Le porno gay au secours de la propagande israélienne

Le 12 janvier dernier, David Brooks publie un éditorial dans lequel il explique l’extraordinaire réussite économique d’Israël qui, malgré la crise internationale et une décennie de conflit, est parvenue à développer une industrie high-tech sans précédent. Cette suprématie économique dans la région pourrait devenir un sujet supplémentaire de colère quand on la compare au blocus imposé dans les territoires palestiniens. Cette prospérité encourage aussi les campagnes de sensibilisation pro-Israël que l’on voit aussi dans la communauté gay.

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Samedi 30 janvier 2010

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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Le 12 janvier dernier, David Brooks publie un éditorial dans lequel il explique l’extraordinaire réussite économique d’Israël qui, malgré la crise internationale et une décennie de conflit, est parvenue à développer une industrie high-tech sans précédent. Cette suprématie économique dans la région pourrait devenir un sujet supplémentaire de colère quand on la compare au blocus imposé dans les territoires palestiniens. Cette prospérité encourage aussi les campagnes de sensibilisation pro-Israël que l’on voit aussi dans la communauté gay.

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Dans "The Tel-Aviv cluster", David Brooks énumère d’abord une liste impressionnante de chiffres qui atteste de l’excellence de la diaspora juive à travers le monde. Les juifs ne représentent que 0,2% de la population mondiale, mais totalisent 54% des champions du monde de jeu d’échecs, 27% des prix Nobel de physique et 31% des Nobel de médecine.

Les juifs Américains ne représentent que 2% de la population du pays, mais totalisent 37% des réalisateurs de cinéma ayant reçu un Oscar, 51% des prix Pulitzer pour la non-fiction et il y a plein d’autres chiffres dans le livre The Golden Age of Jewish Achievement de Steven L.Pease. Brooks poursuit son argument en expliquant que cette élite a permis de propulser Israël au premier plan de l’investissement : avec juste 7.2 millions d’habitants, le pays attire plus de capital-risque que la France et l’Allemagne réunis. Israël a plus de start-ups high-tech par habitant que n’importe quel autre pays au monde.

Cette richesse, symbolisée par Tel-Aviv, qui a pour ambition de devenir la Hong-Kong du Proche-Orient, est devenue insoutenable pour les habitants de Gaza. Cette proximité entre les industries de pointe et les ruines de Gaza va conforter tous ceux qui pensent qu’Israël construit son économie sur une politique d’apartheid qui comporte bien des contradictions avec un pays démocratique.

Et comme l’administration d’Obama montre de moins en moins d’intérêt pour la région (pas une seule allusion au conflit au cours des 9 minutes à peine consacrées à la politique internationale lors du récent discours de l’Union qui a duré plus d’une heure), Israël poursuivra sa course vers la richesse alors que les Palestiniens poursuivront leur chute vers la pauvreté. Enfin, comme la chancelière allemande Angela Merkel accorde tout son soutien à Israël, l’Europe sera elle aussi dans l’incapacité de faire pression sur les deux parties pour qu’un début de solution au conflit puisse être espéré.

 

 

Un porno avec le Peuple Élu™

 

Depuis un an, Israël se prépare à faire en sorte que son armée soit protégée des risques de condamnation de l’ONU et le rapport Goldstone fait actuellement l’objet de nombreuses attaques. Parallèlement, les campagnes de sensibilisation pro-israéliennes se multiplient. Dans la communauté gay, il a été fait grand bruit du film israélien du célèbre réalisateur porno, Michael Lucas. Son « Men of Israël » a été salué comme le premier film porno tourné entièrement sur le sol du peuple élu.

 

Cela fait pourtant plusieurs années que le porno gay tourne autour d’Israël. Il y a eu des films porno turcs, libanais. Certains sont supposés nous transporter en Egypte, d’autres en Arabie. Enfin, le Maghreb est aussi représenté. Mais tourner du porno en plein cœur du berceau des trois religions monothéistes, il fallait le faire. Auréolé de plusieurs prix récoltés lors des festivals de films porno à travers le monde, Michael Lucas est un réalisateur respecté. Personnellement, je le trouve cheap et méga imbu de lui-même.

 

« Men of Israel », c’est autre chose. La photographie est superbe, les paysages et la lumière sont à la hauteur de ce que l’on peut attendre d’une région biblique, les acteurs choisis sont devenus instantanément célèbres à travers le monde, comme Avi Dar, un mec adorable. C’est un film sexy, qui élargit notre vision du sexe tel qu’il est pratiqué en Israël. Après tout, si on part de l’analyse selon laquelle les gays se comportent sexuellement d’une manière différente d’un pays à l’autre, ce film capture cette spécificité. Depuis plus de dix ans, le porno nous montre bien que les Allemands ne baisent pas comme les Anglais, les Brésiliens ne baisent pas comme les Espagnols, et les Américains ne baisent certainement pas comme les Japonais.

 

Finalement, tout va bien dans ce film. Il n’est pas safe au niveau du sperme, mais ça devient tellement banal à notre époque que c’est même pas un sujet de conflit. Whatever. Le film a eu tellement de succès que Michael Lucas a commercialisé le sequel « Inside Israel ».

Le seul problème, c’est que « Men Of Israel » est tourné dans un pays en guerre. Il y a quelque chose de très débandant dans le fait de voir, entre les scènes de cul, des promenades à travers les villes où le drapeau israélien apparaît comme l’étendard d’une propagande. Si on a un peu d’intérêt pour le destin des Palestiniens, il vaut mieux avaler une pilule de Viagra tout de suite.

 

 

Palestine et Viagra™ dans une même phrase

 

En général, c’est difficile de mettre dans la même phrase les mots « Palestiniens » et « Viagra ». Dans les interviews qui ont accompagné la sortie de « Men Of Israel », Michael Lucas a exprimé sa fierté de réaliser ce film qui est pour lui un message d’amour adressé à ce qu’il considère sa mère patrie, lui qui est Américain. Dans le making of du film, il explique que son but est de montrer la beauté d’Israël, parce que ce le pays est associé, à tort, à un « désastre permanent » (c’est vrai qu’on voit rapidement le mur de séparation entre les territoires, et ça dure, quoi, une seconde). Le sujet politique ne se limite pas à ça, mind you, on a une explication de la naissance d’Israël par Michael Lucas lui-même. À un moment, on arrive à un check point, et le technicien hétéro du film dit qu'il faut remercier l’armée parce qu’il n’y a pas eu d’attaque terroriste dans le coin depuis trois ans. Ensuite Michael Lucas fait l’éloge du mur de la honte en disant qu’il n’y a pas eu d’attentat suicide depuis 2006. Je suppose que personne n’avait envie de parler des 160 kilomètres de routes qui sont toujours interdits aux voitures palestiniennes.

 

Franchement, ça ne me dérange pas trop quand il a fallu se coltiner toutes les séquences touristiques à travers Budapest quand est arrivée toute la vague des films pornos hongrois. Mais c’est pas comme s’il fallait entonner l’hymne national avant de se branler tandis que là, on atteint un niveau d’interférence entre le sexe et la politique qui n’est ni plus ni moins de la propagande. Quand je pense que Spike Lee s'est fait descendre, il y a quelques années, parce qu'il avait choisi une équipe 100% afro-américaine pour un de ses films. Ici, nous avons droit à une équipe et un casting 100% israélien quand il aurait été si symbolique d'avoir un message antinationaliste dans un porno où, à la base, les gens font l'amour. Ils n'ont pas été capables de trouver un Arabe qui ait envie de baiser? Et qui soit versatile pour qu'on ne puisse pas dire que c'est l'Israélien qui encule et le Palestinien qui est passif, please?  Une folle palestinienne rigolote qui fasse les maquillages? C'est pas ça qui doit manquer, pourtant. On est pas en train de dire que le porno est un domaine particulièrement angélique, mais quand même, on peut faire un effort. Qu'est-ce qu'ils pensent, les beurs gays?

 

En tant que connaisseur de porno gay, je peux dire ce n’est pas ce qu’on attend de ce type de divertissement. Il y a des relents de chauvinisme dans ces séquences qui finissent par déborder sur le sens des scènes de cul. Visiblement, ce que veut montrer ce film, c'est que les Israéliens ont le luxe du sexe, des capotes, du gel, de l'éclairage, de l'hôtel pour les scènes de sexe, et les Palestiniens n'ont rien. On finit par se demander si le sexe de ce film est secondaire, si le vrai but du film, c’est de convaincre qu’Israël est forcément un pays génial, puisqu’on oublie complètement un angle important : ceci a été tourné quelques mois à peine après le massacre de Gaza (la date de production est mentionnée : entre le 22 mai et le 3 juin 2009, super).

 

 

Plutôt la prison que pédé à Gaza

 

Il y a quelques mois, des militants LGBT israéliens ont manifesté lors d’une convention de tourisme LGBT à Tel-Aviv. Bien sûr, ils n’étaient pas très nombreux, mais leur position était sincère. Ils critiquaient le développement du tourisme gay alors qu’à quelques dizaines de kilomètres, le peuple de Gaza avait faim et soif. C’était un peu comme Sun City en Afrique du Sud dans les années 70. Pour réaliser ses films, Michael Lucas a probablement bénéficié du soutien touristique de la région. Il dit dans le making of qu’il a été invité à faire ce film, c’est souvent comme ça que ça se passe. On a le droit de penser que les groupes LGBT israéliens feraient mieux de concentrer leurs efforts pour faire en sorte que le blocus de Gaza soit levé.

Oui, la situation des personnes LGBT à Gaza n’est pas belle, et le cas récent d’un prisonnier homo palestinien incarcéré en Israël a pris valeur de symbole : il préférait rester en prison plutôt que rentrer chez lui. Mais peut-on imaginer que les personnes LGBT enfermées à Gaza puissent accéder à une liberté sexuelle quand tout le monde est enfermé à Gaza ? Rien ne laisse espérer que ce blocus sera levé dans les mois qui viennent. 2010 sera encore une année catastrophique pour eux. Dans ces conditions, il ne faut pas espérer que les conditions de vie des personnes LGBT à Gaza s’améliorent.

 

Je pense qu’il est de notre responsabilité de questionner des films comme « Men Of Israel ». Qu’est-ce que cela veut dire ? En tant que gays, n’a-t-on pas le droit que dire que cette propagande est de mauvais goût quand tant de gens souffrent si près du lieu du tournage ? Que signifie ce plaisir sexuel, ce sperme, quand il est associé à un drapeau qui flotte fièrement dans un ciel bleu ? C’est encore une manifestation de la suprématie d’Israel dans la région ? Ce film est-il le symbole de la tolérance de ce Hong-Kong israélien en devenir ?

Il faut se poser la question des news et des reportages sur Israël qui atterrissent dans les rédactions LGBT et de la manière avec laquelle nous faisons la promotion de films tels que "Men of Israel". Il ne s'agit pas de boycotter, mais de présenter ces news et ces produits d'une manière équilibrée. Et ce film est exactement ce qu'il ne faut pas faire : entériner une domination politique, même au centre de la sexualité homosexuelle.


Didier Lestrade

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