Du vinyle à l'iPod, histoire de la fin de l'industrie musicale telle que nous la connaissons

Minorités avait participé avec effroi à la dernière édition de l'Amsterdam Dance Event cet automne, le grand raout de l'industrie de la musique électronique. Les articles avaient été repris un peu partout sur internet et avaient aussi donné lieu à des critiques, trouvant notre analyse trop pessimiste. Appetite For Self-Destruction, The Spectacular Crash of the Record Industry in the Digital Age, le résultat d'une longue enquête de Steve Knopper sur l'industrie de la musique, vient expliquer par le menu l'étendue du malaise et ses causes. À lire avant de parler d'Adopi ou de Loppsi.

filet
Laurent Chambon

par Laurent Chambon - Lundi 25 janvier 2010

Laurent Chambon est docteur en sciences politiques, spécialiste des minorités en politique et dans les médias, ancien élu local travailliste à Amsterdam et chercheur en sciences politiques, et est co-fondateur de Minorités.

filet

Minorités avait participé avec effroi à la dernière édition de l'Amsterdam Dance Event cet automne, le grand raout de l'industrie de la musique électronique. Les articles avaient été repris un peu partout sur internet et avaient aussi donné lieu à des critiques, trouvant notre analyse trop pessimiste. Appetite For Self-Destruction, The Spectacular Crash of the Record Industry in the Digital Age, le résultat d'une longue enquête de Steve Knopper sur l'industrie de la musique, vient expliquer par le menu l'étendue du malaise et ses causes. À lire avant de parler d'Adopi ou de Loppsi.

L

'histoire commence à l'aube des années 1980 : l'industrie du disque a tellement abusé de la Disco, en sortant n'importe quoi, vendant les disques par camions entiers tant que le mot « Disco » figurait sur la pochette, que les ventes finissent par s'effondrer. Thriller de Michael Jackson parvient à faire remonter les ventes de vinyles, mais il faut autre chose pour que les gros labels puissent se faire autant d'argent que pendant la période Disco.

C'est à ce moment que le projet des Hollandais de Philips et des Japonais de Sony est prêt à être commercialisé: le disque compact. Le son est certes inégalé (il l'est toujours aujourd'hui), mais c'est surtout une occasion pour l'industrie non seulement de faire acheter une seconde fois pas mal de disques aux consommateurs, mais aussi de renégocier l'ensemble des contrats avec les artistes et la distribution.

Il en résulte le deal du siècle, une machine à fric qui va durer presque vingt ans. L'oligopole de production et de distribution mis en place par les grands labels est renforcé par la montée de MTV, mais aussi de tout un système de corruption leur permettant d'imposer les artistes et les morceaux aux auditeurs des radios locales et nationales. Des intermédiaires se font jusqu'à plusieurs millions de dollars de profit par semaine en incitant (illégalement) les radios à matraquer le Peuple avec tel ou tel artiste, assurant un colossal retour sur investissement aux labels.

 

La magie financière du CD est telle qu'elle va aiguiser l'appétit d'investisseurs qui finissent de « professionaliser » l'ensemble des filières, débouchant à terme sur la disparition des petits labels, des magasins ne faisant pas partie d'une grande chaîne de distribution, des radios indépendantes, et d'une certaine variété musicale.

 

 

Deux chansons pour le prix de dix

 

L'apogée financière de ce système se situe au milieu des années 1990, juste avant la diffusion du mp3, et correspond aussi à une époque de pression médiatique énorme pour que les masses achètent du Spice Girls ou du Britney. Le modèle est d'autant plus rentable que le single disparaît pour laisser place à l'album CD, condamnant les consommateurs à dépenser de 15 dollars à 25 euros pour une ou deux chansons qu'ils aiment, le reste étant souvent du remplissage sans intérêt. Deux ou trois chansons pour le prix de dix, en gros. Knopper insiste sur l'obscénité des profits réalisés par quelques maisons de disques grâce à ce monopole technique, cet oligopole commercial doublé d'une machine médiatique reglée au milimètre.

 

Mais voilà, tout est remis en cause par l'apparition du mp3 (grâce aux ingénieurs allemands) et la mise en place des réseaux d'échange sur internet (grâce à quelques geeks mal habillés). Cette révolution est d'autant plus pénible pour les grands labels qu'en plus de remettre en cause leur incroyable pouvoir de prescription, il réduit fortement leurs marges. Vendre une chanson à 99 centimes (une quarantaine de centimes pour le label, quelques centimes pour l'artiste) est tellement moins rentable que vendre une galette de plastique dépassant la quinzaine d'euros ou de dollars sur laquelle le profit est d'une dizaine de dollars pour la maison de disque.

 

Knopper raconte par le menu les réunions importantes, nous explique, avec une galerie de personnages hauts en couleurs et finement décrits, comment les maisons de disques sont devenues tellement rentables que les amoureux de la musique avec des cheveux longs et des jeans ont dû faire place aux financiers en costard qui étaient pour vendre des disques comme ils ont vendu des micro-ondes et de la lessive. Forcément, les financiers étaient sous pression pour maintenir le retour sur investissement et ont opté pour le maintien de leur modèle économique sans comprendre que les disques compacts n'étaient plus un bien irremplaçable, comme peuvent encore l'être le savon, l'huile ou les vêtements.

 

 

De Napster à iTunes

 

Knopper raconte aussi comment le geek qui a programmé Napster et imaginé le P2P n'a pas su s'entourer de gens qui étaient en état de négocier avec l'industrie de la musique au bon moment. Comment aussi, en faisant un procès à une mère célibataire pour quelques chansons de Céline Dion téléchargées gratuitement, la plongeant dans la ruine à vie, l'industrie est passée dans le rôle des méchants et s'est en même temps crue désormais intouchable. L'agressivité de l'industrie envers Kazaa et autres eMules débouche sur quelques procès historiques qui semblent lui donner raison... et la jettent dans la gueule du gourou d'Apple, Steve Jobs.

 

Jobs n'a ni inventé le mp3, ni le baladeur numérique ni même l'idée d'une boutique en ligne, mais il arrive à combiner les trois avec son brio habituel au moment où l'industrie a détruit avec application toute initiative qui lui aurait permis de passer à l'ère du numérique en gardant les rennes. À la place, elle se voit finalement obligée d'accepter un modèle dans lequel la vente de musique avec une marge assez faible n'est que le moyen de vendre de très profitables iPods. L'accord trouvé avec Jobs vient à point nommé pour Apple, mais arrive trop tard pour l'industrie.

Les maisons de disques ne vendent plus des disques en plastique avec d'indécents profits, mais ne servent plus qu'à fournir, parfois gratuitement, du contenu pour les joujoux technologiques d'Apple. Elles ne sont plus les rois du business, elles sont devenues des sous-traitants mal payés. Dur.

 

 

Vélo rose

 

Le récit de la chute de l'industrie musicale par Knopper me fait penser à ces vélos suédois qui étaient devenus tellement populaires à Amsterdam il y a dix ans, les Kronan. Des vélo basiques, assez lourds mais indestructibles, freins par rétro-pédalage et larges gardes-boue, équipés d'une pompe à ranger sous le porte-bagage (et en général volée en quelques jours) et surtout disponibles dans une infinité de couleurs.

 

Plus la couleur était rare, plus il y avait de temps d'attente. J'ai commandé un vélo d'homme rose qui a mis 8 semaines à être livré et que j'ai encore. C'était la classe atomique dans la rue. Toutes les folles amstellodamoises dignes de ce nom avaient un Kronan avec une couleur rarissime, le rose, le beige et le kaki étaient de loin les plus chic, le bas peuple se contentant des couleurs de base: l'orange, le rouge ou le bleu. Le magasin Kronan sur le Leidseplein était une vraie volière, avec tous les branchés de la ville qui venaient se faire customiser leurs vélos par des artistes underground et prendre un café avec leur vendeur préféré.

 

C'était devenu un tel business que la Suède a envoyé des managers pour accroître la rentabilité. Les commerciaux de Province, avec leurs cheveux gominés et leurs costards trop grands ont débarqué et ont commencé par virer toutes ces folles qui organisaient des fêtes, qui avaient rangé des vélos dans l'ordre du drapeau gay le long du passage de la Gay Pride sur les canaux et qui permettaient aux gens de commander ces couleurs rares qui coûtaient si cher en production.

La marge sur chaque vélo a effectivement été augmentée en ne proposant que du noir, du rouge et du bleu, mais les ventes se sont effondrées: quant à acheter un vélo noir, autant se procurer on bon vieux « vélo de pépé », l'indestructible vélo hollandais de base. Les folles qui s'amusaient tant dans la boutique du Leidseplein ont été embauchées par les constructeurs hollandais et Kronan a fini par fermer boutique.

 

L'histoire de Knopper est du même tonneau, mais avec des conséquences beaucoup plus dramatiques. Car si mon Kronan est apparemment le dernier vélo d'hommes rose roulant encore à Amsterdam, le marché des vélos hollandais a su s'adapter à la demande et il est plus créatif et profitable que jamais. On ne peut pas en dire autant de l'industrie de la musique.

 

 

Nègre, Loppsi, Monsanto et Areva

 

Pire encore, pour défendre les profits monstrueux de ces avides dinosaures, la plupart des gouvernements d'Occident sont en train de mettre en place des mesures de contrôle d'Internet. Ces mesures ne vont probablement jamais profiter aux artistes, mais elles vont avoir des conséquences énormes quant à votre liberté en ligne et au contrôle du contenu sur vos machines, probablement aussi à votre capacité à écouter ce que vous aimez vraiment. La fin des radios en ligne semble acquise, tout comme le caractère privé de vos emails, de votre disque dur ou de vos conversations sur Skype ou MSN.

 

Toute la gênante et maladroite propagande des différents ministres de la culture, de Pascal Nègre, du rapport Olivennes, de la RIAA ou de la Brain hollandaise prend une dimension vraiment effrayante quand on a fini Appetite For Self-Destruction, car on réalise à quel point les musiques indiffèrent cette industrie: elle s'est tellement gavée d'argent facile en vendant de la mauvaise musique à la douzaine lorsqu'on n'avait pas le choix qu'elle est droguée au disque compact et à son monopole culturel et commercial. Son but n'est ni de ravir vos oreilles, ni de permettre à des artistes de s'exprimer ou de maintenir la vivacité culturelle de l'Occident, mais uniquement de faire un maximum d'argent.

 

Plus effrayant encore, l'industrie de la musique n'est qu'une petite industrie: ses profits ne sont que des miettes en comparaison avec ceux du monde de la finance, de l'industrie agro-alimentaire, du pétrole, de la grande distribution ou de la défense. Quand on voit à quoi sont prêts les gouvernements européens ou américains, de droite comme de gauche, pour sauver les profits de l'industrie musicale sans aucune contrepartie envers les artistes ou les consommateurs, on ne peut qu'imaginer à quel point l'intérêt du citoyen peut compter lors de moments vraiment critiques. On en a eu la preuve cette année avec le spectaculaire et très cher renflouement des banques. Ça nous donne un avant-goût de ce qui risque d'être décidé dès lors qu'on va parler sérieusement de l'avenir de l'industrie du pétrole ou des nouvelles techniques bio-agricoles.

Je mets un disque pour réchauffer l'ambiance?


Laurent Chambon

Imprimer

Enregistrer en PDF

Partager sur facebook

Partager cette article sur TwitterPartager sur Twitter

Restez dans la boucle

FacebookRetrouvez Minorités sur Facebook

TwitterSuivez Minorités sur Twitter