par Pierre-Jean Chiarelli - Dimanche 27 décembre 2009
Pierre-Jean est journaliste & rédacteur dans une organisation internationale. Agé de 39 ans, il vit et travaille à New York depuis 2002. Sa passion pour les musiques noires et son attrait pour la différence l'auront conduit d'abord à Londres, où il fait ses classes dans le journalisme musical, avant le grand saut new-yorkais.
Les Israéliens ont mis les habitants de Gaza dans la merde. Littéralement, cette fois. C’est l’ONU qui le disait récemment à New York, où un représentant de l’agence des Nations Unies pour l’environnement expliquait aux délégations que les bombardements de l’opération « Plomb durci » avaient provoqué des inondations d’eaux usées traversant l’intérieur d’une partie du territoire occupé.
E
n frappant directement les infrastructures de Gaza il y a un an, y compris donc les usines de traitement, Israël, en plus de tuer encore plus de civils, en a profité pour pourrir davantage la vie des Palestiniens. Cela s’ajoute au fait que depuis des années, les familles gazaouies en sont réduites à se baigner dans une mer puante et insalubre, résultat de restrictions qui ne laissent pas d’autres choix aux services locaux que de déverser les déchets dans la Méditerranée. De cette eau, on ne peut tirer aucun poisson. On ne peut pas non plus la pomper pour irriguer les orangeraies, les oliveraies et les autres terres cultivables, laminées en outre par le passage des chars, si bien que la production agricole à Gaza est au point mort.
Et comme les autres pans de l’économie sont systématiquement entravés par les obstacles à la circulation et à la communication imposés par Israël, on comprend qu’il ne fait pas bon vivre dans cette bande côtière d’à peine 360 km2 où s’entassent 1, 5 millions de personnes. Ces dernières sont régulièrement privées d’électricité car la seule centrale électrique de la zone dépend de la fourniture au compte-gouttes du carburant autorisée par Israël. Les psychologues de l'Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA) ont répété cent fois que plonger dans le noir les habitants de Gaza, notamment les enfants, avait des effets catastrophiques sur le psychisme d’individus en état quasi permanent de stress traumatique depuis l’instauration du blocus en 2008.
Mensonge et petitesse
On pourrait, comme cela, aligner les horreurs infligées aux Palestiniens et faire correspondre à chaque violation des droits de l’homme perpétrée par l’occupant les explications brandies pour justifier ce que la majorité des gens considère à juste titre comme des humiliations. Ainsi, ce serait au motif de la sacro-sainte légitime défense et de la lutte antiterroriste que le Gouvernement israélien, presque malgré lui si on le suit, aurait fait assassiner autant de civils innocents et si peu de militants du Hamas (les seconds avaient rompu la trêve avec leurs roquettes bricolées et utilisaient les premiers comme boucliers humains), et que la reconstruction de la zone s’effectuerait au ralenti. Etcetera, etcetera.
Au-delà du caractère disproportionné des attaques et des incursions qui scandalise depuis toujours, il y a dans l’évolution du mensonge et la petitesse d’âme israéliens quelque chose de proprement fascinant. Une veulerie et une vulgarité qui cherchent à dissimuler un sadisme qu’une démocratie ne peut pas ouvertement se permettre. Car si Israël était une dictature, elle pourrait agir avec la même impunité que le Soudan, qui se contente de mentir sur le Darfour en minimisant les dégâts et son implication.
Or Israël, en dépit de ses exactions et de sa brutalité, est bel et bien une démocratie. Elle en utilise en tout cas les méthodes duplices pour asseoir son pouvoir et tester ses soutiens. Pour preuve, l’opération « Plomb durci » a, comme tout le monde le sait, été lancée à des fins électoralistes pour permettre à Tzipi Livni, ancienne agent du Mossad et Ministre des affaires étrangères au moment des méfaits, de montrer à l’électorat qu’elle en avait autant dans le treillis que ses rivaux mâles à l’aube des législatives. Et ces temps-ci, Israël, en poursuivant la colonisation illégale de la Cisjordanie et en multipliant les provocations à Jérusalem-Est et dans les environs de la ville sainte, teste le vital soutien américain. Là, l’excuse officielle est encore plus belle: Israël serait débordée par les éléments les plus religieux de Tsahal qui refusent d’empêcher des colons aussi orthodoxes qu’eux de s’installer au cœur des territoires palestiniens, ce qui entraîne l’éviction massive des Arabes. L’une des armées les plus puissantes et autoritaires du monde n’aurait pas les moyens de faire appliquer les ordres venus du Ministère de la défense dont elle dépend…Cette hypocrisie arrangeant le Gouvernement Netanyahou, il n’est pas étonnant que celui-ci, d’extrême droite, laisse faire et ne soit pas prompt à remettre de l’ordre dans ses rangs.
Alors Israël, démocratie ayant contracté le virus sécuritaire, empoisonnée par cette présence arabe, n’a rien trouvé de mieux que d’utiliser ses occupés à des fins politiques. C’est une étape intéressante dans l’histoire du conflit israélo-arabe, car ce changement n’aurait jamais pu se produire sans le durcissement de la population israélienne à l’égard du sort des Palestiniens, plus instrumentalisés que jamais (par certains « frères » arabes également). Une population de plus en plus complice, même à gauche, et qui ne veut plus d’un état palestinien comme voisin.
Démocratie électoraliste
Toutes les démocraties du monde sont électoralistes, elles testent toutes leurs alliances. Mais seule Israël le fait aux dépens de millions d’êtres humains dont, en l’occurrence, elle a la responsabilité, en tant que puissance occupante, de garantir les droits fondamentaux. Au fil du temps et des événements, c’est comme si les Palestiniens étaient devenus les dindons de toutes les farces entre les dirigeants des deux bords. Ils sont d’abord, chez eux, victimes des lamentables divisions entre le Fatah et le Hamas puis du jeu politique israélien, et, enfin, de la nouvelle donne diplomatique qu’Obama tente d’esquisser au Moyen-Orient, où l’appui des Etats-Unis à Israël pourrait être bientôt moins indéfectible. On se croirait dans un cauchemar que même Sade, Kafka et Lewis Carroll réunis n’auraient pas pu imaginer.
Et il y a le fond du problème, que ressuscite à sa façon et en recourant à des mots sensibles le Rapport Goldstone. Un document commandé par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU et qui indique noir sur blanc qu’Israël aurait commis à Gaza des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité. Ceux qui lisent Deleuze et qui écoutent Godard n’auront pas attendu un tel rapport pour savoir qu’Israël tient avec les Palestiniens l’objet de sa vengeance et de son ressentiment.
Le premier pensait, il y a vingt ans déjà, que les Palestiniens avaient été victimes de plusieurs Oradour-sur-Glane ; et le second, qu’historiquement, l’Allemagne avait projeté sa croix sur les juifs avant qu’Israël ne projette la sienne sur les Palestiniens.
C’est fort, idéalement indémontrable. La science politique et l’histoire ne pourront en effet jamais affirmer, prouver une chose pareille en toute objectivité car les supplices ne sont pas d’une magnitude égale. Mais c’est leur sens et leur nature qui autorisent à des parallèles aussi troublants pour la conscience. Claude Lévi-Strauss disait génialement, à propos d’autres contextes, que ce sont les différences qui se ressemblent. Les auteurs les plus éclairés et courageux qui ont évoqué des ressemblances entre la politique d’occupation israélienne et le ségrégationnisme de l’Apartheid ont illustré à leur manière cette idée.
Il reste que la situation des Palestiniens, prodigieusement injuste et cruelle, fait monter en nous une perplexité et une émotion qui aident à sentir ce que veulent dire Deleuze et Godard. À savoir que ce rapprochement ne va pas assez loin. Car, autrement qu’à une prison à ciel ouvert, c’est à un camp de concentration que Gaza s’apparente de plus en plus. Car s’exercent contre les Palestiniens cette violence gratuite et ces humiliations publiques d’une méchanceté semblable à celle dont parlent Primo Levi et la littérature du ghetto juif. Car, quand on entend Avidgor Lieberman, ancien videur de boîte de nuit (!) et Ministre israélien des affaires étrangères, évoquer avec sa voix de ventriloque la désarabisation d’Israël, s’exprime sans nul doute un désir d’élimination. Concernant l’Algérie, Jules Roy n’y allait pas par quatre chemins. Il racontait que les colons français rêvaient tout haut d’une Algérie débarrassée des sauterelles et des Arabes, une Algérie propre, aussi douce à vivre que la mère patrie elle-même. Peut-être est-ce au tour des Palestiniens de gêner à ce point.
Les Peaux-Rouges du Proche-Orient
Le bon débarras de la minorité palestinienne est-il possible ? Non, parce que les conditions ne sont pas réunies. Israël étant, on l’a dit, une démocratie, cela complique le drame, mais suppose aussi des pressions qui empêchent une issue trop tragique même en cas de conflit direct avec l’Iran. Mais pour autant, plus personne n’ose imaginer un dénouement heureux dans une région où les Palestiniens, expulsés, comme le disait Elias Sanbar, non pas vers des terres étrangères mais « vers la prolongation de notre chez nous », sont devenus les « Indiens du Proche-Orient » (Sanbar toujours). Des Peaux-Rouges ravitaillés par des tunnels de fortune, des incongrus apatrides dont même la diaspora et la communauté internationale, dépassées par l’ampleur des besoins, ne semblent plus en mesure d’améliorer durablement les conditions d’existence.
On dirait qu’en continuant d’agir comme elle le fait depuis plus de quarante ans et indépendamment des circonstances, Israël cherche à implanter dans les têtes palestiniennes une mémoire de malheurs aussi vaste que la sienne. Pour ce faire, elle prive les Palestiniens d’un État en réduisant leur espace, en les séparant, en les spoliant et en les faisant souffrir à petit feu.
Face à cette stratégie de l’étranglement au long cours, les Palestiniens de l’intérieur et de la diaspora ont appris à résister en rappelant régulièrement au monde leur existence. Grâce à l’art ou à l’écriture, mais d’abord par la force indélébile des témoignages. Il y a peu, une jeune Palestinienne de Jérusalem-Est racontait son expulsion et celle de sa famille de leur appartement. Dans ces cas-là, les Arabes jetés dehors sont aussitôt remplacés par des colons juifs. Elle disait avoir demandé aux policiers israéliens un peu de temps pour réunir ses livres. Elle se disait prête à dormir dehors « mais pas sans ses livres ». « Un jour, on fera les frais de votre intelligence et de votre détermination », lui aurait alors lancé un policier.