L'empathie bestiale contre l'égoïsme et la cupidité politique

L'éthologue néerlandais Frans de Waal vient de sortir un nouveau pavé monumental baptisé Een tijd voor empathie - Wat de natuur ons leert over een betere samenleving (Un temps pour l'empathie - Ce que la nature nous apprend au sujet d'une société meilleure) qui démontre l'importance biologique de l'empathie chez les êtres humains et les animaux.

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Mehmet Koksal

par Mehmet Koksal - Samedi 02 janvier 2010

Journaliste-reporter basé à Bruxelles, polyglotte, correspondant du Courrier International, Mehmet Koksal est co-fondateur de Minorités et un spécialiste de la question minoritaire en Europe.

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L'éthologue néerlandais Frans de Waal vient de sortir un nouveau pavé monumental baptisé Een tijd voor empathie - Wat de natuur ons leert over een betere samenleving (Un temps pour l'empathie - Ce que la nature nous apprend au sujet d'une société meilleure) qui démontre l'importance biologique de l'empathie chez les êtres humains et les animaux.

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ans une interview qu'il a accordé au quotidien amstellodamois Het Parool (2 janvier 2010), l'auteur explique qu'il voulait d'abord écrire un livre purement biologique à propos du concept d'empathie chez les êtres vivants (humains et animaux) mais juste au moment où il était prêt à se lancer, l'économie a complètement dérapé. Du coup, la récente crise mondiale économique et financière a offert une sorte d'atterrissage politique au scientifique supposé apolitique... et c'est justement ce qui excitant dans ses propos et ses comparaisons.

« L'atmosphère a changé d'un coup aux Etats-Unis", précise Frans de Waal. "Les gens ont commencé à se demander si le système capitaliste était vraiment aussi idéal que prétendu. Du coup, ils ont élu un nouveau Président (Barack Obama) qui leur a beaucoup parlé d'empathie. Puis, on a eu le débat sur les soins de santé qui a également un rapport avec la solidarité et le besoin d'empathie. Parce que chacun d'entre nous est occupé à réfléchir sur l'avenir. »

 

Après des décennies d'égoïsme et d'individualisme, l'empathie fait son coming-back aux Etats-Unis, d'après ce chercheur néerlandais qui défraye la chronique aux Pays-Bas à chaque publication (voir Chimpanseepolitiek de 1982), en devenant carrément la hot issue du moment. Frans de Waal, qui enseigne l'éthologie des primates à l'Université d'Emory à Atlanta, décortique de son nouvel ouvrage différents niveaux évolutifs et synchronisés d'empathie comme celui qui consiste en l'imitation des comportements d'autrui (bâillement, rire,...).

Sur base de tests de douleurs sur les souris de laboratoire, de Waal explique que les souris qui voient d'autres souris souffrir enregistrent une forte activité dans la partie de leurs cerveaux qui analysent les émotions liées à la douleur, un peu comme s'ils souffraient également eux-mêmes. Son ouvrage multiplie les exemples d'empathie (les bonobos qui libèrent les pigeons, les dauphins qui protègent les nageurs égarés des requins), un comportement qui semblait jusqu'ici surtout découlé d'une affection sentimentale mais qui se révèle finalement être un mécanisme biologique automatisé qui provient de la sélection naturelle, le principe de base de l'évolution. 

 

 

Empathie = Réaction automatique

 

Il paraît que cette découverte (l'empathie n'est pas un comportement sentimental mais un réflexe biologique automatique) a d'importantes conséquences sur le plan politique et économique étant donné que "de nombreux économistes et de politiques agissent en société en pensant qu'il s'agit surtout d'une lutte constante pour imposer leurs idées" ou en d'autres termes que l'égoïsme est une vertu, comme l'écrit l'américaine Ayn Rand pour laquelle Alan Greenspan (ex-Président de la Réserve fédérale américaine) aurait une grande admiration. Frans de Waal critique aussi la sacralisation de l'intérêt des actionnaires par Milton Friedman et l'absence de responsabilité sociale des managers dans une société et plaide pour un équilibre entre l'égoïsme et la responsabilité sociale en prenant appui sur des arguments biologiques.

« Nous sommes préprogrammés pour s'entraider, pour se donner la main. L'empathie est une réaction automatique sur laquelle nous ne pouvons avoir aucun contrôle », explique l'éthologue néerlandais considéré par le Time magazine comme l'une des 100 personnes les plus influentes au monde. Ainsi lorsque nous voyons un SDF en rue, notre première impulsion biologique serait (avant même qu'on puisse s'en rendre compte) d'aller lui parler pour savoir comment nous pouvons lui venir en aide et il explique dans son livre pourquoi c'est biologiquement ainsi et pourquoi nous ne le faisons finalement pas. 

 

L'identification à la douleur d'autrui serait même tellement forte chez les vivants qu'il y aurait un rejet presque naturel de l'usage de la violence. Cette affirmation tombe évidemment à contre-courant des récents conflits armés et des horreurs commis de part et d'autre de la planète mais d'un point-de-vue historique évolutionniste (pendant les 10.000 dernières années), la guerre ou l'usage de violence pour régler des conflits se révèle être un phénomène très récent. "Les humains ont un profond dégoût pour la mort d'autrui", précise de Waal en expliquant pourquoi les soldats souffrent souvent de syndrôme de stress post-traumatique après une guerre.

La preuve ? Pendant la guerre du Vietnam, les soldats américains ont dépensé 50.000 cartouches par Vietnamien tué, ce qui prouverait que le comportement des tireurs étaient intentionnellement (biologiquement ?) guidé par la volonté de ne pas donner la mort à un autre être vivant. Mais pour avoir de l'empathie, il faut avoir un contact direct, physique, avec la personne d'où le danger de l'indifférence dans les guerres modernes où tout se joue en direct sur un écran de télévision ou d'ordinateur. S'il suffit de zapper pour échapper à l'empathie, les freins humains disparaissent pour empêcher l'escalade de la violence. Le chercheur nous met également en garde contre les psychopathes modernes (Madoff, Hitler,...) qui ont un profond déséquilibre empathique qu'ils utilisent pour tromper la confiance d'autrui. 

 

Frans de Waal estime qu'avec plus d'empathie, on peut mieux lutter contre la cupidité et la brutalité dans nos sociétés modernes. Politiquement, on est donc face à un choix : faut-il éradiquer ou promouvoir l'empathie en société ?

« Depuis Reagan et Thatcher, le système a été basé sur le principe de chacun pour soi et nous venons de voir où cela nous a mené. Il est maintenant temps d'accorder plus d'attention à la responsabilité sociale et la collaboration. Les business schools aux Etats-Unis prétendent, après la crise, donner plus de cours sur l'éthique des affaires. Je ne sais pas si on y arrivera un jour mais imaginez qu'on aboutisse à créer un monde des affaires plus éthique, il y aura alors beaucoup moins de chance de tomber sur des gens comme Madoff. »   


Mehmet Koksal

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