par Mehmet Koksal - Dimanche 31 janvier 2010
Journaliste-reporter basé à Bruxelles, polyglotte, correspondant du Courrier International, Mehmet Koksal est co-fondateur de Minorités et un spécialiste de la question minoritaire en Europe.
La campagne de communication du célèbre groupe islamiste Al Qaeda continue de fasciner le monde entier tant par la crainte qu'il inspire que par les messages clichés (la menace du « global Islam ») qu'il distille en direction du monde occidental. En réalité, au-delà des questions de sécurité, de renseignement et de lutte antiterroriste, il est difficile de ne pas éclater... de rire lorsqu'Oussama Ben Laden, le fils d'un ex-milliardaire saoudien devenu « most wanted terrorist », commente l'actualité mondiale à la manière d'un quelconque dirigeant occidental.
D
ans le dernier épisode datant du 29 janvier 2010, toujours diffusé en primeur en langue arabe par la chaîne qatariote Al Jazeera, c'est la mise en scène du discours de Ben Laden, typiquement à destination du public occidental, qui saute aux yeux : Ben Laden déplore le changement climatique et pointe la responsabilité des Etats-Unis, il critique le refus de George W. Bush de signer le protocole de Kyoto, il donne raison à Noam Chomsky pour sa comparaison de la politique américaine aux pratiques maffieuses, etc. Le foutage de gueule est tellement bien fait que même le formatage particulier du discours (« From Usama to Obama ») facilite le copier-coller pour les agences de presse, la revendication d'un échec (attentat manqué du « Christmas-day terrorist » à destination de Detroit) apparaît soudainement comme un succès et le rappel du principal point faible de la diplomatie occidentale (la Palestine) permet d'enfoncer le clou.
C'est vraiment fascinant de voir la déferlante des actions de propagande inondées les mass-médias dans le seul but d'entretenir la peur et l'angoisse du consommateur occidental moyen. Il y a à peine deux jours, une ménagère de moins de 50 ans qui prépare son voyage à New York m'avouait qu'elle n'oserait plus prendre un vol dans une compagnie américaine depuis le coup manqué du petit nigérian Umar Farouk Abdulmutallab. Cette psychose de l'attentat islamiste commence effectivement à gagner les esprits sans jamais remettre la moindre ligne législative ou politique en question dans le système actuel.
Il arrive parfois que le message islamo-global de Ben Laden n'intéresse pas vraiment les médias locaux. C'est alors que le réseau semble mettre en jeu son personnel pour appâter l'intérêt médiatique des correspondants de presse sur le terrain nébuleux. Alors que les services de renseignement patinent sur le pistage des radicaux, Mélanie Bois, la correspondante de la chaîne privée RTL-TVi, a rapidement réussi à localiser un jihadiste belge (Adelbert Naaktgeboren alias Abu Adam Saifullah) dans les zones tribales du Pakistan.
Elle débute son reportage devant l'un des terminaux de l'OTAN régulièrement pris pour cible par les Talibans, un terminal atlantiste au Pakistan qui sert de point de ravitaillement des troupes en Afghanistan. Une zone dangereuse et des routes tortueuses qui mènent rapidement, grâce à un fixeur local, à un groupe de combattants affilié au mouvement Lashkar-e-Taiba (traduction : l'armée des purs), un groupe jihadiste pakistanais qui se revendique d'Al Qaeda. Face à la journaliste, les militants arborent des uniformes et des armes qu'ils auraient pris aux troupes américaines basées en Afghanistan.
Le leader de groupe d'une dizaine de combattants armés s'identifie comme étant un Belge. « My name is Abu Adam from Belgium, from Ghent. (...) Avant le 11 septembre, il fallait venir jusqu'au Pakistan pour rejoindre Al Qaeda, maintenant il y a Internet et grâce à Internet on peut entraîner et former n'importe quel gars gràce à Internet. Vous ne le verrez pas dans une mosquée extrémiste, il ne portera pas la barbe, c'est juste un combattant dormant infiltré au milieu des infidèles et un jour il fera son boulot. On l'appellera et il accomplira sa mission. Vous ne le voyez pas comme un extrémiste parce qu'il est juste normal, mais il fait partie d'Al Qaeda et, grâce à Dieu, il y en a dans le monde entier ».
L'alqaediste néerlandophone converti (probablement originaire des Pays-Bas vu son accent et son nom) raconte à la journaliste qu'il s'est radicalisé dans son pays d'origine (la Belgique) suite aux attentats du 11 septembre 2001. Il aurait fréquenté des musulmans salafistes à Dilbeek, une commune du Brabant flamand, où serait présent d'autres membres convertis d'Al Qaeda. C'est sur Internet qu'Abu Adam aurait trouvé son maître à penser, un recruteur (Anwar al-Awlaki) basé au Yémen, pour finalement rejoindre la lutte armée. « Nous sommes venus ici dans ce pays [Pakistan] pour vous combattre, les infidèles, et si Dieu le veut, nous vous combattrons dans votre pays. On ne s'arrêtera pas tant que votre peuple ne se convertira pas à l'islam parce que vous, les infidèles, vous avez renvoyé nos femmes de vos écoles parce qu'elles portaient le hijab. Quand des musulmanes veulent faire leurs études en Europe, en France, elles doivent retirer leurs voiles ».
Ce genre de discours pré-formaté et euro-centré ne ressemble absolument pas au discours classique d'un combattant religieux. Bien qu'il convienne de mettre hautement en doute les affirmations et le sérieux des menaces politiquement orientées, ces deux styles de communication démontrent que la communication d'Al Qaeda se calque de plus en plus sur le modèle occidental. Un comble ou un désaveu ?