L'année du mfgrrrr!

Il y a un an exactement, une étude France 24 / IHT disait que l’année 2008 était celle que l’on voulait oublier. En France, 5 personnes sur 6 exprimaient des sentiments pessimistes. 63% de l’échantillon consulté se disait très inquiet sur la stuation économique.

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Dimanche 03 janvier 2010

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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Il y a un an exactement, une étude France 24 / IHT disait que l’année 2008 était celle que l’on voulait oublier. En France, 5 personnes sur 6 exprimaient des sentiments pessimistes. 63% de l’échantillon consulté se disait très inquiet sur la stuation économique.

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e ne sais pas pour vous, mais 2009 est une autre année que l’on aimerait effacer de nos mémoires. La guerre de Gaza et la mort de mon ami proche Sylvain Rouzières sont pour moi les deux catastrophes de l’année. Un autre ami proche fait une TS, et plein d’amis ont des problèmes graves à Paris, New York, Londres ou à Rejavik (il n’y a que Robert qui pète la forme à Paris). Et Obama qui déçoit à Wall Street, en Israël et à Copenhague.

Pendant 2009, une série d’aticles a vraiment attiré mon attention dans l’International Herald Tribune. Il y était question des conditions de vie des familles qui avaient perdu leurs maisons à cause des subprimes. On n'était plus dans les articles catastrophe de 2008, sur le choc de se retrouver à la rue. C’était plutôt : comment vit-on, pratiquement, lorsqu’on n’a plus de toit dans une société où la surabondance est la norme ?

Ça a commencé le 24 décembre 2008 : « Across U.S., shoplifting is picking up ». En un an, les arrestations pour vol à la tire ont augmenté de 10 à 20% par rapport à l’année précédente. Un équivalent en marchandises de 35 millions de dollars est volé aux Etats-Unis tous les jours ; une personne sur 11 vole dans les magasins. L’impact de ces vols est augmenté par la facilité des transactions sur le grand site Craigslist de vente de particulier à particulier.

 

Le 12 mars, « A U.S. trend : more families living in motels ». Sans toit, bloqués dans leur ville pour garder leur emploi, les familles vivent de plus en plus dans des motels. L’article mentionne certains disticts qui comptent plus de 48 familles étant installées dans des motels, ou alors dans des abris, cherchant à louer une pièce ou un garage, vivant chez des amis ou dans leurs voitures. Toute la famille s’accumule dans une pièce. Une jeune fille est citée, disant que le pire pour elle, c’est de ne plus avoir son chien de compagnie.

 

 

Bidonvilles

 

Le 27 mars, « Shantytowns take root in more U.S. cities ». Privés de maisons et de foyers d’accueuil, les Américains moyens s’installent dans des bidons-ville sous les ponts et les échangeurs d’autoroute des grandes aglomérations. Dans une ville de 500.000 habitants comme Fresno (Californie), le bidonville rassemblant 2000 personnes est apparu tout d’un coup et a surpris tout le monde. Ces baraques n’attirent pas uniquement les SDF isolés, mais leurs familles, leurs chiens. Certains mettent le drapeau américain à l’entrée de leurs tentes de fortune, comme ils le faisaient lorsqu’ils avaient une maison. Les habitans se disent bonjour comme lorsqu’ils habitaient dans des quartiers résidentiels. Ces bidonvilles modernes ont des noms choisis par les SDF, comme « New Jack City » ou « The Village of Hope ».

 

Le 2 avril, « Hit by downturn, U.S. boats owners abandon their dreams ». En Floride, en Caroline du Sud et ailleurs, les heureux propriétaires de bateaux de plaisance les abandonnent un peu partout car ils ne peuvent plus les entretenir ou les utiliser. Des milliers de bateaux sont ainsi à la dérive, ou prennent l’eau dans les marinas et dans les canaux, loin des yeux. Ces embarcations sont des catastrophes écologiques car les produits chimiques s'en déversent dans l’eau. Ils sont, de plus, un danger pour les autres bateaux qui passent par là. Le marché nautique est tellement saturé de bateaux soldés que les propriétaires n’ont d’autre possibilité d’abandonner le vaisseau de leurs rêves.

 

Le 8 avril, « As foreclosures spread in U.S., empty homes can fill up fast ». Le nombre de personnes ayant perdu leurs maisons est si élevé que certains n’hésitent plus à prendre possession de maisons vides. Mieux, certaines associations les aident à s’installer malgré l’interdiction de la loi et leur offrent un soutien juridique ainsi qu’une aide logistique. Ces squats peuvent durer 20 minutes, ou une année, et ceux qui s’y installent cherchent parfois un toit pour une nuit, et plus si affinités. Ils sont tellement traumatisés par la perte de leur maison qu’ils dépassent la honte de s’installer illégalement dans une autre. Certains veulent payer un loyer malgré tout.

 

 

Adolescents et déjà clochards

 

Le 27 octobre, « Recession in America pushes teenagers to live in the streets ». À cause de la crise, le nombre d’adolescents vivant dans les rues a fortement augmenté aux USA. À Chicago, un nombre de plus en plus important de ces mineurs SDF vivent dans les trains et les bus pour échapper au froid. L’article explique que la perte du foyer, le chômage des parents, le prix élevé du fioul et de la nourriture ont « étiré les familles à l’extrême ». L’article montre en exemple des adolescents qui vivent dans la rue et qui prennent sous leur protection des groupes de 20 préadolescents SDF, certains ayant 12 ans à peine, pour leur expliquer comment survivre à la police, au froid et à la faim.

 

Le 22 juillet, « More Americans find solace and savings in home funerals ». Les Américains ont de tels problèmes d’argent qu’ils économisent sur tout, même les frais exceptionnels comme les enterrements. Certains privilégient la préparation du corps du défunt à la maison et l’enterrent dans le jardin (c’est autorisé là-bas). Le prix moyen d’un enterrement aux Etat-Unis est de 6000$ ; avec ces économies, le coût des funérailles peut descendre à 12O$ ou beaucoup moins encore. Mais ces économies sont parfois, aussi, un moyen de changer le rapport à la mort et d’échapper aux obligations mortuaires qui sont souvent sources de stress. Enterrer un membre de la famille à la maison, c’est un moyen de rester proche du défunt pendant le deuil. C’est plus intime. L’enterrer dans le jardin permet de garder une meilleure proximité avec le souvenir de l’être aimé pour les années futures.

 

Le 24 décembre, « Banks take back the house but find only a shell ». Avant de quitter leur maison, de plus en plus d’Américains les vident de tout ce qui pourrait être vendu, même à perte. Les toilettes, cabinets, les portes, l’arrosage automatique, le plancher, même les arbres du jardin se vendent sur Craigslist. Bien sûr, c’est illégal, mais les propriétaires qui perdent leurs maisons sont tellement écoeurés qu’ils cherchent un peu d’argent par tous les moyens.

Ça, c’était pour ceux qui se trouvent à la rue.

 

 

La crise, conséquence de la testostérone ?

 

Le 2 février, « The financial collapse ? Maybe it’s a guy thing ». Si les femmes avaient le pouvoir à Wall Street, elles auraient probablement sauvé le monde d‘une culture de jeu qui domine les salles de marché. Neelie Kroes, l’ancienne commissaire européenne à la concurrence est « absolument convaincue » que la testostérone est une des raisons pour lesquelles le système financier s’est cassé la gueule.

 

Le 22 mai, « These uncertain times ». Dans un édito, Daniell Gilbert revient sur l’inquiétude liée à la crise. Après tout, si le risque de pauvreté ne vous rend pas nerveux, que vous faut-il de plus pour avoir peur ? La guerre ? Une étude sur l’Index du bien-être Gallup-Heathways montre que les Américains sourient moins, s’inquiètent plus, sont moins heureux et plus déprimés, dorment moins et consomment plus de cigarettes. A travers plusieurs études comportementales, l’auteur nous montre que les êtres humains préfèrent savoir à l’avance ce qui va leur tomber dessus. Ca va un peu à l’encontre de ce qu’on essaye de se dire tous les jours, dans le genre « Je veux pas le savoir ». Imaginer le pire is no fun, il vaut mieux être prévenu. Selon l’article, quand on est assomé par une mauvaise nouvelle, on pleure un bon coup et puis on finit par s’adapter. On augmente sa conscience des choses, on baisse son idéal. Think about it.

 

Le 21 novembre, « Wall Street recruiters trawl online poker circles for talent ». Waou, les mecs de Wall Steet cherchent à renouveler leurs traders en allant les chercher sur les sites Internet de… poker. Les meilleurs candidats sonts trouvés chez FullTiltPoker.com car les champions de ces sites sont connus pour leur approche rationnelle devant le risque, leurs décisions rapides sous la pression, leur discipline et aussi une mémoire bien aiguisée. Une capacité à développer des algorithmes complexes de poker les prédisposent à un travail compliqué, où la mémoire a une place importante. Un profresseur d’Harvard reconnaît que les joueurs de poker sont sans cesse habitués à jouer  la limite de la ruine. Comme quoi, faut pas s’étonner que ça déconne à Wall Street si on met la finance dans les mains des joueurs de poker.

 

 

1.000.000.000.000 = 1 trillon

 

Le même jour, Michael Johson s’interroge dans sa chronique « Meanwhile » sur la valeur du trillion. Tant qu’on parlait de milliers, de millions, de milliards, ça allait. Mais que penser du trillion de dollars de la dette ? Le déficit du budget américain de la dernière année fiscale est estimé à 1.43 trillion de dollars, 3 fois le record précédent. Dans 10 ans, ce déficit annuel est supposé atteindre 10 trillions. Super les mecs ! On est entourés de chiffres improbables : les Américains envoient 1 trillion d’emails toutes les deux semaines, même si 70% de ces derniers sont des spams. Ils se sont envoyés 750 milliards de SMS dans les 6 premiers mois de 2009. Tout le monde contribue à créer des chiffres qui s’approchent du trillon : le nombre 1 suivi de 12 zéros, ou 1.000.000.000.000.

 

Le 14 décembre, « From Economics to litterature, university courses reflect on Wall Street crisis ». Dans les universités, l’effondrement financier est analysé en temps réel, comme on dit. Les évènements sociaux qui ont bousculé l’Amérique depuis deux ans sont si nombreux et si intenses que le curriculum a dû être adapté pour incorporer tous ces évènements. Un professeur de l’Université de Columbia à New York est cité : « Nous comparons la confiance de l’homme de 1840 avec celle de l’homme d’aujourd’hui ». Parce que les livres parus ne peuvent pas analyser avec assez de rapidité les phénomènes économiques actuels, l’université cherche à établir les similarités entre aujourd’hui et les pires périodes du passé de Wall Street.

 

 

Pour finir sous un angle plus franchouillard, un article qui m’a fait beaucoup rigoler le 25 avril : « Amid gloom, French put cash into cows ». Comme quoi, ces crétins d’agriculteurs (je suis fils d’agriculteur et vis à la campagne, donc je peux le dire) sont tellement cons qu’ils n’ont pas arrêté d’acheter des vaches laitières depuis deux ans pour faire des « investissements ». Quand mon père est venu me voir en novembre dernier, on s’est promenés à travers la campagne normande et il me disait « ça devrait être interdit ces vaches, elles ne sont bonnes à rien et tombent malades tout le temps ». Dans l’article, un agriculteur de 48 ans est fier de montrer ses 100 nouvelles Holsteins, les pires vaches à lait au monde, (ce sont les blanches et noires que vous voyez partout, tellement épuisées par leurs mamelles énormes qu’elles n’ont souvent que la peau sur les os). Selon l’agriculteur, ces vaches sont gentilles mais complètement ennuyeuses : « Elles passent 8 heures à manger, 8 heures à dormir, 8 heures à ruminer ». Et c’est tout. Pour l’agriculture, ces vaches représentent un meilleur investissement que l’immobilier ou la Bourse. Elles coûtent 1.250 euros pièce, mais elles produisent tellement de lait que la surproduction entraîne les grèves du lait que l’on connaît, et la pollution qui découle d’une production mal adaptée à la demande. Ces cons d’agriculteurs persistent à acheter n’importe quoi et après ils se plaignent de se retrouver en faillite. Un exemple très simple de notre économie stupide.


Didier Lestrade

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