Ouganda : bilan d'étape

Les fêtes sont passées. Nous voilà en 2010, et le groupe « Contre la criminalisation et la persécution des homosexuels en Ouganda » n’a pas encore un mois, mais il est peut-être temps de dresser un premier bilan, maintenant que son premier rassemblement « pour de vrai », lundi 4 janvier, est derrière nous.

 

Tout d’abord, quelques petites leçons tirées de l’expérience. Je déconseille à quiconque de créer ce type de groupe à la vieille de Noël ! Je pense que ni moi, ni Didier n’avons mis toutes nos ressources, notre énergie durant une bonne semaine, à l’image des 26.000 personnes qui ont répondu à notre appel.

 

J’ai toujours trouvé suspects les militants qui militent au point d’oublier leur propre vie, leurs amis, leurs relations sentimentales et leur sexualité. Vous me direz, j’ai donné pendant deux ans, il y  20/25 ans… Romain Goupil raconte ça très bien dans « Mourir à 30 ans », son film dédié à Pierre Récanati (militant de la LCR qui s’est suicidé en 1979). L’amitié, l’amour, sont des éléments essentiels de la vie et je ne porterai jamais le moindre reproche à celle et celui qui privilégie cet aspect de sa vie à certains moments qu’elle ou il considère importants. Et « les fêtes », c’est un de ces moments. Certains ont des enfants, d’autres des parents, des grands parents âgés, une famille au loin, des amis toujours occupés, mais qui sont alors disponibles. Et c’est bien ainsi. Depuis toujours, je considère le combat politique de cette manière, car prôner un monde plus humain sans partager l’humanité, ce n’est pas une bonne façon de commencer.

 

 

Trois hommes et un Facebook

 

Je vous souhaite donc à tous, de Tôkyô, où comme tout le monde autour de moi, j’ai laissé le monde s’éteindre aux environs du 27, afin de regarder le premier soleil de l’année, pour regarder le monde revenir à la vie, laissant le bœuf derrière lui, et accueillant le tigre, une Bonne année 2010.

J’ai bien sûr travaillé, et Didier aussi, avec ensuite le nouveau venu de l’aventure, Arlindo. À nous trois, nous formons un petit groupe de pilotage qui, je l’espère, s’élargira vite à d’autres, aux profils différents, rendant le groupe plus riche, plus varié.

 

Nous avons dû apprendre à utiliser Facebook, dont nous avons découvert les limitations très vite, mais expérimenté également certaines possibilités.

Nous avons ainsi créé deux évènements : une campagne de communiqués à la presse, qui a dû être suivie par 200 personnes (ce qui n’est pas mal), et un rassemblement. Pour celui-ci, je vous renvoie à un extrait de mon blog.

 

« Il a fallu passer par la case rassemblement, c’était inévitable. Se posait la question du « comment ». On est vite arrivé à la conclusion qu’Act Up, qui m’avait proposé de faire quelque chose, s’imposait. Ce fut pour moi un choix très difficile car je pense que c’est une association en fin de vie qui répulse plus qu’elle n’attire. Act Up me fait penser à l’UNEF, aux JCR, aux MJS, à SOS Racisme, à tous ces trucs qui se survivent après que l’époque se soit construite sans eux, et avant qu’elle ne se construise, parfois, contre eux.

Mais force était de constater qu’eux seuls avaient tenté une action – comme toujours, sans prévenir personne afin de pouvoir dire « on était que 6 », comme SOS, les JCR, le MJS, etc. La gauche « je suis une victime », quoi. Et de la même façon que vous pouvez constater à quelle point je peux les décaper, je reconnais aussi qu’ils ont été honnêtes et loyaux. Je dois l’écrire, c’est ce qui me donne le droit, aussi, de les critiquer.

Car si le groupe peut donner de l’urticaire, j’ai communiqué avec deux personnes, Jérôme et Cécile, qui ont été extrêmement conciliantes. Je leur ai imposé la consigne « sans banderole d’organisation », ils s’y sont pliés et ont confectionné une banderole non signée. J’ai suggéré le type de rendez vous, en soirée plutôt que l’après-midi, en semaine plutôt que le week-end, et ils ont accepté.

 

 

Haut-le-coeur puis réveil

 

Quand j’ai regardé le résultat de ce rassemblement dans la vidéo de Lionel Soukaz, j’ai d’abord eu un haut-le-coeur, une répulsion immédiate. Putain, c’est du Act Up, ce n’est pas ça que je voulais. Je voulais « en silence », et vas-y que je te martèle des slogans, parce qu’il faut gueuler, c’est comme ça qu’on fait… sans même réfléchir un instant que les passants ne devaient rien comprendre puisque l’information n’est diffusée nulle part. Et puis la banderole, comme un mur dressé entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas, et ce boucan… Même pas l’idée de piqueter autour de la fontaine. (…) Je pense qu’ils ont dû faire fuir les quelques manifestants potentiels qui passaient par là, comme le suggèrent trois messages que j’ai reçus.

 

Et puis à la deuxième vision, passé le choc, j’ai regardé de plus près. Act Up a fait à sa façon. Point barre. Et je me suis surpris à assumer. Grâce à leur coup de main, on a fait sortir de chez elles les permanents des associations. Car si c’est vrai qu’Act Up salarie certains de ses membres et n’est plus ainsi une association, au moins, ils mettent le nez dehors. Ce qui n’est pas le cas des autres, qui ne prennent plus de risques. Enfin, je précise, qui ne prennent pas de risques politiques. Act Up, si. Ils se gaufrent, et comment ne se gaufreraient-ils pas en étant aussi fermés, repliés sur eux-mêmes, mais ils continuent, ils s’exposent. J’ai alors sincèrement regretté de ne pas être là, histoire de les faire plus beaux…

Et puis j’ai vu la banderole du CLGBTetc. Ah, ils en sont fiers, de leur communiqué de presse, eux qui sont payés par vos impôts. Ils n’ont pas fait une seule diffusion de tract, ils ne m’ont pas répondu quand, début décembre, je leur ai envoyé un mail leur demandant de faire quelque chose. Les vrais ringards, ce sont eux (…) Le documentaire de Yagg offre un tableau de ce « tout le monde » qui n’a rien fait sur cette question. D’un groupe de 50 personnes dont, j’ai la tristesse de la penser, personne ne se soucie.  À commencer pas les gays.

Et c’est normal, car nous n’avons pas, comme aux Etats-Unis, 25 ans de « minority » studies. Au nom du sacro-saint « principe républicain ».

(…) J’ai tiré quelques leçons de ce groupe et l’objectif de départ, le 20 heures de TF1 est toujours mon objectif. Politique dans l’âme, j’y parviendrai. »

 

 

Stratégie face à Boutin ?

 

Je pourrais très bien tronquer le jugement sévère que je porte sur Act Up, mais je préfère le laisser tel qu’il apparaît sur mon blog, parce que je ne diffame pas les personnes, en lesquelles  je reconnais la valeur, l’engagement et le travail, mais regrette qu’ils pratiquent le militantisme en vitesse automatique qui finit par emporter toutes les organisations. Je porte ce jugement aussi parce que j’ai en moi un militant qui a quitté le militantisme, il y a suffisamment longtemps pour savoir regarder, de dehors, et voir cette banderole plaquée face aux gens comme une barrière délimitant un dedans et un dehors, impression renforcée par ces slogans que personne ne comprend puisque la presse s’est tue, les transformant en protestation bruyante, stérile et empêchant tout dialogue.

 

Enfin, je ne peux cacher que j’ai été très choqué par « la sodomie, c’est la vie ». On ne s’adresse pas à des gens différents avec le même langage. Face à Boutin, on peut lancer ce message, parce qu’elle a la culture des luttes sociales de la France, de l’Occident, et elle est à même de comprendre la part de provocation qu’il y a dans ce type de slogan. Un conservateur de classe moyenne aussi. La preuve est que petit à petit, même eux ont fini par intégrer l’idée qu’il faudra bien faire avec les homos. Mais des immigrés Africains, Maghrébins, pour un certain nombre non ou mal alphabétisés, venant des campagnes, d’endroits où les conditions de vies sont précaires, fragiles (décidemment, je trouve que le titre du livre d’histoire des sans riens de la capitale au XVIIIe siècle écrit par Arlette Farges, « La vie fragile, » est un des titres de livres les plus profonds…) : peuvent-ils comprendre la part de provocation, d’humour ?

 

Je pense à mon père, la tête qu’il aurait faite s’il avait entendu un truc pareil. Et pourtant, il n’était que conservateur, comme beaucoup de musulmans de sa génération venus des campagnes de Kabylie. Il n’aimait pas les homosexuels, disait-il, mais ses propos à ce sujet étaient très variants. Il n’aurait pas aimé un acte d’homophobie, une agression comme celle d’il y a 10 ans, dans le nord. Il avait des larmes aux yeux, le jour où il m’avait parlé de son traitement contre la leucémie, de son voisin de chambre qui le partageait, mais sur lequel il n’avait eu aucune inefficacité, et qui avait fini par mourir dans des conditions…. Mon père alors s’était arrêté de parler. Mon père avait frôlé la mort en se mettant à perdre du poids comme sans fin, et dans des fièvres qui l’avaient reconduit dans les cauchemars de son enfance, quand le typhus s’était abattu sur son village en emportant sa mère, vers 41/42 (cette épidémie a hanté la mémoire Kabyle pendant très longtemps). Et puis les médicaments avaient progressivement fait effet, et il en était revenu.

Pas son voisin de chambrée, emporté par le sida. En me racontant ça, je savais ce qu’il voulait me dire, que le sida, c’était les homosexuels, mais il ne pouvait non plus s’empêcher de me dire que c’était un gentil garçon, qu’il était jeune, que sa famille avait souffert, et qu’il ne souhaitait à personne de finir comme ça. En entendant que « la sodomie, c’est la vie », j’ai pensé que pour gueuler un truc pareil dans une mobilisation pour l’Afrique, faut vraiment être un petit-bourgeois blanc qui a fait les études qui vont avec. Et que ce n’est pas avec ce genre de truc qu’on va faire de la prévention dans les foyers Africains.

 

 

Flexibilité

 

Pour revenir au groupe Facebook, j’y ai beaucoup réfléchi. Je pense que travailler sur le web est différent d’un travail dans une organisation. C’est flexible pour tout le monde. Par exemple, j’ai bien vu que l’activité avait chuté avec le nouvel an. Et je trouve ça bien car c’est humain.

J’ai quelques pistes. Il est important de rester modeste. Il est important de ne pas s’occuper de ce que ne font pas les autres, ceux que j’ai appelés, un jour, « le 12e étage » (une photo 8mpix de n’importe quel quartier de Tôkyô à celui ou celle qui peut expliquer ce que j’entends par là).

 

Il est important de regarder ce groupe tel qu’il est : une étape dans la révélation du scandale Ougandais. Un révélateur de l’inefficacité des structures existantes, avec le CLGBTetc dans le rôle de simili-CUARH agonisant, et des débats à 2 balles qui ne déplacent plus que 50 personnes puisque tout est déjà négocié sur le dos des pédés et des séropos, ailleurs, là où se partage le gâteau des subventions Sida.

Je n’ai pas pour habitude de développer mes projets. Ce n’est pas de la superstition, c’est du réalisme. Mais je me sens redevable envers les Ougandais, puisque j’ai agi pour eux. Et envers celles et ceux qui ont « cliqué ».

 

 

Militantismes (au pluriel)

 

On a tort, je pense, de mettre en concurrence un militantisme des réseaux sociaux (réputé, à tort, de virtuel) et un militantisme réel, car nous touchons bien plus large, et partout. Le réseau « Ouganda » est désormais mondial, hyper actif et je suis super heureux d’être totalement bilingue anglais pour suivre tout ça. Et sur le net, ce qui compte, c’est se croiser, car ne s’y croisent que les plus actifs, chacun à sa façon. Moi, je dévore de l’information. Je découvre un continent entier, celui de la réalité de l’homosexualité dans le monde. Je savais, mais maintenant, c’est comme si je voyais, et je m’aperçois que mon militantisme est mondial.

Quand on me demande ce qu’est l’avenir de ce groupe, je ne peux pas répondre exactement. Mais je sais, et mon éternel flair politique ne s’était pas trompé, que c’est l’une des mobilisations les plus importantes de notre génération, car s’y révèlent toutes les contradictions de notre société. Un pays africain riche avec des matières premières. Un effacement des puissances coloniales européennes. Des cercles intégristes protestants évangélistes américains, décidés à répandre leurs « bienfaits » dans ce pays d’Afrique, sous forme d’aide à la lutte contre le sida, sur des projets de promotion de l’abstinence, et en parallèle une avancée des entreprises multinationales américaines, particulièrement pétrolières. Ça, ce sont des choses qu’on sait.

 

Mais les ultra religieux Ougandais, en recevant la leçon de leurs inspirateurs américains, ont fait l’erreur monumentale de s’en prendre aux homosexuels et sidéens. Impardonnable. Tellement habitués à l’indifférence occidentale à l’égard du régime corrompu de Museveni, qui a massacré les populations d’origine Congolaise dans une quasi-indifférence internationale (on en apprend, des choses, sur le net), ils ont cru qu’ils pourraient « éradiquer » l’homosexualité et se débarrasser des séropositifs par la même occasion. Comme je l’avais déjà écrit, c’est trop gros. Ils n’ont pas compris que nous, les gays, sommes la minorité ultime. Mondiale.

C’est pour cette raison que cette mobilisation en cours dans le monde entier est importante, c’est pour cette raison que nous allons poursuivre. Le net oblige à réviser les méthodes, les techniques, l’existence même de la communauté qu’il forme à chaque instant. C’est à nous de savoir l’utiliser. Un échec est notre échec. Pas « la faute à ces follasses qui préfèrent boire un verre dans le Marais » plutôt que se bouger leur cul.

 

 

Si l’objectif, en soi, reste le 20 heures de TF1 (pas pour nous, mais pour l’info elle-même), il est clair aussi que lorsque nous y seront parvenus, nous serons à même de mettre du monde dans la rue et prouver ainsi que le net est d’abord un média qui organise des communautés autours d’intérêts librement choisis. J’espère que nous serons un des acteurs de ce changement profond des pratiques. Nous ne sommes pas seuls, d’autres communautés Internet existent, et la cyber-communauté est vaste, nombreuse, touche les cités, la province, là où le militantisme du siècle dernier établissait des territoires délimités, des barrières et des frontières. Le fait de créer ce groupe en vivant à Tôkyô est le plus bel espoir que l’on puisse envoyer à une lesbienne du Massif Central, à un séropositif d’Abidjan, un transsexuel d’Oran. Nous établissons les connexions d’une communauté mondiale de l’homosexualité.

Minorités vous tiendra au courant. La semaine à venir est une semaine importante. Le plus important, sur Internet, ce sont les possibilités. Pas les certitudes.

Alors promis, juré, le prochain rassemblement, ce sera à République.


Madjid Ben Chikh