Grippe A versus sida
Les associations de lutte contre le sida ont quelque chose à dire sur la merveilleuse manoeuvre de l’industrie pharmaceutique, particulièrement en France. Tout le monde sait que le gouvernement s’est targué de ne pas vouloir reproduire une affaire sanitaire proche de celle du sang contaminé ou de la canicule 2003. Le principe de précaution, cher à la communauté sida, a été respecté au-delà de nos attentes et on voit aujourd’hui que ce beau principe permet l’enrichissement des industriels – et eux seuls. L’establishment sida n’est pas peu fier d’avoir marqué les esprits depuis vingt ans avec un scandale que personne ne veut oublier – à part Fabius et Georgina Dufoix. Cette affaire a bon dos et permet d’offrir aux industriels une manne financière qu’ils ont eux-mêmes orchestrée. Ce sont les premiers à souffler à l’Etat qu’il vaut mieux prévenir que guérir et pour une fois que le Ministère de la Santé s’engage à fond sur quelque chose, on a tendance à regarder ces gesticulations avec sourire. Mais ce sourire coûte très cher.
Primero, pour avoir interviewé Bachelot il y deux ou trois ans, je peux témoigner que c’est une grande experte en bullshit. Tout le monde a déjà dit que son zèle a permis d’orchestrer une fantastique diversion médiatique pour un montant total de 2 milliards d’euros. La France n’est pas le seul pays à être tombé dans le panneau de la panique grippale (thanks to l’OMS), mais il y a des particularités nationales qui auraient dû, normalement, gêner l’organisation magistrale de ce gâchis financier.
Un tissu associatif compréhensif
Tout d’abord, les associations de lutte contre le sida, même fragilisées par le peu de renouvellement en militants et en idées, sont toujours mieux organisées en France qu’ailleurs. Le tissu associatif hexagonal bénéficie toujours des bénéfices de son extrême mobilisation des années 90 et il constitue un vrai rempart d’alerte quand une grosse boule arrive. Ces associations auraient dû voir venir la magouille de très loin. Ce n’est pas comme si le temps avait manqué. Depuis l’apparition de la grippe A au Mexique, il y a eu largement assez de temps pour dénoncer le délire français sur le sujet. Tout le monde savait qu’un des principaux bénéficiaires de la manne virale serait GlaxoSmithKline, l’industriel qui possède la plus longue histoire de relations avec les associations de lutte contre le sida puisqu’il a commercialisé le premier antirétroviral, le fameux AZT.
Now, GSK est connu pour avoir une culture industrielle très cool, proche des malades. Ce sont les maîtres du consensus et du dialogue. C’est un laboratoire immense, qui a toujours développé un esprit pro-malades, pro-associatif, pro-gentil quoi. De nombreux millions sont dépensés chaque année à travers le monde pour financer l’information des malades, les projets associatifs, les collaborations avec les médias LGBT. GSK permet à de nombreuses associations de vivre, tout simplement. Pendant longtemps, GSK fut le premier financeur des associations de lutte contre le sida avec un service marketing toujours à l’écoute, avec le bon vocabulaire, la bonne attitude. Pendant pus de dix années au sein du groupe TRT-5, j’ai été en contact avec les équipes successives qui ont représenté ce géant pharmaceutique auprès des malades et je peux dire que GSK était de loin notre meilleur interlocuteur. On pouvait parler avec eux. De fait, Jean-François Chambon, un des créateurs du TRT-5 (il représentait alors Arcat) est aujourd’hui dans l'organigramme de GSK France.
Le problème, c’est qu’à force de bien s’entendre avec ces gens (n’oublions pas que pas mal de représentants associatifs ont directement travaillé pour GSK), on a du mal à s’engueuler avec eux. Surtout quand les subventions tombent chaque année, pour les associations de lutte contre le sida comme pour certains médias gays.
Le sida toujours prioritaire
Le deuxième aspect de cette histoire, c’est que les personnes séropositives font partie des groupes prioritaires de la campagne de vaccination. Et ça fait toujours plaisir quand son nom est sur la liste du club ! Au niveau international, les directives ont établi que les personnes vivant avec le VIH seraient parmi les premières à recevoir ce joli bordereau permettant de passer avant tout le monde pour recevoir le vaccin. Les associations de lutte contre le sida, rassemblée dans le groupe TRT-5, ont été sollicitées pour s’assurer que les séropositifs recevraient bien les convocations. Il y a eu une veille, permettant aux personnes n’ayant pas reçu la convocation envoyée par l’Assurance maladie sociale de faire remonter les cas d’oubli. Par exemple, moi je l’ai reçu plus d’un mois après la date prévue, mais je m’en foutais, j’attendais que mon médecin traitant ait le droit de me vacciner, ce qui est le cas aujourd’hui.
Mon idée, c’est que les associations du TRT-5 se sont cantonnées à ce rôle de surveillance, jouant leur rôle gentiment, sans se pencher sur les chiffres assourdissants du dispositif de vaccination et le manque de transparence concernant les discussions financières avec les laboratoires pharmaceutiques. Pourtant, ces associations sont habituées à ces négociations. Pour les antirétroviraux et autres produits médicaux, le TRT-5 discute toujours le prix avec les industriels ou avec l’Afssaps. Il y a donc eu, peut-être, un vice caché dans le partenariat associations / ministère. En les invitant à prendre une place dans l’organisation de la campagne de vaccination, le gouvernement s’est protégé des critiques concernant les négociations avec les industriels. Joli coup.
Les associations de lutte contre le sida auraient donc du se pencher sur la manière avec laquelle ces négociations ont été menées par l’Etat sur le prix des vaccins, l’état des stocks, l’organisation des lieux de vaccination, la communication, tout ce délire typiquement français et pyramidal. Après tout, nous savons que la question principale derrière l’épidémie de grippe A, ce n’est pas tant le risque mortel encouru par la population, mais bien comment notre système de santé répond à une situation d’urgence. Et ça, les associations de lutte contre le sida en ont fait leur raison d’être (normalement). Vous les avez entendues, Aides ou Act Up sur les choix de l’Etat ? Non. Je le répète : ces associations sont pourtant au centre de toutes les procédures. Elles sont fières de représenter le chaînon manquant entre la science et les malades. L’ensemble du processus d’AMM est complètement connu par les personnes faisant partie du TRT-5.
Finalement, peu de protestation
Act Up a été la seule association à mettre en parallèle le coup de la campagne de vaccination avec la baisse des fonds alloués au sida. Mais il suffit de regarder les sites Internet des différentes associations. Il n’y a pas d’analyse plus profonde sur l’argent gagné par les laboratoires pharmaceutiques. Il y a eu pourtant de nombreuses polémiques médiatisées autour de la mise en place du système français de vaccination. Des médecins et des chercheurs ont pris la parole pour critiquer le choix pris par le Ministère de la santé. Roselyne Bachelot a été en première ligne depuis plus de six mois. Des points presse étaient organisés presque tous les jours. Le TRT-5 et les associations de lutte contre le sida n’ont rien dit.
Il faut rappeler quand même quelque chose de capital dans cette affaire. La grippe, c’est un peu du ressort des maladies infectieuses quand même. Ce sont des services hospitaliers que l’on connaît. Les médias gays ont tous communiqué sur l’importance de vacciner les personnes séropositives. Mais personne ne s’est posé la question de savoir si ces centaines de millions d’euros étaient dépensés correctement, à un moment où la crise frappe de plein fouet la santé.
Des associations toujours silencieuses
Maintenant, tous les pays riches se battent pour tenter d’annuler les commandes de vaccins auprès des laboratoires pharmaceutiques. Sur les 95 pays qui n’ont pas les moyens de s’acheter les vaccins contre la grippe, seuls deux (l’Azerbaïdjan et la Mongolie) ont pu en recevoir. En décembre dernier, cinq pays seulement avait reçu des seringues. La distribution de ces vaccins exige des précautions logistiques absolument contraignantes. Tous les médias sont en train de s’élever contre cette gabegie et les associations sida ne disent toujours rien.
Sont-elles gênées ou font-elles semblant d’attendre que le sujet s’épuise de lui-même ? En montant au créneau, elles pourraient pourtant prendre leurs distances face à ce qui ressemble de plus en plus à un énorme scandale financier. Pourquoi les associations de lutte contre le sida, qui sont au centre de tous les interlocuteurs (ministère, agences, experts en virologie, médias, etc.), ont concentré surtout leurs critiques envers le ministère, tout en laissant les industriels tranquilles ? Pourquoi n’ont-ils pas critiqué les bénéfices engrangés par les industriels ? Pourquoi n’ont-ils pas révélé les liens privilégiés entre Roselyne Bachelot et l’industrie pharmaceutique ? Pourquoi n’ont-ils pas établi, enfin, que le scandale du sang contaminé ne devait pas justifier n’importe quel magouille financière ?
Ont-ils eu peur de perdre leurs subventions ou ont-ils été tout simplement négligents, occupés qu’ils sont à se déchirer sur la prévention du sida ? Que disait le président d’Aides, que Libération persiste à nous présenter comme la plus importante association de lutte contre le sida en Europe ? Et que disait le Sidaction, le garant des bonnes récoltes des fonds français pour la lutte contre le sida ?
