La classe tatouée

Un jour que je me moquais gentiment d'amis un peu vulgaires de mon mari, mon copain Gert, une grande folle néerlandaise cultivée en total couture m'a demandé: « Dis, Laurent, tu n'as pas l'impression qu'on se moque toujours des mêmes ? » Il m'a alors proposé de lire l'essai d'un jeune Flamand brillantissime, David Van Reybrouck, et qu'on en discute après. Pleidooi voor populisme (plaidoyer pour le populisme, Quidero, Amsterdam, 2008) a été une telle claque que j'en ai beaucoup parlé autour de moi. En vain, jusqu'à ce que Didier et Mehmet de Minorités me disent d'écrire dessus, tellement on a besoin d'ouvrir ce débat.

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Laurent Chambon

par Laurent Chambon - Lundi 11 janvier 2010

Laurent Chambon est docteur en sciences politiques, spécialiste des minorités en politique et dans les médias, ancien élu local travailliste à Amsterdam et chercheur en sciences politiques, et est co-fondateur de Minorités.

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Un jour que je me moquais gentiment d'amis un peu vulgaires de mon mari, mon copain Gert, une grande folle néerlandaise cultivée en total couture m'a demandé: « Dis, Laurent, tu n'as pas l'impression qu'on se moque toujours des mêmes ? » Il m'a alors proposé de lire l'essai d'un jeune Flamand brillantissime, David Van Reybrouck, et qu'on en discute après. Pleidooi voor populisme (plaidoyer pour le populisme, Quidero, Amsterdam, 2008) a été une telle claque que j'en ai beaucoup parlé autour de moi. En vain, jusqu'à ce que Didier et Mehmet de Minorités me disent d'écrire dessus, tellement on a besoin d'ouvrir ce débat.

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'étais à Helsinki avec Leena, une amie finlandaise ethnologue, quand Esko (il a co-produit notre album) a ramené sa soeur Sari, une provinciale gentille mais un peu neuneu. Sari, tatouée de partout, teinte en brune-rouge, dont la vie consistait à fabriquer du pain de mie la nuit dans une usine, s'occuper de ses chats sans poils (trois horreurs sur pattes) et mater divers feuilletons américains débiles sur son écran plasma géantissime. Dès qu'elles se sont vues, Leena et Sari se sont détestées. Leena parle anglais, suédois, indonésien et un peu néerlandais, et elle essaye de sauver différentes tribus de l'île de Lombok des exactions de l'armée indonésienne. Sari ne parle que finlandais (avec un accent carélien et trash). Elle vit pour pouvoir faire un peu de shopping à Helsinki (à 200 km) tous les trimestres et aller se faire dorer la pilule en Turquie ou en Espagne tous les deux ans.

La maison de Leena est une cabane vraiment mignone de bois peint, über-scandinave, bourrée de livres et d'objets traditionnels. Elle a internet pour lire les brèves sur son laptop et une télé à tube cathodique qui ne sert pas beaucoup. Elle n'a pas de voiture. La maison de Sari est une chose en béton néo-moderne-bourgeoise-moche dans la banlieue de Lappeenranta (capitale chiantissime de ce qui reste de la Carélie finlandaise), avec du papier peint argenté à motifs noirs pour faire chic, plein de faux sacs Vuitton dans l'entrée, et sur des étagères sans livres des verres iittala sur lesquels elle a laissé l'étiquette rouge qu'on voie bien que ce sont des vrais. L'ensemble de la maison s'articule autour de la télé et des disques durs pour enregistrer plusieurs soaps à la fois. Elle a une voiture japonaise pourrie qui lui coûte une fortune en réparations et envoie des millions de textos sur son Nokia (Finlande oblige) à ses copines. Elle a un iMac qu'elle utilise pour regarder des vidéos sur Youtube et mettre des photos de ses vacances en Turquie sur Facebook.

 

Leena et Sari sont toutes deux originaires de Carélie, toutes deux descendantes de paysans finlandais, elles n'ont pas des salaires énormément différents, mais autant Leena est une citoyenne du monde, impliquée et cultivée, autant Sari est trash, se sent mal dans sa peau et a d'énormes complexes quand elle monte à la capitale. L'hostilité qu'elles avaient affiché l'une envers l'autre en se rencontrant m'avait frappé, et c'est en lisant ce plaidoyer pour le populisme que j'ai compris de quoi il en retournait.

 

 

Les nouveaux piliers

 

David Van Reybrouck [1] est flamand et son essai [2] se contente d'analyser les situations flamande et néerlandaise, ce qu'il appelle de lage landen, « les plats pays ». Je pense qu'elle s'applique, jusque dans les détails, à l'Europe du Nord, et dans son principe à l'ensemble du monde occidental. Son idée, c'est qu'après avoir surmonté des divisions politiques, philosophiques voire religieuses, les plats pays dont désormais déchirés entre le monde des diplômes et de getatoeëerde klasse, la «classe tatouée ». La Belgique était auparavant divisée entre catholiques, socialistes et libéraux, les Pays-Bas entre protestants, catholiques, socialistes et libéraux: chaque « pilier » (zuil) avait ses hôpitaux, ses écoles, ses médias et ses partis. En 2010, la division est tout aussi radicale : chacun ses écoles, ses médias, ses partis politiques et ses quartiers, sauf que la classe sociale est le facteur déterminant.

 

La classe tatouée, c'est la version locale de Sari la finlandaise: des white trash rarement minces, leurs enfants s'appellent Kelly ou Kevin, ils ont une télé énorme achetée à crédit, ils écoutent une musique néerlandaise ou flamande populaire (sorte d'Oumpapa plus ou moins électronique avec des voix d'opérette), adorent les bancs solaires, les femmes ont les cheveux courts teints en blond, noir corbeau ou rouge cerise, les hommes portent parfois la moustache et très souvent le cheveu très court. Ils regardent les divertissements dans leur langue maternelle, surtout la reality TV que leur a concocté Endemol, écoutent les radios de techno vulgaire ou des Golden 80's et lisent les journaux à sensation style Humo ou Telegraaf et les torchons people. Les femmes ont des motifs tribaux tatoués en bas du dos (appelé Tramp Stamp, « sceau de fille facile », en Angleterre, et aarsgewei dans le monde néerlandophone, « cornes de fesses »), les hommes ont leur date de mariage avec des symboles chinois tatoués sur le bras ou l'épaule, souvent aussi des portraits « réalistes » de leurs proches.

 

Les diplômés sont les cousins locaux de Leena: ils ont des enfants avec des noms traditionnels (plutôt français comme Thomas et Charlotte en Belgique, plutôt germaniques aux Pays-Bas comme Lodewijk, Sjoers, Lotte ou Fleur), ils sont minces, voyagent beaucoup en France, aux États-Unis ou en Afrique-du-Sud (l'afrikaans et le néerlandais sont très proches), lisent des journaux sérieux (le Standaard, le NRC ou le Volkskrant), n'ont pas de moustache, regardent les programmes publics qui leurs sont réservés, consomment beaucoup de culture subventionnée et écoutent du rock alternatif, du jazz ou du classique.

Les tatoués trouvent les diplômés maigres et arrogants. Les diplômés trouvent les tatoués gros et vulgaires.

 

 

Exclusion des tatoués

 

Aussi cliché que ces divisions paraissent, elles sont terriblement vraies pour quiconque connait la Flandre ou les Pays-Bas. Mais la force du livre de notre Flamand, c'est de montrer que la classe tatouée est véritablement ostracisée: on se moque d'elle à longueur de livres, d'émissions de télé et de reportages parfois très drôles (une spécialité locale, je pense). Elle a été rejetée des centre-villes et doit se contenter de vivre dans les banlieues des grandes villes de Flandre et de la Randstad. Et surtout elle a été totalement exclue de la politique: seuls le Vlaams Belang en Flandre, et le PVV de Gert Wilders et le SP (extrême gauche) de Marijnissen aux Pays-Bas sont occupés à les mobiliser. Les autres partis, gauche modérée incluse, n'en veulent pas.

D'ailleurs, l'exclusion politique repose sur une exclusion idéologique (jusqu'à il y a peu, le multiculturalisme béat à gauche et l'ultra-libéralisme dogmatique à droite), une exclusion physique (la plupart des élus politiques sont diplômés voire sur-diplômés) et surtout une exclusion politique (personne ne semble éprouver d'empathie politique pour la classe tatouée).

 

L'exclusion politique se double d'ailleurs d'une exclusion sociale extrême: alors qu'il y a cinquante ans on pouvait très difficilement épouser quelqu'un d'un autre pilier (Deux religions sur l'oreiller, le diable dort entre les deux, disait-on), on pouvait imaginer une union transclassiste (par exemple un médecin épouse une infirmière). Désormais la séparation entre les classes est absolue. Les diplômés ont leurs cafés, leur musique, leurs sites de rencontre (et clairement indiqués comme tels), et les white trash n'imaginent même pas pouvoir épouser une intellectuelle ou un médecin: the only way up, c'est se maquer à un footballeur ou à un gagnant du loto. On ne se mélange pas entre les classes, point final.

Pire encore, comme partout ailleurs en Occident, les classes sont désormais verrouillées: l'accès au diplôme dépend essentiellement du niveau d'études des parents. En d'autres termes, on naît diplômé ou tatoué, on ne le devient pas. Comme les castes en Inde, sauf qu'il n'y en a que deux, et qu'il n'y a pas encore vraiment de nom pour les désigner.

 

 

1880 ou 1930 ?

 

Les Pays-Bas, bons élèves européens, avaient surpris tout le monde en votant contre la « constitution européenne » en 2005. Les diplômés avaient voté Ja avec enthousiasme, les tatoués ont voté Nee avec résolution, contre les états-majors des partis, contre les éditoriaux, contre les plumes les plus affûtées et contre un gouvernement qui n'avait envoyé qu'une version écourtée, genre « Le traité expliqué aux débiles », avec la ferme recommandation de ne pas faire preuve de nonisme. Comme se le demande Van Reybrouck, les tatoués ont-ils été des crétins absolus ou n'ont-ils pas justement fait preuve de sagesse et de discernement, malgré la propagande de l'État et de l'élite politique ?

Là reposent les questions importantes posées par cet essai : pourquoi pense-t-on que les diplômés ont raison ? Le bas peuple a-t-il toujours tort ? Son exclusion est-elle le produit de sa propre médiocrité ou est-elle le produit d'une relation de classe ?

 

Je viens de passer quatre ans à siéger pour le parti travailliste au conseil de l'arrondissement le plus chic d'Amsterdam, et aussi le plus diplômé. Alors que je suis moi-même surdiplômé et issu d'une culture française élitiste (donc a priori vacciné sur la question), j'ai été choqué par l'ethnocentrisme de classe non seulement des élus de droite (du libéral VVD au très élitiste D66), mais aussi et surtout de mes collègues de gauche, en particulier dans mon propre parti. Les travaillistes veulent bien parler de cohésion sociale et se faire élire par les white trash, mais il est hors de question de faire monter des gens issus de la classe tatouée dans l'appareil du parti, ni même de discuter de la question de l'exclusion générale dont ils sont victimes. Car si le processus de minorisation à leur encontre est évident, le déni sur la question est général. Le racisme c'est vilain, l'antisémitisme c'est interdit, et l'homophobie beurk beurk beurk, mais la chasse au white trash est toujours ouverte, quelle que soit la saison. Ce sont pourtant eux qui réparent les maisons, cultivent nos légumes bio, font du pain, transportent tous les biens dont nous avons besoin, tiennent les magasins, assurent notre sécurité et s'occupent des infrastructures.

 

David Van Reybrouck suggère que les partis qui ont été un jour populistes et qui sont désormais coincés dans leur ethnocentrisme de classe sont amenés à disparaître. L'équilibre démographique des plats pays indique que l'émergence politique de mouvements populistes est inévitable : les tatoués sont nombreux, ils sont loin d'être tous pauvres, et ils font encore des enfants. Jusque là, l'émergence politique en question a surtout consisté à récupérer la frustration de la classe tatouée pour lui vendre un programme xénophobe et islamophobe. Deux scénarios sont possibles: 1880 et 1930. Soit la naissance d'un mouvement comparable au mouvement socialiste, généreux et émancipateur, soit l'explosion d'une vague de haine collective.

 

 

Sortir du périph', pas facile

 

Ce qui m'inquiète, c'est que l'ethnocentrisme de classe est tellement puissant qu'il rend presque impossible la prise de conscience du problème au sein des partis de gouvernement flamands ou néerlandais. Dans mon propre parti, pourtant bourré de gens éduqués, intelligents et ouverts, il m'a été impossible d'aborder la question. Tout le monde est tellement content d'appartenir à la bonne classe, d'avoir eu le privilège d'étudier (gratuitement), de profiter (avec force subsides) d'infrastructures culturelles de qualité et de pouvoir aller travailler à vélo ou en tram (alors que les banlieues dans les polders ne sont accessibles qu'en voiture), qu'on préfère ne pas y penser.

Il y a un espace politique béant pour représenter le peuple dans son ensemble, tatoués inclus, mais personne ne veut s'y intéresser, ne serait-ce que par empathie. Les seuls à en profiter sont des mouvements politiques autoritaires, xénophobes et manipulateurs. Le parti qui arrivera à refaire le coup de l'émancipation pour tous risque pourtant de participer d'office à n'importe quel gouvernement de coalition à Anvers ou à La Haye.

 

Mais qui connaît le parisianocentrisme des privilégiés français, et leur incapacité à avoir de l'empathie pour la France d'en bas sait que l'intelligence, l'éducation ou la curiosité ne suffisent pas à remettre en question un système de classe de plus en plus verrouillé. Tout comme Paris s'enfonce dans une sorte d'apartheid social avec à l'intérieur les provilégiés et autour les exclus, les plats pays sont ravagés par une Kulturkampf de classe dont Wilders ou Dewinter ne sont que des sympômes un peu effrayants.

Van Reybrouck appelle de ses voeux un mouvement populiste démocratique et humaniste. Moi aussi, sauf que pour l'instant l'option « haine de l'autre » est donnée favorite, et ça m'angoisse terriblement.


Laurent Chambon

Notes

[1] Les particules des patronymes flamands prennent en général la capitale, pas ceux des Néerlandais.

[2] Une version courte en français est disponible sur le site de Politique.

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