Amsterdam, subprime version nordique
par Laurent Chambon - Dimanche 03 janvier 2010
Laurent Chambon est docteur en sciences politiques, spécialiste des minorités en politique et dans les médias, ancien élu local travailliste à Amsterdam et chercheur en sciences politiques, et est co-fondateur de Minorités.
L'année 2009 a été celle des crises: crise financière, crise morale, crise écologique. Minorités a demandé à Laurent Chambon, élu local à Amsterdam, sociologue et observateur de la vie locale, de raconter sa vision de la crise. Explication d'un système politique et financier pour ceux qui croient encore que le trafic de tulipes et l'exportation de Gouda industriel ont financé l'embellissement du pays.
C
elui qui voyage un peu en Europe se rend compte que les cuisines intégrées sont un bon indicateur de ce qu'a pu être le système bancaire jusqu'en 2009. Alors qu'en France ou en Allemagne les cuisines sont souvent simples et un peu rustiques, celles des Néerlandais ou des Anglais sont ultra-design, totalement intégrées et presque tout le temps italiennes. Éventuellement allemandes, pour les rebelles. Alors que ce sont les peuples qui cuisinent le moins d'Occident, leurs cuisines ressemblent à des publicités pour une vie meilleure sans désordre ni poussière. Ces cuisines équipées à l'agencement ultra-léché coûtent une fortune, et les Londoniens comme les Amstellodamois ne peuvent pas plus se le permettre que les Parisiens ou les Barcelonais, mais leurs banques avaient tellement d'argent à prêter que jusqu'à l'année dernière, elles ne savaient plus quel désir onéreux inventer pour vendre du crédit. Les cuisines n'étaient qu'un avatar de l'argent facile généralisé.
La plupart des Amstellodamois que je connais ont acheté leur maison ou appartement au prix fort, sans apport personnel. La banque leur a même donné du cash en plus pour gérer le déménagement, avoir une cuisine à la hauteur, refaire la salle de bain avec des pierres italiennes sur les murs et une douche qui simule la pluie, et une petite réserve d'euros pour aller en vacances après tout le stress créé par le déménagement. Il y en a même qui ont eu une voiture en cadeau. Ils ont signé pour trente ans.
Pire encore, tous m'ont expliqué qu'ils travaillent à leur wooncarrière, leur carrière immobilière. On commence par un petit appartement qu'on revend pour un plus grand, et si on se débrouille bien, on finit avec une grande maison dans le Gooi, la région des riches, un appartement en Espagne et une fermette en France. Pour cela, on maximise son hypotheek (crédit immobilier) tous les cinq ans, en signant à nouveau pour trente ans et en adaptant les charges mensuelles à sa dernière hausse de salaire.
Une méchante dette
L'effet est saisissant sur la ville: la moindre bicoque de canal est dans un état parfait, avec des fenêtres de la bonne couleur (blanc, vert foncé ou noir selon l'humeur du propriétaire), la cuisine italienne cubique, une façade ravalée de frais et un ameublement de bon goût. Il ne reste plus une friche industrielle sur laquelle ne se dresse un projet immobilier de briques noires ou rouge sang-coagulé ou une forêt de grues, promesse d'autres blocs de briques sombres. Les rues resserrées du Pijp, la Zeedijk, la Haarlemmerstraat ou la Haarlemmerdijk où les drogués édentés se rassemblaient il y a quelques années sont désormais pleines de petites boutiques sympathiques bourrées d'objets design, de restaurants minimalistes italo-franco-thaï et de délicatesses importées.
Pourtant, la crise est passée par ici. Le chômage a augmenté, l'industrie a été vendue aux Chinois, et les jeunes Maghrébins traînent de nouveau dans la rue. Il y a deux ans encore, ils étaient occupés à accumuler les heures supplémentaires comme caissiers dans les supermarchés. Ils ont été remplacés par les jeunes Hollandaises sous-diplômées et les pédés dont le rôle de vendeuse arrogante n'est plus nécessaire maintenant que les millionnaires russes et les nouveaux-riches de province ne viennent plus faire chauffer la Mastercard en ville.
En fait, malgré une industrie bradée par les actionnaires et l'effondrement d'une partie de l'économie, le miracle hollandais ressemble beaucoup au miracle islandais, irlandais ou doubaïote: plein de cash pour une cuisine design contre un endettement monstre. Le plus malin est celui qui tient le plus longtemps, et en cela les Néerlandais ont battu leurs cousins nordiques ou ces rusés d'Arabes. Le coût réel est énorme: les Néerlandais sont le peuple le plus endetté par personne de la terre, après les Danois, bien avant les Américains, et à des années lumière des pauvres Latins. Alors que les Italiens sont personnellement endettés à 30% et les Français à 70% (un record historique, d'ailleurs), les Néerlandais le sont à 246% (chiffres 2009). Deux fois plus que les Américains, en gros. Emmanuel Todd nous casse les pieds avec la dette américaine depuis un moment, j'aimerais savoir ce qu'il a à dire sur la dette batave, vraiment.
Par ailleurs, cela fait une bonne décennie que la « norme Zalm », du nom du très libéral ministre de l'économie, fait des ravages dans l'organisation de l'État: pour réduire la dette publique, on a fait des économies partout où c'était possible, quitte à privatiser totalement le système d'assurance maladie (une idée dont même les Américains reviennent), dégrader le niveau de l'enseignement ou saborder les universités. La réduction a été tellement drastique que les différents ministres néerlandais de l'économie se permettaient de donner des leçons de budget public à leurs homologues français ou allemand. La classe, quoi... Mais tous ces milliards économisés à un prix terrible sont partis en fumée en dix minutes quand il a fallu sauver les banques, engluées dans les prêts toxiques. Toutes ces recherches pas menées, ces gens qui sont morts car mal assurés ou mal soignés, ces gosses mal éduqués depuis qu'on a bradé le système scolaire, tous cela n'a servi à rien, car il a fallu passer à la caisse.
L'argent de la retraite et de la sécu
Par ailleurs, tout cet argent ne vient pas d'une autre planète: c'est l'argent des retraites et des assurances. Les caisses de retraite par capitalisation débordaient tellement de cash qu'elles se sont débrouillées pour revendre aux Néerlandais leur propre argent (officiellement mis de côté de façon totalement sûre pour leurs vieux jours) sous forme de prêts. Les compagnies d'assurances, qui se sont gavées d'euros avec la privatisation du système d'assurance maladie, ont revendu l'argent des polices d'assurance à leurs propres clients sous forme de prêts hypothécaires, tout en leur augmentant leur eigen bijdragen (genre: les 500 premiers euros par an sont pour ma pomme, et comme je ne suis jamais vraiment malade même la visite annuelle de politesse à mon médecin n'est jamais remboursée), en durcissant les règles de remboursement et en déniant aux vieux des traitements trop cher. Bref, le même coup qu'aux Américains, avec la même bénédiction bienveillante de tous les gouvernements, de droite ou de gauche.
Et pour ceux qui ne pouvaient pas ou ne voulaient pas investir dans l'immobilier, on a décidé de rendre marktconform (« conforme au marché ») une grande partie des prix à la location, logements sociaux inclus. L'argent de votre retraite et de votre assurance santé a été investi dans l'achat de votre logement par des groupes financiers, ce qui leur a permis d'augmenter votre loyer pour améliorer leur rendement. Pour votre bien, natuurlijk.
Le pire, c'est que l'autre facture n'est pas encore arrivée. La salée. Car pour permettre aux Néerlandais d'accéder à la propriété, on a mise un place le fameux hypotheekrenteaftrek, la déduction fiscale des taux d'intérêt sur les emprunts immobiliers. Cette bidouille fiscale avait été pensée pour protéger les résidents des investissement spéculatifs étrangers: les étrangers payaient plein pot alors que les résidents se voyaient remboursés d'une grande partie des taux d'intérêt. Les conséquences concrètes ne se sont pas fait attendre: tout le monde a maximisé à mort ses emprunts pour niquer le fisc (tout le salaire part dans l'emprunt et on vit de ce que le fisc nous reverse), le prix de la pierre/brique a augmenté de façon proportionnelle (vu qu'on ne peut pas non plus construire à l'infini dans un si petit pays), et la facture annuelle est devenue absurde pour l'État néerlandais. Par ailleurs, les ultra-pauvres qui n'ont pas pu s'acheter leur cube en brique dans un polder ont payé par leurs impôts les palais des riches et les cuisines italiennes de la classe moyenne supérieure. Oui: les pauvres ont financé l'endettement des riches. Pas très progressiste, tout ça.
DSB, la machine à traire les pauvres
Le pire, c'est que les ultra-pauvres (lire: les white trash et les minorités ethniques) ont quand même pu accéder au crédit au dernier moment, mais il y avait un piège. La DSB bank a fait de la publicité partout avec des noms rassurants (Postkrediet, Becam, Lenen.nl, Frisia Financieringen...) pour signaler qu'il y avait de l'argent, là, facile et disponible, et qu'il n'y avait pas de raison que vous aussi vous n'ayez pas une Audi noire ou une cuisine minimaliste intégrée. La DSB leur a financé leur maison avec micro-jardin sur un polder très loin de la ville, leur voiture pour aller bosser, leur écran plat géant et leur cuisine Ikea ou Bruynzeel moderne, pas italienne mais pas accessible sans crédit non plus.
Personne ne leur a expliqué que les taux d'intérêt étaient trafiqués et que 80% de leurs remboursements s'étaient transformés en frais de dossier et autres taxes imaginaires pour mieux les plumer. Même la Banque centrale, dont c'est la tâche, a omis de le signaler, alors que tout le monde savait que c'était un nique-pauvre de la pire espère. Et, est-ce un hasard, quand la DSB ne pouvait plus faire fonctionner son système pyramidal d'arnaque aux familles marocaines, surinamiennes et ouvrières blanches paupérisées en mal de propriété privée, le gouvernement l'a laissé faire faillite, alors qu'il avait sauvé des banques plus « respectables » qui faisaient exactement la même chose.
No stress, ça repart…
Du coup, quand on nous explique à la télé que la crise est passée et que le système repart, je ne peux m'empêcher de me poser des questions. Il n'y a plus de crédit, les pauvres sont au chômage, tout le monde a une dette moyenne valant deux années et demi de travail sans manger ni se loger, l'État n'a plus un rond et est maintenant aussi endetté qu'avant l'arrivée de Zalm, les économies des pays voisins dont dépend l'économie batave sont anémiées (Allemagne, France) voire carrément sinistrées (États-Unis, Royaume-Uni, Irlande), on a vendu pas cher une grande partie de l'industrie, le système de santé et d'assurance maladie coûte une fortune tout en raccourcissant l'espérance de vie générale, tout le monde est coincé dans son cube en brique pour trente ans et l'État va devoir arrêter la folie de la déduction fiscale des taux d'intérêts immobiliers (conséquence directe: plein de Néerlandais ne pourront plus rembourser leurs emprunts). Mais ne vous inquiétez pas, l'économie repart. Tout est sous contrôle.
Ce soir, Amsterdam est plus belle que jamais sous la neige, les boutiques regorgent toujours de fringues colorées en matériaux d'avant-garde et de trucs délicieux du Sud. Les canaux vaguement gelés sont toujours d'une beauté magique, et les Amstellodamois continuent de circuler à vélo dans tous les sens, chargés d'enfants, de fleurs, de bagages divers, bien emmitouflés. De ma petite île près de la gare centrale je peux voir les grues destinées à élever des choses cubiques en brique noire qui ne deviendront probablement jamais des logements sociaux. Je ne peux m'empêcher de me demander combien de temps le rêve va durer, et quelles seront les conséquences pour mes amis, pour mes voisins ou pour moi-même. Et je ne parle même pas de la génération d'après. Car la facture, il va bien falloir finir par la payer un jour...
Ah, tiens, j'allais oublier: dans deux mois il y a les élections locales, et dans un an les législatives, et la droite nationaliste, les ultra-libéraux et l'extrême-droite islamophobe auront presque certainement la majorité absolue, avec une fessée magistrale promise à la gauche, et des Verts qui ne sortent pas de leur ghetto électoral. Donc une majorité municipale puis parlementaire pas vraiment équipée pour résoudre tout cela de façon amicale, si vous voulez mon avis.
Alors, 2009 annus horribilis? Je me dis que 2010 risque de ne pas être mal non plus.
