African Spirit
par Didier Lestrade - dimanche 17 janvier 2010 - 17:16 - CET
Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.
Plus je vieillis et plus je deviens insensible aux vœux de bonne année. En revanche, ce que j’adore au moins de janvier, c’est farfouiller dans les boîtes de coupures de journaux de l’année précédente pour en tirer, au hasard, trois articles qui m’ont marqué. African spirit.
U
n des meilleurs papiers de l’année dernière dans le NYT, c’est celui sur Caster Semenya, la championne du 800 mètres à Berlin. Mark Gevisser a écrit le 3 septembre dernier LE petit édito qui expliquait d’une manière claire les sous-entendus complexes de cette affaire dans un billet intitulé « South African Angst ». Pour résumer, la controverse sur le genre de Caster est mise en parallèle avec la vie de Sarah Baartman, la « Vénus Hottentot » du début du XIXe siècle, une femme africaine, née esclave, danseuse et chanteuse du peuple Khoi, trimbalée à travers l’Europe par des impresarii qui se sont fait du fric sur elle car elle avait un physique inhabituel. Morte à 25 ans, son corps avait été disséqué et exposé au Musée de l’Homme à Paris, pour être ramené en Afrique du Sud en 2002.
Semenya et Baartman sont devenues des icônes de leur pays. Marc Gevisser fait un lien entre les deux femmes qui ont été jugées selon des critères esthétiques et culturels qui n’étaient pas les leurs. Dans cet article, bourré de considérations mettant l’affaire en perspective avec les droits des transgenres en Afrique du Sud (bien supérieurs à ceux de certains pays d’Europe), un chauvinisme sportif africain très puissant qu’il faut prendre en considération ou l’assassinat et le viol d’Eudy Simelane (la star de l’équipe nationale de foot féminin), Gevisser établit que l’Afrique du Sud est en train d’élaborer ses propres définitions de la femme moderne.
Pour moi, la question centrale de cet article survient lorsque le sélectionneur de l’équipe d’athlétisme sud-africain, Leonard Chuene, s’exclame : « Qui sont ces blancs pour questionner le maquillage d’une femme africaine ? ». Et de répondre aux journalistes sportifs : « Les Africains ne devraient jamais laisser les Européens décider à quoi nos enfants doivent ressembler ».
Le droit de faire tout le tralala
Si Gevisser pense que Semenya a souffert de la même incompréhension qui a permis aux impresarii de Baartman de l’exposer à travers l’Europe, il y a 150 ans, comme si elle était une attraction de cirque, l’idée centrale n’est peut-être pas dans le questionnement des « oppositions binaires entre la masculinité et la féminité ». Après tout, c’est sur ce thème que l’affaire a surtout été décrite dans les médias gays. Le sujet se trouverait, plutôt, dans la méconnaissance occidentale des centaines et des milliers de particularités féminines africaines. Si l’Afrique du Sud offre à ses citoyens des droits pour les transgenres supérieurs à ceux de la Hollande, ce n’est pas pour tolérer des sous-entendus blessants sur l’image de ses femmes, aussi différentes soient-elles. Cette histoire dépasse donc le simple traitement de l’homophobie face à un cas supplémentaire de question de genre. C’est une incapacité occidentale à voir la femme africaine, point à la ligne.
Un peu plus tôt dans l’année, le 21 juillet, Mark Gevisser avait publié un éditorial aussi passionnant, « South African Rites » où il racontait, avec une bonne dose d’humour, les procédures de mariage gay en Afrique du Sud. Gevisser s’est récemment installé en France et, avant de quitter l’Afrique du Sud, il s’est marié avec son partenaire. Il précise que les employés administratifs du pays ont accès à des formations pour marier les personnes LBTG, mais la dame qui s’est occupée de son mariage était amusante. Remarquant que la cérémonie n’avait ni musique, ni Champagne, ni délire particulier, ni folles en train de courir sur les murs, ni même bague de mariage (horreur !), elle s’était amusée : « Ah, vous ne voulez pas faire tout un tralala ! ». Pour se pencher légèrement vers les deux hommes afin de leur offrir un conseil : « Vous pensez que vous êtes un citoyen de seconde zone parce que vous êtes gay ? Vous savez, vous avez des droits totalement égaux dans la nouvelle Afrique du Sud. Vous avez le droit de faire tout le tralala que vous voulez ».
Comment peux-tu courir avec des Birkenstock ?
Quand je suis allé la dernière fois en Afrique du Sud avec Laurent Chambon, on a eu plusieurs fois cette impression : les gens, là-bas, aiment bien nous montrer qu’à certains égards, malgré toutes les catastrophes qui plombent encore leur pays, ils nous ont dépassé sur certains sujets que nous considérons comme des symboles de la modernité. Laurent, en particulier, partait le matin en taxi, presque au hasard, vers Pretoria, et revenait le soir avec des histoires si remarquables que nous passions le dîner et la soirée à essayer de les mettre dans le contexte de la pauvreté, du sida, de la violence. Et on n’y arrivait pas.
C’est comme si notre analyse française se battait contre une multitude de signaux trop opposés, entre les gated communities riches de Sandton, les quartiers de plus en plus mixtes de Soweto et le centre hyper dangereux de Johannesburg où on est allés le premier jour, comme des connes, « pour voir », parce que je me suis dit qu’il fallait commencer à analyser la ville par son centre, comme je fais toujours, comme une touriste européenne idiote que je suis.
Je suppose que j’essayais de m'exposer, physiquement, au risque statistique de la violence africaine, tel qu’il est mesuré dans cette récente et formidable étude qui montre bien que les blancs ne sont bien sûr pas les premières victimes dans ce pays. Laurent et moi étions très cons de s’aventurer dans ce quartier : à mi-chemin dans notre promenade, entourés de clodos qui nous regardaient avec incrédulité, j’avais remarqué que Laurent portait ses Birkenstocks. Pas vraiment la bonne paire de chaussures pour courir si vous avez un problème.
Il y a eu plein d’articles intéressants sur l’Afrique l’année dernière, ayant tous pour dénominateur commun le problème qu’on a avec ce continent. La multiplication des catastrophes (naturelles, politiques, humanitaires) et des crises qui attirent notre attention (ce qui se passe en Ouganda en ce moment avec les gays et les séropos), brouillent tellement nos yeux qu’on n’arrive jamais à avoir une vision moderne de ce que l’on regarde. Le 2 octobre dernier, « A Page Turns on Africa Style » de Robb Young parlait de la presse féminine africaine. Comme en Inde, l’Afrique dévore la presse mode et style car une classe sociale moyenne et aisée veut découvrir ce qui se passe à travers le monde – mais aussi sur le continent. Le magazine Arise se spécialise dans un créneau « afropolitain » avec des reportages sur les Wags africaines (les femmes et les petites amies des footballers, comme en Angleterre avec Footballers’ Wives). Des phénomènes urbains sont décortiqués comme les skaters en Ouganda (groovy) et les bikers cuirs subculture qui sont apparus au Soweto après l’apartheid. Je suppose qu’on ne savait pas qu’il y avait des bikers cuirs noirs au Soweto. Bientôt il va falloir s’initier aux gays obsédés par les pieds et les sneakers au Lagos et les bears woof woof du Nigéria.
Pas assez américain ?
Les mêmes problèmes identitaires se multiplient dans le sport. Non, je ne parle pas du coming out du joueur de rugby Gareth Thomas, une des plus belles histoires de l’année passée. Je fais référence à un article du 4 novembre dernier, « American victor finds hostility at home », qui raconte comment le dernier vainqueur du marathon de New York, Meb Keflezighi, a été critiqué à cause de ses origines. Meb est le premier Américain à avoir gagné cette compétition de course à pied depuis… 1982. On aurait pu croire que tout le monde l’aurait acclamé. Où est le problème alors ? Ben, il est né en Érythrée, puis ses parents se sont installés aux Etats-Unis quand il avait 12 ans. Il est donc américain et vit en Amérique depuis maintenant 22 ans. Certains pensent qu’il n’est pas assez américain.
Meb Keflezighi, pour qui ses critiques ne sont pas nouvelles, prend cette affaire avec du recul et une grande pincée de sel : « Je dois faire avec » dit-il. « Mais, hey, je vis ici depuis 22 ans. Les USA sont un pays d’immigrants. Beaucoup de gens viennent de partout ». Comme en France, les mêmes questions se posent : « Qu’aurait-on dit si les parents de Meb étaient arrivés un an avant sa naissance ? À quel moment devient-on vraiment américain ? Uniquement lorsque votre famille remonte à 1800 ? ».
En fait, le vainqueur du marathon de New York n’aurait pas eu de problème s’il ne faisait pas partie, par ses origines, à la région d’Afrique qui collectionne, depuis pas mal d’années déjà, les titres de compétition dans la course d’endurance. Éthiopiens, Érythréens, la corne de l’Afrique qui semble la plus résistance sur les longues courses. Encore du bullshit ? Selon David Wiggins, un professeur de l’université George Mason qui étudie les afro-américains dans le sport : « Le sujet de la race est toujours important quand vous regardez l’athlétisme. Il y a cette idée sur les dons physiques innés que certaines races sont supposées posséder. Franchement, je crois que cela nourrit des stéréotypes profondément ancrés. Les formes les plus évidentes de discrimination raciale ont été éliminées, comme les plus illégales aussi, mais les formes plus subtiles sont toujours là ».
Food for thought : aux USA, un travailleur sur six est né hors des frontières, ce qui représente la proportion la plus élevée depuis 1920, selon un autre article du NYT du 8 décembre dernier. Dans les années 70, un contrôle plus drastique de l’immigration avait fait chuter cette proportion à moins de 5%, mais la courbe a depuis nettement augmenté depuis pour atteindre 16%.
