterrissage à Schiphol afin de si possible le démasquer. Une aventure qui est finalement arrivée pour de vrai (après toutes ces heures d'observation collective !) avec la maîtrise d'un jeune terroriste ghanéen par un héros hollandais (qui a négocié chèrement son passage sur CNN) sur le vol Amsterdam-Detroit.
Revenu de Memphis, David va faire ses courses au supermarché Albert Heijn (le supermarché un peu haut-du-pannier où les seuls allochtones qu'on y voit sont dans la réserve ou à la caisse) du Museumplein, épicentre du quartier intellectuel d'Amsterdam où il n'y a aucun logement social. Je vous traduis vite fait un passage (page 280) qui a été vécu par de nombreux amis :
Je payais, Naima [la caissière marocaine, NdLC] me rendit l'argent en silence, et je commençais à mettre mes courses dans le sac.
Au supermarché, l'espace sur lequel les courses arrivent est séparé en deux par une barre de bois, afin que deux clients puissent remplir leur sac en même temps. Quand le premier client est un homme qui ressemble à un Marocain et que le deuxième client est un Hollandais, cela se passe ainsi: le premier client range ses courses et le deuxième fait semblant d'attendre pour payer, aussi normalement que possible, tout en regardant si le premier client ne met pas des articles en plus dans son sac l'air de rien et ne s'en va pas rapidement avec.
Derrière moi il y avait une femme avec un manteau de fourrure marron clair. Il faisait vingt degrés dehors. Parmi les juifs, il y a un groupe de gens qui ont les cheveux roux. Cette femme en faisait partie.
Je rangeais mes courses, un sachet en plastic avec deux petits pains au sésame, dans mon sac et la femme s'est mise à crier: « Hé! Ce sont mes petits pains ! »
J'ai demandé: « Quoi ? »
« Les petits pains que tu embarques dans ton sac, dit-elle, tu essayes de me les voler. »
J'ai dit que je n'avais pas besoin de voler des petits pains à 1 euro 18.
« Non non, criait-elle, je t'ai vu faire. »
J'étais l'objet de l'attention de tous les gens aux caisses autour de nous. Naima me regardait, je la regardais. Elle s'empara d'un sac de petits pains qui n'avaient pas encore été scannés et demanda: « Vous voulez dire ceux-ci, madame ? »
« Ah oui » dit la femme au manteau de fourrure. Elle me tourna le dos et se concentra sur ses courses. Elle ne m'adressa plus la parole.
Ville blanche, ville noire
Mais Alleen maar nette mensen dépeint aussi avec une précision gênante l'état d'Amsterdam en ce moment: un apartheid ethnique, avec une ville blanche à l'intérieur du périphérique et une ville multicolore dans ses banlieues, une guerre entre les privilégiés d'Oud-Zuid et les groupes qui aimeraient aussi avoir leur chance, et surtout cette Kulturkampf entre une Hollande progressiste qui a perdu la guerre des symboles et aussi le pouvoir, et une nouvelle élite raciste, islamophobe, vulgaire et fière de l'être.
Lors de la sortie du livre, à peu près tout le monde a hurlé. Les leaders surinamiens et antillais ont accusé Vuijsje de racisme, les féministes de sexisme, les gauchistes d'être un néo-réac, des leaders juifs amstellodamois l'ont bien sûr accusé d'antisémitisme et de traîtrise à sa communauté (il est issu d'une famille d'intellectuels juifs amstellodamois très connue), et la droite nationaliste et islamophobe l'a accusé de multiculturalisme, ce qui en 2010 aux Pays-Bas est au moins aussi terrible qu'être accusé de libéralisme en France.
J'ai pu apprécier d'autant plus la justesse des descriptions de Robert Vuijsje, jusque dans la façon dont les gens parlent et se comportent, que j'habite depuis dix ans à Oud-Zuid et que j'y ai été élu depuis quatre ans. J'ai le nez dans les guerres de classes et de race, jusqu'au sein de mon parti. Robert Vuijsje est un enfant d'Oud-Zuid qui a épousé une noire, il a lui-même une tête de Marocain, et si son livre n'est pas à proprement parler une autobiographie, on sent bien que beaucoup de situations ont déjà été vécues. C'est un roman, mais finalement peu de choses sont inventées. Ce faux-cynisme mélangé à une perspicacité des rapports de classe et de sexe me rappelle le meilleur de Michel Houellebecq si on oublie le personnage qu'il s'est forgé pour que la presse française parle de lui : une compréhension totale des rapports entre sexe, modernité, capitalisme, ségrégation et solitude.
Après tous ces romans hollandais chiantissimes et nombrilistes consacrés au néant de soi sur un canapé design italien, Vuijsje nous montre qu'on peut écrire des choses intéressantes et drôles, en néerlandais, et avec du style. Un dépouillement de la langue au service d'une tragicomédie socialement, ethniquement et politiquement perspicace, une histoire a priori délirante mais qu'on espère réaliste, une quête d'identité et d'amour, un héros à côté de ses pompes mais avec une conscience morale dans une mer d'égoïsme et de préjugés, voilà la recette d'Alleen maar nette mensen.
Paradoxalement, ce livre qui fait rire, émeut et dérange m'a réconcilié avec les Pays-Bas, Amsterdam et l'arrondissement d'Oud-Zuid, alors que j'y ai vécu des batailles terribles et des humiliations inédites, en tant qu'étranger, gay, élu local et mec progressiste : tellement d'intelligence, de beauté formelle, d'imagination et d'humour en un seul livre me laisse penser qu'il reste encore des anticorps à Amsterdam alors que la petitesse et l'exclusion semblent régner. Avec mes amis allochtones nous ne sommes pas les seuls à comprendre ce qui se passe : des gens de l'intérieur, nés là où il faut, sont sur la même longueur d'onde.
Rien que pour ce livre il faudrait créer le Prix Minorités, histoire de pouvoir le lui décerner.
Notes
Alleen maar nette mensen, Robert Vuijsje, Nijgh & van Ditmar, Amsterdam 2008.
