par Mehmet Koksal - Dimanche 17 janvier 2010
Journaliste-reporter basé à Bruxelles, polyglotte, correspondant du Courrier International, Mehmet Koksal est co-fondateur de Minorités et un spécialiste de la question minoritaire en Europe.
Dans une récente opinion publiée par le quotidien américain le New York Times, Olivier Roy tente de trouver des points communs entre Umar Farouk Abdulmutallab (le "Christmas day terrorist" d'origine nigériane éduqué dans les universités britanniques), Anwar al-Awlaki (le prédicateur islamiste radical diplômé en ingénierie civile de l'Université d'Etat du Colorado) et Nidal Malik Hasan (le psychiatre militaire américain d'origine palestinienne, diplômé de la Uniformed Services University of the Health Sciences et accusé aujourd'hui d'être l'auteur de la fusillade à Fort Hood).
P
our trouver le point commun entre ces personnes afin de déterminer l'origine de la déviance islamiste, le chercheur français ajoute d'autres noms de militants moins connus du grand public comme Daniel Patrick Boyd, un converti américain accusé d'être à la tête d'un groupe jihadiste basé en Caroline du Nord et Bryant Neal Vinas, un Américain hispanophone de Long Island (New York) ayant plaidé coupable en 2009 pour avoir assisté le réseau Al Qaeda en plus d'autres activités à caractère terroriste.
Le point commun entre ces islamistes radicaux est qu'ils ne débarquent absolument pas des pays du Moyen-Orient après avoir été imbibés des préceptes fondamentalistes dans le but de toucher le coeur des valeurs occidentales. La logique de la provenance serait plutôt triangulaire : leur famille arrive d'un certain pays, ils partent se former ou naissent dans un pays occidental où ils se radicalisent pour ensuite s'engager dans une lutte armée dans un troisième pays.
En réalité, explique le spécialiste, ni le Pakistan, ni le Yémen, ni même l'Afghanistan ne sont des lieux clés de la radicalisation islamiste. Il existe surtout auprès de certains jeunes une identification à une "oumma" musulmane virtuelle et imaginaire.
La radicalisation ne se déroule pas à travers la pratique politique traditionnelle avec de vrais gens, mais plutôt par le biais d'une expérience solitaire avec cette communauté virtuelle : la oumma sur Internet. C'est l'anglais (et non l'arabe!) qui reste la principale langue de recrutement et de communication entre « les frères et les soeurs ». Ils n'ont aucun lien permanent avec un pays spécifique, ils voyagent d'un camp jihadiste à un autre sans jamais s'impliquer dans la vie politique locale du pays d'entrainement ou de résidence. La coupure générationnelle semble également prévaloir étant donné que la plupart a coupé tout lien avec la famille pour vivre un Islam reconstruit également déconnecté du passé et des traditions. Ils agissent de manière individuelle en dehors du contrôle communautaire traditionnel (famille, mosquée et associations islamiques). Le principal lien de socialisation est une expérience commune dans un camp d'entrainement ou par des discussions en ligne sur Internet. Après une vie tout à fait "normale", ces personnes plongent dans la violence pour devenir des héros imaginaires dans le monde virtuel de la oumma sur le web.
Le plus curieux dans la stratégie d'Al Qaeda, note Olivier Roy, est que l'organisation sacrifie des individus intelligents dans une action "one-shot" alors que ceux-ci lui auraient pu être très utiles sur le long terme comme dans le cas du docteur Khalil Abu-Mulal al-Balawi, agent double jordanien ayant causé la plus forte perte aux services de renseignements américains le 30 décembre 2009 lors d'une attaque-suicide à l'intérieur de la base de Khost (Afghanistan). Ce genre d'action indiquerait qu'Al Qaeda n'a pas pour ambition de créer un caliphat territorial islamiquement pur entre le Pakistan et l'Afghanistan, mais mène une lutte armée contre un ennemi global : l'Occident et non les régimes locaux. Le chercheur y voit dans ce contexte une certaine similitude entre la stratégie d'Al Qaeda et celle des luttes radicales anti-impérialistes des années soixante et soixante-dix (Che Guevara, bande à Baader,...).
Je partage globalement les observations d'Olivier Roy sur ce sujet. C'est parce que je trouve qu'il démonte un certain nombre d'idées reçues peut-être médiatiquement et politiquement rentables que j'ai pris la peine de résumer son propos publié initialement dans la langue véhiculaire des jihadistes, à savoir en anglais. Mais j'aimerais revenir sur deux points qui ne sont, à mon avis, pas assez mis en valeur dans son texte : sexe et psychologie. En effet, à lire la liste des militants radicaux mentionnés et en y ajoutant d'autres, ce qui saute aux yeux, c'est qu'on a affaire à des étudiants ou d'ex-étudiants musulmans hautement qualifiés qui se radicalisent tout seuls pour rejoindre une mouvance islamiste en ligne prônant la perpétration d'actions violentes et meurtrières dans le but de faire avancer la cause de l'Islam global. Si on peaufine encore la recherche, on tombera le plus souvent sur des personnes ayant entamé des études à caractère scientifique (médecin, ingénieur, informatique). Partant de l'hypothèse que les facultés scientifiques occidentales sont majoritairement fréquentées par un public masculin, je me demande si la radicalisation, décrite comme un processus fondamentalement solitaire et en ligne, n'a pas de rapport avec une quelconque frustration sexuelle.
Pour comprendre ce phénomène, je vous invite à suivre une semaine de cours à l'université dans une faculté de sciences dures où vous passerez votre temps à réfléchir sur la signification de « la droite d'Euler », la lecture du « Disme » pour comprendre le secret des nombres décimaux de Stevin complété par les ouvrages d'Al Khwarizmi pour terminer peut-être avec la suite de Fibonacci qui analyse le cycle de reproduction des lapins. Sciences, reproduction et envie de s'éclater, bref la boucle est bouclée pour se laisser tenter par un plaisir caché en dehors de tout contrôle communautaire. La recherche de la solitude et l'évitement du contrôle communautaire paraissent soudainement un comportement logique. Qui voudrait « se masturber » intellectuellement (lecture de la littérature jihadiste en ligne) en se dévoilant sur la place publique ou face à sa communauté ? C'est généralement un acte isolé et discret qui vise à provoquer le plaisir en stimulant certaines parties.
Les cas de radicalisation islamiste dans les universités occidentales démythifient aussi un lieu commun en vigueur tout en accentuant l'échec d'un projet universel : l'école serait le lien de l'égalité, de l'émancipation et du savoir neutre par excellence. Ce n'est malheureusement pas vraiment le cas. La multiplication des programmes d'échange au niveau européen ou international démontrent déjà combien le savoir est partiel et partial d'une institution à l'autre, la réussite se calque majoritairement sur la structure des classes maintenant ainsi l'inégalité d'accès au marché du travail et l'émancipation est avant tout intellectuelle visant à sortir l'individu de son groupe ou de sa communauté dans le but de l'intégrer dans le schéma du groupe dominant. Face à de multiples pressions, l'individu a parfois besoin de s'affirmer pas seulement de manière symbolique (foulard, barbe, croix, kippa...), mais également sur le plan pratique (nourriture halal, cours spécifiques, fêtes et congés) pendant le processus d'accès aux ressources politiques et socioéconomiques.
Cette appropriation symbolique et pratique de l'espace public joue un rôle psychologique de premier plan pour certains groupes économiquement défavorisées. La totale marginalisation culturelle (qui a entendu parler de la civilisation islamique pendant ses études ?) et l'absence d'impact sur la vie politique ont conduit des groupes à se radicaliser de plus en plus sur les enjeux jugés visibles pour la communauté en négligeant les enjeux économiques invisibles (réussite scolaire, taux de chômage, réussite sociale et économique,...). L'autre aspect récurrent dans les profils de terroriste est la situation psychologique fragile des individus. Olivier Roy les qualifie de « psychologically losers » (mentalité de perdants) qui voudraient devenir les héros imaginaires d'une oumma virtuelle en sacrifiant leur propre vie.
En tant que journaliste spécialisé sur ces thématiques au niveau local belge, il m'est arrivé de croiser plusieurs fois de genre de profils dans et en-dehors de la communauté musulmane. Mais le critère de "losers" ne nous mènera pas très loin puisque la quasi totalité des voix audibles (ceux qui se font entendre) de la communauté musulmane de Belgique développe un discours de "losers" pour accentuer l'impression que la communauté est constamment victime, à tord, du rapport de force d'une société fondamentalement raciste et intolérante. Chez les candidats terroristes, je pense plutôt que la mentalité de "looser" psychologique découle d'un fait marquant dans la vie du jeune conduit la personne vers le mode de radicalisation le plus en vogue de son époque (islamiste aujourd'hui, communiste hier, nationaliste avant-hier).
Stratégiquement, Al Qaeda n'a peut-être pas comme objectif principal de fonder un califat, mais il n'en demeure pas moins que l'Afghanistan du mollah Omar (1996-2001) reste encore une référence dans les milieux les plus radicaux rêvant d'un Etat islamiquement pur et dur et donc une source de motivation pour restaurer un régime soutenu puis détruit par les occupants occidentaux.
Que se passe-t-il réellement dans la tête du jeune musulman en cours de radicalisation ? Pourquoi pète-t-il les plombs alors qu'il termine des études difficiles dans les meilleures universités occidentales ? Qu'existe-t-il vraiment sur Internet à propos de la oumma islamique pouvant à ce point radicaliser nos jeunes ? Comment fonctionnent les circuits de financement et de recrutement en Europe ? Comment arrivent-ils à avoir accès aux informations les plus fouillées et les plus recoupées dans le but de perpétrer un attentat terroriste ?
Autant de questions et beaucoup d'autres qu'on se pose à propos du terrorisme et que Minorités tentera de décortiquer petit à petit pendant les Revues à venir...