La loi de Kamel

Excusez-moi de vous ennuyer une fois de plus avec l’Islam. Chez l’éditeur gay H&O, les livres sur cette religion ne sont pas très nombreux, donc c’est un plaisir de présenter, dans une Revue décidément très portée sur la littérature, un livre récemment traduit d’Afdhere Jama, Citoyens interdits – Les minorités sexuelles dans les pays musulmans.

 

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Dimanche 07 février 2010

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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Excusez-moi de vous ennuyer une fois de plus avec l’Islam. Chez l’éditeur gay H&O, les livres sur cette religion ne sont pas très nombreux, donc c’est un plaisir de présenter, dans une Revue décidément très portée sur la littérature, un livre récemment traduit d’Afdhere Jama, Citoyens interdits – Les minorités sexuelles dans les pays musulmans.

 

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vant même d’avoir ouvert le livre, on a l’impression de savoir ce qui est écrit. Ben, heu, non. Afdhere Jama nous fait visiter des pays qui ont une mauvaise réputation pour les personnes LGBT, souvent à raison. Internet a permis à toutes ces personnes persécutées de s’exprimer et le militantisme LGBT a pris à cœur ces témoignages. Il existe désormais de nombreuses associations qui se créent dans ces pays et leur combat trouve un écho à travers le monde. Il est enfin possible de savoir ce qui se passe pour les gays en Somalie ou ailleurs.

Ce livre est différent parce qu’il est écrit par un gay musulman, éditeur de Huriyah, un magazine gay musulman distribué dans dix-neuf pays arabophones, ainsi que sa version online en anglais. L’auteur pourrait truffer son livre d’études, de rapports, de chiffres et de statistiques. Mais il préfère rencontrer des personnes qui proposent des témoignages sur les pays qu’il visite. Et il lui arrive souvent de confronter ses propres préjugés.

 

Par exemple, lors de son voyage en Iran, il raconte son étonnement quand il voit avec quelle facilité les gays parviennent à mener une vie qui n’est pas si cachée que ça. Oui, cette expérience homosexuelle est souvent nocturne, elle est souvent cachée, mais elle ressemble beaucoup à ce que nous avons connu en France, il y a quelques décennies à peine. Et nous avons parfois des amis qui sont originaires de ces pays, qui visitent leurs familles tous les ans et qui sont capables de témoigner que la situation n’est pas exactement celle qui est décrite dans les articles de la presse gay qui, bien sûr, c’est normal, attirent l’attention sur les situations les plus graves.

Ce livre réussit à alerter sur la vie des personnes LGBT dans les pays musulmans, mais ce n’est pas une litanie de cas d’homophobie et de maltraitance. C’est un livre de témoignages clairement ancré dans le domaine du courage et de la résistance, mais avec un twist différent : la religion n’est pas, en soi, l’élément qui rend les personnes LGBT fragiles. Dans un pays comme la France, où le débat sur l’Islam est sans cesse pollué de cris d’horreur (regardez comment on traite Ilham Moussaïd, la candidate voilée du NPA dans le Vaucluse), ce livre aide à comprendre les peurs de la société envers les religions en général, et l’Islam en particulier.

 

Il y a 25 ans, j’ai eu une discussion déterminante avec mon amie Chantal. On se promenait dans la rue et comme des juifs orthodoxes passaient, j’avais sorti cette phrase : « Mais pourquoi s’habillent-ils comme ça ? On dirait qu’ils font exprès de nous faire chier avec leur religion ». Et Chantal m’avait répondu : « Oui, je comprends ce que tu veux dire, mais toi en tant que gay, et tous tes amis avec, vous faites exactement la même chose ». Et ça m’a calmé une bonne fois pour toutes.

On était au milieu des années 80 et c’était le moment où les gays se montraient de plus en plus dans la rue. On portait tous des bombers, des Doc Martens, on avait des cheveux rasés, notre look se voyait à 100 mètres. On faisait peur. Et c’est à ce moment que Gaultier a détourné le look hassidique en utilisant les chemises blanches et les costumes traditionnels. Et tout le monde a crié au génie. Tellement malin. Aujourd’hui, je me demande quel est le créateur qui obtiendrait le même succès avec le look musulman, qui est considéré à tort ou à raison comme le look le plus clivant de notre époque. Personnellement, je n’ai rien contre le voile, et je n’ai vraiment rien du tout contre les barbus. Je trouve ça beau. Pas parce que c’est un signe de religion, mais parce que c’est le signe d’un individualisme dans une société qui a du mal à l’accepter.

 

Il y a deux jours, quand j’ai vu le film « Brothers » avec Jake Gillenhal et Tobey Maguire, la petite fille du film, qui a un rôle important, sort une vérité qui n’est même pas contestée. Quand les personnages du film se demandent qui sont les méchants de la guerre en Afghanistan, elle répond du tac au tac : « Ce sont les barbus ! ».

Et c’est là où je dois parler de ma révélation de la semaine. Je suis tombé sur un papier de Richard Bernstein dans le NYT, « Givin’ it to the man, Islamic style », sur Michael Muhammad Knight, un écrivain américain de 33 ans, converti à l’Islam à 17 ans, qui s’est fait connaître à travers sa passion pour le punk. En effet, son premier roman, The Taqwacores parle d’un groupe fictif de punks musulmans. Il a ensuite écrit Blue-Eyed Devil : an American Muslim Road Odyssey qui raconte son périple de 96.000 kilomètres en bus à travers les sites de l’Islam aux Etats-Unis. Il y a aussi The Five Percenters : Islam, Hip-Hop and the Gods of New York. Enfin, son dernier livre s’intitule « Journey to the End of Islam » qui raconte le voyage qu’il a entrepris en 2008 à travers le Pakistan, la Syrie, l’Egypte, l’Ethiopie et l’Arabie Saoudite. Taqwacores vient d’être adapté pour un documentaire, présenté la semaine dernière à Sundance.

 

 

I'm a Muslim, don't panick

 

Quand j’ai vu cet article, je me suis demandé si Michael Muhammad Knight était gay. Bien sûr, il a une page Facebook, avec 900 amis : un cercle restreint quoi. Je lui ai envoyé un message et j’ai regardé ses photos. Un Américain normal, simple, assez grand, avec une barbe. Son profil dit qu’il est marié. J’ai commandé ses livres.

 

Les albums de photo de sa page FB sont très révélateurs. Il y  un album où il fait une performance avec des barbelés et du sang. Il y a un album où il fait le pèlerinage à la Mecque. Il y a un album avec ses photos en Ethiopie et pendant tous ces voyages dans des pays, on le voit entouré de copains musulmans, punks ou pas, pédés ou pas, complètement cool. Lui, il est à mi-chemin entre Henry Rollins du début des années 80 et Christopher McCandless d’ « Into The Wild ». C’est un musulman blanc, qui projette dans ses photos la sérénité de la religion qu’il a choisie tout en étant un mec radical déterminé. Il est à l’avant-garde de tout ce qui est moderne. Il mélange le Coran, l’art, l’écriture, la performance, le punk, c’est une sorte d’équivalent de Brian Kenny en plus sauvage, déjà un leader. Un mec qu’on a envie de rencontrer, à qui l'on veut parler.

 

À la base, il a un profil proche du rappeur Médine dont Stéphanie Binet a fait le portrait dans le cahier spécial sur l’Islam dans le Libération du 26 janvier dernier. Tous les deux considèrent qu’ils sont « des religieux avec un sens du divertissement ». Ils pensent que leur religion est « un facteur d’exclusion, au même titre que la couleur de la peau ou l’appartenance à un quartier ». Ou la sexualité, si vous voyez ce que je veux dire. Enfin, ils utilisent l’autodérision et l’humour. Médine produit des T-shirts sur lesquels on peut lire : « I’m a Muslim, don’t panic » ou « My barb is beautiful ». Sur la page FB de Michael, il y a un album avec des photos où on voit des petits personnages de « Star Wars » qui tournent autour de la Kaaba à la Mecque.

 

 

Kamel, Mustapha et les autres

 

Quand je travaillais à Libération, il y avait toujours Kamel qui venait me faire la leçon à chaque fois qu’il me voyait dans l’ascenseur ou dans les étages. Il me reprochait le fait que Têtu ne parlait jamais des gays musulmans, de ce que cela voulait dire, pourquoi certains de ses amis partaient vivre à New York ou Londres parce que c’étaient les seules villes où ils pouvaient être eux-mêmes. Et quand Kamel venait à K.A.B.P. ou que je le voyais quelque part, on se disait bonjour, mais il y avait toujours dans son regard le reproche qui m’était adressé parce Têtu n’abordait pas ce sujet, qui était sa vie, en tant que gay musulman.

 

J’avais du mal à lui expliquer alors, en 1996, que j’étais complètement absorbé par le travail sur les trithérapies dans le sida, ou par la fragilité de Têtu, pendant les premières années du magazine. Je répondais à Kamel que je ne pouvais pas tout faire, qu’il avait sûrement raison, mais il n’y avait que 24 heures dans une journée.

 

Aujourd’hui, tout ce que j’écris sur l’Islam et les gays, je le fais en pensant à Kamel, à Mustapha, à Kriss et Ahmed, tous ceux qui attendent. Et nous, les pédés blancs, nous nous sommes enfermés dans cette incompréhension de ce qu’est l’Islam pour eux. La position des gays était celle de cet ancien rédacteur en chef adjoint qui m’avait sorti, il y a quelques années : « Mais personne ne les oblige à croire en dieu, qu’ils arrêtent de nous faire chier ». Genre, nous les pédés de 40 ou 50 ans, on sait bien que la religion c’est le pire truc sur la terre. Ou alors le point de vue de Stéphane Trieulet : « Je commencerai à respecter l’Islam le jour où l’Islam me respectera ».

 

La loi de Kamel, sur le modèle de la loi de Murphy, c’est une idée qui était incroyablement en avance en 1996. Si j’avais fait plus attention à ce qu’il disait, j’aurais peut-être mené cette réflexion dans ce qu’on faisait à Têtu ou à Act Up ou dans mes bouquins. Et j’ai failli car Kamel était énormément en avance, trop pour moi, et il m’a fallu toutes ces années pour comprendre ce qu’il disait.

 

Si on parle autant de l’Islam aujourd’hui, c’est bien sûr parce que tout le monde s’en empare pour attiser des peurs, mais c’est surtout parce que nous avons passé les dix dernières années à ne pas avancer sur le sujet. Nous avons pris ce retard énorme dans le fait de relier ce combat à notre expérience homosexuelle. Comme dit Médine dans Libération : « Toutes proportions gardées, on peut comparer la situation des musulmans en France avec celle des Afro-américains autrefois. Pratiquer sa religion est devenu excluant ».

 

Est-ce que je suis le seul à remarquer qu’Ilham Moussaïd, la militante voilée du NPA est pro-choice et pro-gay ? Non, bien sûr. Or, l’immense majorité des gays, quand on aborde ce sujet, s’en fout royalement. C’est OK de dénoncer les conditions de vie des personnes LGBT dans les banlieues, mais quand il faut pousser la question plus loin, en la reliant avec le jalon politique des Black Panthers des années 70, il n’y a plus personne. Et je pense sincèrement que c’est là une manifestation de blocage idéologique, exactement comme le bareback est une manifestation de blocage idéologique sur la sexualité gay. Le travail intellectuel n’est pas mené à son terme. Notre rejet des religions est quelque chose de très consécutif de notre création en tant que gays depuis Stonewall, en 1969.

 

Mais, 50 ans après, nous devons passer à une autre étape de l’homosexualité pour rejoindre les autres minorités qui ont des problèmes avec la société. Notre position privilégiée nous oblige à partager nos acquis avec ceux que l’on éloigne sans cesse de la société parce qu’ils sont différents. Ils sont croyants, elles portent le voile, ils laissent pousser leur barbe. Je pense qu’en tant que gays, nous devons dépasser les concepts que nous avons nous-mêmes répétés pendant des décennies. Comme « On ne peut pas être gay si on est catho ». Ou mieux : « On ne peut pas être gay si on est de droite ». Je sais très bien ce que ça veut dire, j’ai moi-même dit ça toute ma vie. Mais je ne le dis plus aujourd’hui parce que je suis moins con et je sais maintenant que la modernité de notre époque nous permet d’être gay et de droite ou catho, exactement comme on peut être américain converti à l’Islam et punk. Parce que, si on joue à ce petit jeu de l’exclusion, moi je peux très bien dire qu’il est impossible d’être en même temps gay et maire de Paris.

 

Alors, on pourrait très bien se désintéresser de l’Islam en tant que gays et lesbiennes. On peut se ranger dans la case de Caroline Fourest parce que c’est ce que veulent l’UMP et le PS. Mais la société dans laquelle nous vivons nous mettra toujours plus en contact avec des beurs et des beurettes qui nous demanderont, comme Kamel dans les années 90, ce qu’on a vraiment fait pour les aider.

 

Et je sais très bien qu’on ne peut pas résumer la condition de ces beurs et de ces beurettes LBGT à l’Islam. C’est impossible. C’est le thème d’un édito de Tariq Ahmad dans le NYT du 4 décembre dernier. Dans « The Price of being born Muslim », Tariq Ahmad expliquait qu’il ne savait rien de l’Islam et qu’il n’était pas croyant, mais qu’il était considéré musulman de facto. C’est ce que me disait Madjid il y a un mois, dans un long mail : 

« Ce que je n'accepte pas dans le discours de défense de l'Islam, c'est que c'est un discours qui ne donne aucune chance aux 'types comme moi'. Et nous sommes très nombreux. Les 'laïques', les 'universalistes', les racistes bien sûr, mais aussi les 'défenseurs de l'Islam' nous regardent comme des musulmans. Où est notre liberté de choix ? Notre libre arbitre ? Notre individualité ? Le statut de minoritaire commence là ou une majorité la définit, la décrète. Tu as écrit un article sur le mariage gay, très critique a l'égard de ce minimalisme militant, de confort, et tu as raison. Tu en as marre du mariage gay, moi j'en ai ras le bol de l'Islam. Marre. Fait chier. M'emmerde, l'Islam.

Pourquoi les occidentaux blancs seuls auraient le droit à la liberté individuelle, cracher sur le Christ, et pas nous? J'ai les ai trouvé drôles, moi, les dessins anti-Islam! Cons comme du bouffage de cure vers 1900, mais du même cru! Pourquoi nous, on ne peut pas se taper de l'Imam ? Pourquoi la religion de mon père doit t-elle tracer mon destin ? Combien de mes copines, de mes copains, et moi-même, sommes partis le coeur serré, le mal dans le ventre, 'et si on me mariait ?', et combien a qui c'est arrivé ? Et combien, comme un de mes cousins, ont été  violés puis dénoncés à leur famille pour homosexualité, avant d'être battus en place publique ? Je dois vraiment défendre ça ou me taire au risque de passer pour anti-arabe ?

Le vrai débat, je ne le lis, ni ne l'entend pas ».

 

 

Et les barbes...

 

Maintenant, j’aimerais terminer cet exposé avec une question plus légère qui me trotte dans la tête depuis plusieurs années. Je fais partie d’une génération de gays totalement obsédée par les barbes. J’ai radoté là-dessus, je radoterai jusqu’à la fin de ma vie. Chez les 30-50 ans, la barbe et devenue un élément incontournable de l’érotisme, c’est le seul point commun qui rassemble des groupes différents comme les clones, les bears, les fashion alternatifs, les babas, les altermondialistes. Des gays qui ont souvent des idées politiques éloignées sinon opposées. Et sur Internet, il y a des centaines de groupes qui entretiennent cette passion. Encore une fois, j’insiste pour dire que pour les gays de ma génération, nous avons attendu l’arrivée de la barbe depuis plus de vingt ans.

 

La barbe est une affirmation gay, c’est un statement qui se porte sur le visage. De l’autre côté, il y a le symbole de la barbe chez le musulman, chez le juif aussi. Ce ne sont pas exactement les mêmes barbes, mais elles sont très belles aussi. Je vais tenter de ne pas faire la tapette de service qui se focalise sur un détail esthétique (exercice très difficile!), mais ma question est évidente : pourquoi notre attirance pour cette barbe, en tant que gays, ne facilite pas un rapprochement vers ces musulmans, précisément parce que nous les trouvons beaux ? Comment ne pas voir qu’il est particulièrement paradoxal que cette génération des 30-50 ans, parmi les gays, se trouve être la plus raciste, la moins tolérante sur l’appartenance religieuse des autres ?

 

Bien sûr, notre génération a souffert plus que d’autres de l’homophobie religieuse, mais maintenant que nous sommes arrivés à un âge adulte, plus serein, est-ce qu’on peut oublier nos souffrances de jeunesse pour admettre que ces musulmans barbus, dans nos pays en tout cas, ne nous agressent jamais ?

Car il ne faudrait pas que ces souvenirs d’homophobie passée liée aux religions servent d’excuse à un égoïsme politique. Cette attirance sincère pour la virilité barbue pourrait nous rapprocher, représenter un élément d’humour. Après tout, pour moi, l’essence même de l’homosexualité, c’est désirer un homme que je respecte. Aujourd’hui je m'imagine pouvoir sortir avec un gay musulman barbu. Je ne serais pas uniquement heureux de cette relation parce qu’il serait sexy (forcément), mais surtout parce qu’il pourrait m’apprendre beaucoup de choses sur sa religion, sur sa croyance, sur ce qui élève son âme. Je ne suis pas croyant, mais cela ne m’empêche pas de respecter les croyances des autres quand c’est un élément d'élévation.

La barbe comme outil d'amitié entre les peuples, quoi.


Didier Lestrade

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