Le jackpot de la RDR

Les défenseurs des barebackers voudraient nous faire croire que la France est le seul pays où survivent encore des affrontements d’un autre âge sur la prévention gay. Il n’en est rien, bien sûr, et les récentes disputes qui font rage en Angleterre sur la responsabilité de la reprise de l’épidémie montrent bien que la base homosexuelle se rebelle contre la déformation de la prévention gay nourrie par la réduction des risques (RDR).

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Lundi 21 décembre 2009

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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Les défenseurs des barebackers voudraient nous faire croire que la France est le seul pays où survivent encore des affrontements d’un autre âge sur la prévention gay. Il n’en est rien, bien sûr, et les récentes disputes qui font rage en Angleterre sur la responsabilité de la reprise de l’épidémie montrent bien que la base homosexuelle se rebelle contre la déformation de la prévention gay nourrie par la réduction des risques (RDR).

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ne évidence : les taux d’infection des gays vivant à Londres sont plus élevés aujourd’hui qu’il y a 25 ans. La proportion de gays séropositifs qui contractent le virus de l’hépatite C augmente de 20% par an, selon le Dr Sean Cummings, un des spécialistes sida en Angleterre. Pendant ce temps, certains trouvent de plus en plus étrange que le Terrence Higgins Trust (THT) ou le Gay Men’s Health Charity (GMFA) n’aient pas de position très définie sur le bareback.. Tout le monde veut oublier ce sujet, comme s’il avait disparu. On parle d’ère « post-BB ». Et depuis un mois, un débat très animé est apparu sur les pages de Pink News et Homovision.

 

La chasse est ouverte

 

Le principal magazine gay Attitude titre sur « Gay men HIV: what went wrong?». Sur Homovision, Garey Leigh a conduit une série de trois articles qui résument ce qu’on pense ici à Minorités. Son second post « Political correcteness : the new religion » explique comment l’esprit PC est devenu le principal facteur de l’immobilité de la prévention. Dès que certains acteurs demandent des campagnes plus directes, voire choquantes, leurs avis sont noyés sous les critiques. Un peu comme ce qui s’est passé cet été avec la pub allemande et Hitler. Il a suffi que deux posts révoltés sur Yagg et ailleurs pour que les folles se mettent à crier d’horreur. 

 

Le troisième article de Garey Leigh est particulièrement révélateur. Dans « Fighting HIV – The way forward »,  l’auteur avance que la prévention en milieu gay devrait être menée par les personnes qui ont réellement envie de réduire l’incidence du sida au détriment de ceux qui sont surtout motivés par leurs carrières. La prévention du sida a récemment échoué en Angleterre et en Allemagne parce que la lutte contre cette maladie est devenue une industrie comme une autre. Et le but de toutes les industries, c’est de grandir, de prospérer et de dominer leurs concurrents.

 

Les pionniers qui ont fondé le Terrence Higgins Trust il y a 27 ans avaient pour objectif de stopper et de renverser la contamination du VIH. Mais cette organisation a grandi de telle manière que ses prérogatives sont de plus en plus éloignées de son but initial. Aujourd’hui, le budget du THT a explosé jusqu’à 16 millions de Livres. L’année dernière, THT a décroché le contrat conséquent pour le Pan London HIV Prevention Programme et, même s’il reste deux années à ce plan, on se demande pourquoi l’essentiel des campagnes de prévention du THT reste en direction des personnes qui sont déjà contaminées. C’est comme si on anticipait le côté inévitable de la contamination de milliers de gays séronégatifs.

 

 

Le miroir français

 

La réponse ? Ces contaminations récentes nourrissent tout un système de services en direction des personnes touchées. On le voit en France aussi : Aides défend la réduction des risques car une telle politique, pour être comprise, exige de nombreuses structures dans lesquelles, à la base, on explique aux gays comment NE PAS mettre le préservatif. De plus, il est temps de se poser des questions sur les aides pharmaceutiques que reçoivent ces associations, budgets qui, forcément, renforcent la place des industriels qui n’ont aucun intérêt à voir le nombre des séropositifs diminuer. Chaque personne qui devient séropositive aujourd’hui, ce sont des dizaines de milliers d’euros par an en traitements, il faut le rappeler. Et n’oublions pas que ces mêmes industriels restent les principaux soutiens de la presse gay : il suffit d’ouvrir le dernier numéro du magazine américain Out, où de nombreuses pages de publicité sont apportées par l’industrie.

 

Très remarquées aussi sont les pages de pub dans la presse gay gratuite anglaise sur la PEP, le traitement post exposition, qui donne de plus en plus l’impression qu’on peut s’amuser tout le week-end (aka prendre des risques) et aller chercher un traitement le lundi matin quand on a la tête dans le cul.

 

Paul Burston est un journaliste gay respecté qui remet en cause les clichés utilisés par les grandes associations pour anticiper l’échec des campagnes de prévention, comme : « Les messages qui font peur ne marchent pas » ou « Ces messages stigmatisent les personnes séropositives ». Il y a même un débat en Angleterre sur le fait que les capotes ne sont pas efficaces à 100% ! En fait, les associations préfèrent utiliser des slogans mous, middle of the road, qui étaient avant l'exclusivité des institutions. Il existait une répartition de fait des messages de prévention. Les institutions jouaient la carte du consensuel, les associations avaient des massages plus pointus. C'est désormais le contaire qui se passe.

 

 

La beauté de la peur

 

La prévention des risques doit incorporer un élément de peur. Les toxicos n’ont pas changé leurs habitudes uniquement parce qu’on a été sympas avec eux, il faut arrêter. On impressionne les gens par la peur car elle dissuade de prendre des risques. Plus que jamais, la société est dévorée par l’idée la peur (« Paranormal Activity », anyone?), tout le monde en parle et tout le monde écrit des articles ou des livres sur le sujet. Et les gays ? Pareil. Pour l’instant, ils frétillent avec leurs séries TV sur les vampires, comme si le sujet du sang n’était pas déjà au centre de l’imaginaire actuel. Il y a un renouveau du film de vampire, particulièrement chez les gays. Ce n'est pas un phénomène de lesbiennes, ni de transgenre : c'est un truc de gays. Et le vampire, on sait tous ce que c’est : un barebacker qui ne meurt pas. Il vous mord et vous n’êtes plus pareil après. Le sang, c’est ce qu’on montre quand on ne peut pas montrer le sperme.

 

Nick Alexander me disait l’autre jour que les campagnes contre le tabac n’ont pas à être approuvées par ceux qui sont en train de mourir du cancer du poumon. Ainsi, les campagnes de prévention ne devraient pas être approuvées par ceux qui sont déjà séropositifs. Il faudrait commencer à voir le sujet sous un autre angle : les séronégatifs sont les experts de la prévention gay, puisque ce sont eux qui sont restés séronégatifs après 25 ans d’épidémie. Et on ne les entend jamais.

 

 

Un conflit décalé dans le temps

 

Finalement, les Anglais s’engueulent aujourd’hui autour de questions qui ont clivé beaucoup de gens en France il y a 5 ans. Nous avons anticipé ces problèmes car je pense que le milieu associatif français est plus divers. Certains cherchent vraiment à imaginer quelle sera la situation dans les années à venir. C’est tout le débat de l’indépendance des agences comme l’Inpes en France. Les campagnes menés par l’Inpes ont été torpillées par Warning parce qu’elles ne répondaient pas aux demandes d’associations qui, essentiellement, défendent le point de vue des séropositifs. Il faut une vraie indépendance entre les associations qui apportent des services en faveur des séropositifs et les agences qui apportent des conseils en direction des séronégatifs.

 

Ce qui est jeu ici, c’est l’uniformisation des messages de prévention en direction des gays à travers l’Europe. La RDR est en train d’être adoptée en France, mais les associations anglaises subissent déjà des critiques très directes qui font état de l’échec de cette stratégie. Allons-nous imiter les Anglais et réaliser dans 5 ans que ce fut une erreur ? Allons-nous suivre les Allemands avec une scène club qui laisse la meilleure place au sexe non protégé ? Emmanuel Château d’Act Up remarquait lors de la journée RDR du 14 décembre dernier qu’il était quand même étrange d’avancer une politique globale de la RDR sans évaluer scientifiquement si cette axe de prévention avait porté ses fruits en Europe. Il est encore temps d’appliquer ce qui fonctionne à l’étranger, et de refuser ce qui, visiblement, est un échec.

 

 

Bingo! De l'argent frais!

 

Le problème, c’est que l’Etat sera trop content de déléguer ses responsabilités aux associations de service, comme Aides, qui seront heureuses d’avancer leur échiquier associatif à travers des programmes qui, grosso modo, sont les mêmes partout. Le nouveau souffle de la prévention gay dépendra de ces financements. Comme les programmes de dépistage rapide en France, ils prendront beaucoup de temps à prendre forme. Il ne faudra pas s’attendre à une avalanche de projets au cours de l’année 2010. Pendant ce temps, la courbe des nouvelles contaminations chez les gays ne cessera de progresser. Mais la course est déjà lancée pour chercher les financements. La RDR, c'est le jackpot de la lutte contre le sida. C'est le garde à manger de toutes les structures LGBT qui avaient tant besoin de sous pour traverser la crise.

Déjà, certains sites comme Yagg multiplient les vidéos de prévention un peu débiles pour se mettre dans la course, des budgets très attendus. On se remet à pondre un bon texte sur la PREP, après des mois et des mois de petites brèves de rien du tout. 2009 a été l'année du sida light, 2010 sera celle de la foire aux subventions. Elles vont toutes se battre pour obtenir tel budget fléché pour tel programme de « santé positive ». On va enfin pouvoir se faire un peu de fric sur le sida. En attendant que Pierre Bergé déboule avec des millions d'euros.

 

Après la journée de présentation du rapport sur la RDR, je me suis trouvé dans le métro avec Gilles Pialoux, un des deux rapporteurs du rapport. Je lui ai demandé quelles étaient les chances de survie ses recommandations, face à des arbitrages ministériels et des réductions de budgets de l’Etat. Il semblerait que le ministère de la Santé et DGS vont suivre. Reste à savoir qui va bénéficier de leurs largesses.

Minorités ne demande rien.


Didier Lestrade