De l'amour online

Dans Eloge de l’amour, Alain Badiou rebondit sur les signatures publicitaires de Meetic : « Ayez l’amour sans le hasard ! » et « On peut être amoureux sans tomber amoureux ! ».  Tout adepte de la drague online devrait lire cet essai pour mieux comprendre le leurre marketing de ce nouveau business et ne pas se plier au formatage qu’imposent les sites de rencontres par Internet.

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Stéphane Delaunay

par Stéphane Delaunay - Dimanche 27 décembre 2009

Stéphane travaille depuis dix ans dans la communication pour les Institutions. Il a été pendant 5 ans en charge de la communication sur le VIH à l’Inpes. Il n’est pas militant mais facilement révolté. Il est fasciné par les photos de reportage, et fan de la revue Books.

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Dans Eloge de l’amour, Alain Badiou rebondit sur les signatures publicitaires de Meetic : « Ayez l’amour sans le hasard ! » et « On peut être amoureux sans tomber amoureux ! ».  Tout adepte de la drague online devrait lire cet essai pour mieux comprendre le leurre marketing de ce nouveau business et ne pas se plier au formatage qu’imposent les sites de rencontres par Internet.

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uels que soient vos goûts et votre orientation sexuelle, les sites de rencontres proposent aujourd’hui à tous une nouvelle possibilité de mise en relation qui, même si elle ne se substitue pas à celles qui existaient auparavant, influence de plus en plus la manière dont on appréhende l’autre, et la représentation que l’on a de soi. Comme toute influence, celle des sites de rencontres agit au fil du temps et, bien que n’ayant pas connaissance des temps de connexion des gays sur ces sites, nul doute qu’ils soient largement suffisants pour agir sur les comportements de ces derniers.

Ils s’y connectent le matin pour relever leurs messages, puis au travail, désormais via les smartphones, et quoi qu’ils fassent sur Internet, il semble qu’ils aient toujours une fenêtre ouverte sur un ou plusieurs sites de rencontre. Quand Ecrans évalue à 720 000 heures de travail perdues sur les jeux en ligne, il serait intéressant de connaître combien d’heures passées par les gays sur les sites de rencontre il faut ajouter à celles-ci. Ce phénomène ira croissant avec la multiplication des flux en temps réel (Facebook, Twitter, fils d’actus sur iPhone….), qui rend l’attente de tout message, aussi futile soit-il, impossible à accepter. D’une connexion sporadique sur les sites de rencontres, les homos seront bientôt sans cesse connectés, et donc en situation de drague permanente.

 

 

Multitasking

 

C’est sans doute là une des grandes influences d’Internet : le multitasking, la capacité que nous développons tous à mener (quasi) simultanément plusieurs tâches à la fois. Pourtant, Internet nous donne parallèlement l’impression de manquer de temps. Qui n’a pas déjà l’impression d’être dépassé par toute « l’actualité » qu’il souhaite suivre, prise au sens très large du terme, celle du monde, de ses amis, de ses réseaux favoris… ? Internet, par la richesse d’informations à laquelle il donne accès, nous place en situation de course permanente, embolie le quotidien, et empêche toute concentration.

Certains témoignent déjà ne plus être capable de rester assis dans un canapé pour regarder une émission de télévision, un DVD. Et les études medias, notamment chez les jeunes, montrent bien l’avènement de cette consommation simultanée de différents media. Il suffit également d’observer la sortie d’une salle de cinéma pour voir combien s’isoler de toute connexion pendant deux heures paraît représenter une véritable plongée en apnée. Une seule activité ne nous suffit plus. Nous réclamons en permanence d’être abreuvé par une diversité de canaux.

 

La connexion sur un réseau de rencontres est ainsi une activité que nous menons parallèlement à d’autres. L’attention que l’on accorde à ses correspondants se trouve dès lors victime de cet encerclement : il faut aller à l’essentiel, captiver l’autre, sans quoi le zapping se fait rapidement. La sélection sur le net est bien plus brutale qu’elle n’était auparavant. Bien sûr elle est impérative face à l’ensemble des possibles en ligne mais la rapidité avec laquelle elle a lieu, et surtout les critères qui la dictent, devraient interroger chacun. Car si une sélection a toujours eu lieu, celle-ci ne se produit pas dans la vie réelle comme sur Internet. 

Avec Internet, la sélection se technicise et les standards s’envolent. Badiou observe ainsi : « Vous aurez si bien sélectionné d’avance votre partenaire, […] que vous pourrez vous dire : avec celui-là, ça va marcher sans risque ! ». Et de conclure que les slogans de Meetic relèvent « d’une conception sécuritaire de l’amour ». À l’heure où se développe une conception de plus en plus à risque de la sexualité chez les gays, il est cocasse de penser que ceux-ci recherchent une forme de sécurité dans leurs rencontres. À quel risque insupportable s’exposeraient-ils donc dans la relation amoureuse ? Et pourquoi le refus de ce risque conduit inévitablement à l’échec ?

 

 

Profil bankable

 

Pour séduire sur Internet, il faut se construire un profil bankable. Là encore, la séduction a certes toujours usé d’artifices et répondu à des codes, mais ceux qu’imposent les sites de rencontres conduisent à une scission plus grande entre l’être réel et l’avatar séducteur dont on use. La norme est en permanence présente, en ligne, et la compétition ardue. Le premier contact étant fatal, pour multiplier ses chances d’accrocher l’autre, on est conduit à se créer un être universellement le plus séduisant possible, un profil « marketé ». Alors que dans la vie réelle l’approche peut se faire par touches, alors que l’on dispose de plusieurs pas pour franchir la distance vers celui que l’on envisage, sur Internet le jugement sera immédiat et souvent définitif.

Par ailleurs, la drague dans un lieu de socialisation, où l’on se trouve généralement entouré de proches, permet en cas d’échec de bénéficier d’une forme de soutien. Inversement, sur Internet, la non-réponse de l’interlocuteur ou le zapping laisse le dragueur seul derrière son écran, avec une blessure narcissique béante. Car les sites de rencontres, même s’ils nous entraînent vers un artifice qui nous éloigne de nous-mêmes, ont cette capacité de nous faire considérer ce soi virtuel comme faisant partie intégrante de notre identité. La drague online crée ainsi un sentiment de solitude plus grand, et pour certains une forme de souffrance dont il serait intéressant de mesurer l’effet délétère.

 

Passé le cap du premier contact online, restent en outre encore de nombreux d’obstacles. Avant le passage du virtuel au réel, quand tel est véritablement le but, a souvent lieu un dialogue interminable destiné avant tout à s’assurer de la compatibilité. On recherche désormais celui que l’on aura envie de rencontrer en fonction de critères préétablis. Lorsqu’il s’agit d’une quête uniquement sexuelle, à la limite pourquoi pas, encore qu’il y aurait là aussi beaucoup à dire : Internet aboutit souvent plus à une consommation sexuelle séparée qu’à une fusion de désirs.

Mais lorsqu’il s’agit de construire une amitié ou mieux, de faire une rencontre amoureuse, c’est l’essence même de la rencontre qui est en péril. On se souvient en effet de moins en moins que  le sentiment amoureux s’adresse à une altérité qui surgit et s’impose, non à un être déterminé en fonction d’une construction narcissique. Aimer constitue une expérience du monde à travers la médiation d’un autre différencié quand les sites de rencontre voudraient nous faire croire qu’il s’agit  d’une relation « assurée » fondée sur une communauté d’intérêts : aimer la même musique, les mêmes séries, les mêmes films, fréquenter les mêmes lieux, quand ce n’est pas plus cyniquement avoir des revenus équivalents, une activité professionnelle honorable, voire habiter à moins de 10km l’un de l’autre.

 

 

Prince charmant ≠ Mariage arrangé

 

Internet abolit ainsi la surprise de l’amour au profit de la rencontre arrangée jusqu’aux caractéristiques les plus intimes. Il prépare la rencontre quand c’est toujours fortuitement que naît la passion. Que l’on soit hétéro ou homo, comment tomber amoureux si l’on tend partout des filets pour éviter la chute ? Comment aimer sans se mettre en péril, sans accepter le bouleversement ? Comme le rappelle Badiou « L’amour, en tant qu’il est un goût collectif, en tant qu’il est, pour quasiment tout le monde, la chose qui donne à la vie intensité et signification […] ne peut pas être ce don fait à l’existence au régime de l’absence totale de risques ». Il serait vain de penser que l’on puisse aimer sans inconfort et il est curieux que là réside désormais inconsciemment le souhait des gays.

 

Chacun a bien évidemment le droit de rêver au prince charmant, mais le charme n’est pas égal à l’addition d’une série de caractéristiques physiques, vestimentaires et sexuelles.  Or c’est là le principal effet des sites de rencontre, si l’on n’y prend garde : à penser que l’on trouvera en ligne le compagnon répondant idéalement aux moult critères que l’on s’est fixés, l’on s’expose plus sûrement à vivre toute sa vie seul, ou à passer à côté de l’essence même du sentiment amoureux. La drague online formatée par les sites rend plus sûrement imperméable à la passion amoureuse qu’elle ne crée les conditions nécessaires à celle-ci. Alors que le sentiment amoureux est un élan, un transport qui permet d’aller au-delà de soi-même, au-delà du narcissisme, les sites de rencontre voudraient nous faire croire qu’il réside dans une correspondance entre identités. De même, alors que le sentiment amoureux s’initie dans la rencontre, les sites de rencontres tendent à laisser penser que la rencontre réelle constitue une étape finale, une sorte d’ultime  test  d’autant plus déceptif que chacun se sera construit un profil de séduction éloigné de lui-même. La confrontation à la réalité, à force de déception, conduit ainsi certains à sans cesse repousser cette étape, voire à ne plus la franchir, créant à nouveau une forme d’isolement.

 

 

Profiling ≠ Amour

 

On peut certes considérer que chacun reste libre de considérer la drague online comme un simple trompe l’ennui, un jeu sans effet sur la vie réelle. Mais il semble, si l’on en croit les témoignages, que les sites de rencontres soient devenus pour beaucoup le moyen le plus sûr de faire de nouvelles rencontres. Entendons par là à nouveau le moyen offrant le plus d’assurance de trouver celui que l’on considère comme l’être idéal. Parce qu’ils conduisent à croire en la toute puissance de l’objectivation, ils finissent par créer une nouvelle modalité de sélection que l’on applique également dans la vie réelle. Et ainsi certains d’opérer de véritables interrogatoires, de ne pas accepter la moindre différence d’opinion, de veiller à toujours garder l’autre à l’extérieur, et souvent de disparaître sans même un mot… La quête amoureuse se transforme rapidement en un vecteur d’éclatement, générateur d’incompréhension, de solitude et de souffrance, quand elle devrait au contraire favoriser le lien, enrichir, et construire chacun.

 

Il ne s’agit pas ici de faire l’apologie d’un bon vieux temps révolu, ou de décrier des nouvelles technologies, qui jouissent d’un potentiel  en grande partie encore inconnu. Mais simplement d’appeler à  une utilisation moins formatée et plus enchanteresse des moyens de rencontre aujourd’hui à notre disposition. Internet peut être un medium de séduction et de rencontre amoureuse, à la seule condition que l’on ne s’en serve pas pour faire du profiling, et que l’on se libère des codes dictés par les sites de rencontres.

 

En devenant un lieu de socialisation à part entière, Internet a acquis un rôle sociétal. À l’échelle de la communauté gay, les sites de rencontre, qui sont au virtuel ce que les bars et autres lieux de convivialité sont au réel, pourraient proposer d’autres modalités de mise en relation, des modalités plus ouvertes à la créativité et au jeu, à l’image de Facebook, où chacun peut trouver une forme de liberté de présentation et d’expression. Parce que Facebook constitue un lieu de convergences, un lieu de partages, on ne peut d’ailleurs à mon sens que se féliciter qu’il tende à devenir un nouveau moyen de rencontres et de drague. Encore faut-il rester prêt à accepter le hasard et la perturbation. Veiller à préserver l’essence du sentiment amoureux, et « défendre l’amour dans ce qu’il a de transgressif et d’hétérogène à la loi », tel est, me semble-t-il, comme le déclare Badiou « une tâche du moment ».


Stéphane Delaunay

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