Un adieu à Jerusalem
par Didier Lestrade - Samedi 09 janvier 2010
Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.
Un édito du New York Times du 2 novembre dernier affirmait qu’Obama ne bénéficiait que de 6 à 10% de soutien en Israël, sûrement son taux de popularité le plus bas à travers le monde. Certains parlent même de 4%. Cela veut dire que plus de 90% de la population israélienne ne lui fait pas confiance, ou garde une mauvaise image de lui depuis son élection. Cela veut aussi dire que sa stratégie face à Jérusalem est un échec total.
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u bien, comme on dit en Suisse. Quand on est si bas dans les sondages, on n’a plus rien à perdre. On peut alors se permettre ce que les présidents américains n’ont pas osé faire depuis Jimmy Carter : utiliser le levier financier pour faire plier Israël. Certains commentateurs pensent que la dernière carte américaine sera financière : conditionner une partie des nombreuses aides à Israël à un déblocage des positions sur les colonies, par exemple. Mais, pour l’instant, cette possibilité n’est même pas discutée dans les médias. Obama la garderait-il quand tout le reste aura échoué ? Mais tout le reste a déjà échoué ! La politique de la carotte n‘a pas été amorcée. Ni celle du bâton d’ailleurs. Nombreux sont ceux qui pensent pourtant que la crise actuelle serait le moment idéal pour conditionner les aides américaines en Israël à une vraie politique de négociation. On se demande ce qu’il attend. Un an après « Plomb Durci », personne ne le voit venir.
Il est triste de constater que ce premier anniversaire de la guerre de Gaza ne provoque pas beaucoup de réactions dans les médias. Je regarde beaucoup la télé, tous les soirs, sur toutes les chaînes d’info. Par exemple, très peu d’images sur les émeutes d’il y a quelques jours à la frontière égyptienne. Quotidiennement, des blessés ou des morts dont on ne parle pas beaucoup. Gaza reste un sujet que l’on écarte.
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Des interpellations unanimes
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Il y a un an exactement, en pleine guerre de Gaza, Roger Cohen offrait une longue liste de conseils à Obama pour affronter le problème. Dans « Mideast dream team ? Not quite », l’éditorialiste remarquait qu’Obama n’avait pas de plan et encore moins d’équipe. Pas un seul Américain d’origine arabe non plus. Ce n’est pas ce qui manque, pourtant, dans les think tanks, les universités et les administrations du pays. Trois mois plus tard, dans un édito du 28 mai dernier, Cohen revenait à la charge en disant qu’Obama s’était déjà englué dans la toile d’araignée de Nétanyahou.
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Depuis, rien n’a changé et le calme qui plane sur les commémorations de l’opération « Plomb durci » ne fait qu’aggraver cette situation de blocage. Dans son édito du 2 novembre dernier, "Israelis and Obama", Henry Siegman rappelle que lors de l’allocution de Nétanyahu en septembre dernier à l’assemblée générale des Nations Unies, le premier ministre israélien a encore exprimé les peurs de son pays face à un nouvel Holocauste. Selon lui, le monde entier est contre Israël. À cause du rapport Goldstone et les accusations de crime de guerre, le pays se sent attaqué de tous les côtés. Il y a un an, c’était les roquettes, aujourd’hui, ce sont les mots qui entravent le processus de paix. On se demande avec quelle arme les Palestiniens doivent se battre.
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Les mots. Pour un homme de 52 ans comme moi, qui a grandi avec le mot « Shalom » systématiquement associé à la culture juive, je me demande parfois où est passé ce mot, sa signification, son symbole, dans la politique israélienne moderne. On n’entend carrément plus ce mot. Cela veut dire qu’Israël ne cherche même plus à associer son nom à celui de la paix. Plus personne n’y croit. La dernière décennie israélienne, comme le rappelait Ethan Bronner dans son article du 21 octobre dernier « When army action trumps talk », a été celle de la guerre, pas celle de la paix. Pour Israël, ce choix a été largement payant. C’est ce qui nourrit les mauvais sondages d’Obama dans le pays : les Israéliens sont convaincus que la manière forte est largement plus satisfaisante. C’est ce qui motive leur obsession envers l’Iran.
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Seul contre tous
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Tout le monde sait qu’Israël court vers un isolement plus grand. Dès le 19 mars 2009, l’IHT en faisait un article de première page : « Israel faces isolation as new leader gets ready ». Toujours selon Ethan Bronner, qui couvre la majorité des enquêtes sur le terrain pour le quotidien, le pays traverse, malgré sa victoire écrasante sur Gaza, « sa pire crise diplomatique depuis deux décennies ». Le ministre des Affaires Etrangères israélien a obtenu 2 millions de dollars supplémentaires pour améliorer l’image du pays à l’étranger à travers des échanges culturels. Arye Mekel, un des responsables culturels du ministère déclare : « Nous enverrons des écrivains connus à l’étranger, des compagnies de théâtre, des expositions. Ainsi nous pourrons montrer le visage plus agréable d’Israël, afin de sortir du contexte limité de la guerre ».
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L’édito d’Alaa Al Aswany du 9 février dernier, « Why the Muslim world can’t hear Obama », montre bien que, même avant le discours du Caire, l’impression d’échec bloquait la relation du président américain avec Israël. Si ce dernier serait sûrement très mal reçu aujourd’hui s’il s’avisait à visiter Jérusalem, les Arabes sont, eux, dans leur immense majorité, effarés de son mutisme face à ce qui se passe à Gaza, et partout ailleurs dans la région. Obama reste silencieux, car il est tout en bas des sondages israéliens. Il ne veut pas en rajouter.
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Au contraire, Aluf Benn, dans "Why won't Obama talk to Israel?" du 28 juillet, demande à Obama de s’adresser à Israël le plus vite possible. « Les Arabes ont eu le discours du Caire » dit-il. « Nous, nous avons eu du silence ». Pour ce journaliste du quotidien Haaretz, le mutisme d’Obama est tel que personne en Israël ne prend sa défense. Même la gauche du pays a du mal à considérer Obama comme une icône moderne. De toute manière, on se demande où est la gauche de ce pays. 50% des Israéliens sont convaincus que l’administration américaine est pro-Palestinienne. Bref, les deux fronts sont enragés par un président américain aphone, pourtant connu pour son éloquence.
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Dans "Waiting for Obama" du 14 novembre dernier, William Plaff se demande pendant combien de temps la patience envers Obama pourra durer. Qui aurait pu penser, il y a un an, quand il a été élu, que ses relations internationales seraient aujourd’hui pires que celles de Bush à la fin de son mandat ? La stratégie de son administration face à Israël s’est révélée « une mauvaise plaisanterie ». Israël a défié Obama. Et le petit pays a réussi avec une aisance déconcertante à faire exactement ce qu’il veut.
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Cinq jours plus tard, le 19 novembre, Kishore Mahbubani se pose les mêmes questions dans les mêmes pages. « Americas’s conflicting destinies » revient sur la plus grosse erreur de l’Amérique du XXe siècle : faire en sorte que le destin des 300 millions d’Américains soit désormais directement lié à celui du milliard et demi de Musulmans à travers le monde. Tout ce que font les Etats-Unis depuis trente ans a le don d’agresser ce milliard de personnes ; particulièrement les jeunes qui sont nés depuis vingt ans.
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Dix jours plus tard, « Diplomacy 101 » formule la même frustration. Neuf mois après les demandes américaines sur les colonies, la situation est pire que jamais. Certains mettent la responsabilité de cet échec sur les conseils de son chef de cabinet, Rahm Emanuel.
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Une accumulation de déceptions
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Cet échec des négociations, le nœud de tous les problèmes mondiaux actuels, ne va pas s’arranger avec les autres échéances qui font face à Obama. La deadline du 22 janvier, imposée par Obama lui-même pour fermer Guantà namo, approche à grands pas. Obama vient de prendre la responsabilité des erreurs de ses services d’intelligence et s’en est excusé à titre personnel. Comme le rappelle Abdul Rahman al-Rashed dans le magazine de l'Herald du 17 décembrre dernier, dans « Waiting for change » : « Guantà namo est toujours une prison. Les Arabes et les Musulmans sont toujours arrêtés et accusés de terrorisme. Les forces américaines restent en Iraq. Le nombre des troupes est augmenté en Afghanistan. Et sans oublier qu’Israël insiste à construire des colonies sur les terres arabes ».
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L’année 2010 risque d’être pour Obama une longue suite d’excuses. Par exemple, en 2008, de nombreux articles américains se demandaient si les USA ne devaient pas s’excuser formellement pour la crise financière qui est partie de Wall Street. Bien sûr, tout le monde sait que le problème est mondial. Mais l’Amérique est bien à l’origine des pratiques financières qui sont à la source de cette crise et, à un moment un petit mot de contrition ne fait pas de mal. Surtout quand cette crise risque de durer encore quelques années.
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Pourquoi c'est personnel
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Je n’ai pas espéré l’élection d’Obama pour des questions homosexuelles, ou même des questions liées au sida. J’ai travaillé toute ma vie sur ces sujets, on ne peut pas me reprocher de les délaisser. L’élection d’Obama, pour moi, était surtout urgente à cause de la question israélienne et de l’écologie. Copenhague nous a montré l’échec d’Obama sur ce sujet. Et Obama est en échec à Israël. Sa réponse se limite à du mutisme. Plus les enjeux sont immenses et plus il se tait. Je commence donc à en vouloir à Obama d’une manière très précise.
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J’ai un ami que j’adore en Israël. Il ne veut pas que je le mentionne car je l’ai fait une fois, et il a pris peur car il m’a dit qu’en aucun cas mon travail de journaliste ne me permettait de l’entraîner dans des considérations politiques. Ca m’a énervé, mais j’ai respecté son choix. Son pays est en guerre. J’avais écrit une chronique du Journal du Sida, il y a trois ans, où je racontais comment je l’avais retrouvé, après l’avoir perdu de vue pendant quinze ans. Je croyais qu’il était mort. Je me disais, « Si je suis séropo, il l'est peut-être aussi ». En fait, il allait très bien, il était amoureux. C’est un de mes plus anciens boyfriends, un homme adorable, un des premiers barbus de ma vie. À chaque fois qu’il venait à Paris, dans les années 80, je passais des jours et des jours au lit avec lui. On se promenait dans les rues, en plein hiver. Je l’aimais beaucoup.
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Maintenant, je me demande sans cesse si je ne vais pas me séparer de lui. Il y a une semaine, j’ai reçu le dernier portrait de Larry Kramer dans New York, "4000 pages and counting". À un moment, l’auteur raconte le clash entre Larry et Tony Kushner, amis depuis toujours. Tony est en train d’écrire un script sur Abraham Lincoln pour Spielberg. Larry s’est mis en colère quand il a réalisé que le script de Tony ne prendrait pas en compte le fait que Lincoln était gay.
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Sur mes engagements, je suis connu pour faire des ultimatums de ce genre. Je ne le fais pas pour copier Kramer, je suis comme ça, je l'ai toujours fait. Beaucoup moins aujourd'hui. En fait, je ne n’en fais pratiquement plus. Ça ne m’arrive plus de dire à quelqu’un : « Je ne te parle plus parce que je ne peux pas accepter ce que tu penses sur ceci ou cela ».
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Mais mon ami vit à Jérusalem. Et maintenant, les conflits d’expropriation d’Arabes, les nouveaux logements pour juifs à Jérusalem, c’est juste à côté de chez lui. Je n’ai même plus la fausse excuse de me dire « Gaza est loin de chez lui ». Les maisons arabes qu’on détruit pour construire pour les Juifs, c’est tout proche. Je sais qu’il ne fait rien. Je sais qu’il ne s’engage pas parce qu’il est pro-Israël, qu’il est contre les Palestiniens. Il ne fait rien parce qu’il est effondré, parce qu'il a peur, parce que ce conflit dure depuis qu’il est né, c’est épuisant.
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Mais, même pour ces raisons, je ne peux plus l’accepter. Je n’ai plus envie de l'affronter avec mes reproches. Je l’ai déjà fait, il sait ce que je pense, il sait que c’est une barrière entre nous, que c’est un mur qui a été créé par son pays, pas de mon fait, pas du sien non plus. Mais il est témoin et son inaction est insupportable pour moi. À chaque fois que je lis un truc triste et scandaleux sur la Palestine, c’est comme si son joli visage d’homme vieillissant apparaisssait. On a le même âge. Nous sommes des homosexuels qui se croyaient morts. Nous nous sommes retrouvés et nous nous sommes promis de ne plus se perdre à nouveau. Et je me demande : « Tu ne fais rien ? » ? « Comment fais-tu pour vivre ? ». « Comment fais-tu pour accepter ça ? ». « Comment peux-tu être si passif ? ». « Comment peux-tu m’envoyer de jolies photos d’Israël quand ces crimes se passent dans ta ville ? »
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Blame it on Obama
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J’en veux à Obama parce que son inaction va foutre en l’air une amitié vieille de vingt ans. Je ne peux pas reprocher à mon ami d’être responsable de cette situation, mais je ne peux accepter qu’il ne fasse rien non plus. C’est souvent à ce niveau de proximité que la politique nous déchire. Cet ami israélien, c’était le dernier maillon affectif qui me liait à un pays qui vient de passer la dernière décennie à écraser son voisin à travers un système d’apartheid et d’appauvrissement unique dans la région. Un conflit qui pollue le monde entier. À travers lui, c’était une histoire d’amour gay qui vivait depuis les années 80 et qui va s’étouffer aujourd’hui, en 2010, parce que cela fait un an que l’on attend qu’Obama fasse quelque chose.
C’est un lien affectueux qui s’est fragilisé tout seul, comme un fil, parce que ça fait trop longtemps qu’on tire dessus. C’est encore ma naïveté qui me joue un tour, cette espérance idiote en Obama à qui je demandais une chose, une seule chose, et qui n’est pas capable de le faire. Et tous mes amis qui me disaient, il y a encore quelques mois, que j’attendais trop de ce président américain, ces amis ont raison aujourd’hui. Je ne sais pas si mon ami israélien fait partie de ces 95% de personnes de son pays qui n’aiment pas Obama. Si ça continue, je les rejoindrai peut-être. L’ironie de tout ça.Â
