par Didier Lestrade - Dimanche 13 décembre 2009
Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.
Il y a un an, le Financial Times publiait un article sur les difficultés des hommes modernes devant le concept de l’âge adulte. William Sutcliffe avançait dans « Lost Boys » que les hommes refusent désormais de grandir. On sait maintenant que c’est un peu plus emmerdant que ça : ils refusent de vieillir.
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epuis le début de Minorités, nous nous montrons intéressés par le sujet de la vieillesse, particulièrement chez les gays, parce que nous pensons que c’est un domaine qui pourrait servir d’exemple. Si les gays trouvaient des moyens pour anticiper leur vieillesse à travers des structures dans lesquelles ils pourraient vivre leurs derniers jours dans un environnement calme et dynamique à la fois, il est possible d’imaginer que de nombreuses problématiques (la prévention, la santé, l’incertitude face à l’avenir, etc.) permettraient d’offrir des réponses aux questions existentielles qui agitent une communauté obsédée par la jeunesse. C’est ce que l’on résume souvent à travers le cliché du « projet de vie ». Si la cinquantaine marque la mort de l’homosexuel normal, sa date de péremption, alors il faut trouver des solutions à cette obsolescence.
Les gays et les lesbiennes du baby boom, comme les autres, ont connu trop de choses extraordinaires pendant les années 70 et 80 pour survivre dans des maisons de retraite traditionnelles où leur identité serait réduite à néant après des années d’indépendance culturelle. Ces hommes et ces femmes ont appartenu à la génération qui a imposé beaucoup de changements à la société et ils se demandent pourquoi leur fin de vie ne bénéficierait pas, elle aussi, de ces idées novatrices. Ce sont eux qui ont milité et manifesté dans les rues. Leur vieillesse ne peut donc pas être le moment où la normalité aurait son ultime revanche. Ils ont droit à une spécificité en matière de vieillesse, comme ils en ont une dans la sexualité et la culture. Si la société et la communauté LGBT ne parviennent pas de trouver des structures permettant de vivre ces dernières années de manière correcte et décente, ce sera le pire échec de l’intégration. Différents, vous pouviez l’être quand vous êtes adultes. Mais vous ne pouvez pas vivre cette différence avec la vieillesse et la mort ?
C’est un sujet qui passionne tout le monde. Dès 2004, Libération publiait un Grand Angle sur « vieillir comme on a vécu », un article qui présentait un projet de maison pour femmes « âgées, autonomes, solidaires et citoyennes ». Le lien était fait entre le féminisme et le « moment délicieux de la vieillesse » pour montrer que l’engagement d’une vie se poursuit chez les seniors. Mais, six ans après, les expériences pilote sont toujours aussi rares. Dans le sida, on a expérimenté dans les lieux de fin de vie, dans les maisons de repos, dans l’expression du décès et du souvenir. Ces expériences ne sont malheureusement pas la norme et tout le monde redoute ces structures. Pourtant, chacun a sa petite idée de ce qui pourrait être fait.
Maison de retraite LGBT = recette pour un blockbuster
Je rigole souvent avec mes amis quand on délire sur ce que serait une maison de retraite LGBT. Trois copains pédés qui se connaissent depuis 30 ans et qui ont décidé de finir ensemble dans une maison à la campagne. Leurs amies lesbiennes en couple, ou pas, vivant avec eux. Une folle transgenre pour compléter le tableau. Un bisexuel pour la bonne mesure. L’hétéro du coin qui assume son rôle minoritaire. Il y a tout pour faire l’ébauche d’un script pour blockbuster au cinéma. On peut choisir la version bourgeoise, la version bio, la version SM hard, la version culture et opéra, la version post-ravers des années 80. Il faut imaginer les intrigues drôles que pourrait susciter ce mélange de folles vivant au quotidien. Les drames de la maladie et de la vieillesse, les séjours à l’hôpital, le retour à la maison fêté par les colocataires dans le grand salon avec le convalescent sous sa boule de miroir.
Les difficultés budgétaires d’une telle communauté. Mais aussi la vie, jour après jour, quand chaque habitant d’une telle maison de retraite parvient à survivre en s’adonnant à sa passion : lecture pour celui-ci, jardinage pour l’autre, cuisine, déco, bricolage, méditation. C’est la version moderne des « Golden Girls » avec un twist des "Chroniques de San Francisco", à inventer. Bien sûr, nous savons que cette description est trop belle, trop bourgeoise. Mais elle peut être l’ébauche d’une recherche plus écologique, plus décroissante. Le but n’est peut-être pas de créer des structures LGBT, mais de proposer des idées pour des maisons de retraites gay friendly.
Dans des pays voisins comme l’Allemagne, on crée déjà des maisons de retraite pour les Turcs musulmans. Ah encore la religion, vous allez dire. Réfléchissez un moment. Ben oui, forcément, en vieillissant la religion est plus importante qu’à 30 ans. Bref, pour plein de raisons pratiques et religieuses, l’exemple allemand montre que l’on peut aider une minorité à vivre mieux la fin de vie, avec des soins particuliers, une compréhension particulière pour certaines spécificités. C’est un moment d’expérimentation pour ceux qui ont envie de passer ces dernières années de leur vie avec des personnes qui les comprennent, qui savent pourquoi elles sont là, qui partagent les mêmes attentes.
Nouveaux services à la personne
Il est étonnant de réaliser que, depuis une quinzaine d’années, les gays et les lesbiennes se sont emparé de projets souvent réussis comme des maisons d’hôte, des hôtels, des spas, des jardins du souvenir (ces parcs qui font office de cimetière). À travers ces entreprises, car ce sont des entreprises, les gays et les lesbiennes ont montré qu’ils pouvaient organiser de nouveaux services pour les personnes LGBT en les protégeant de l’homophobie. Alors, pourquoi pas les retraites LGBT ? Il existe une énorme demande, nous le savons tous. Rares sont ceux, parmi nous, qui ont la chance de savoir où et comment ils vont vivre leurs derniers jours. La très grande majorité n’en a tout simplement pas les moyens. Il est même très facile d’imaginer que cette incertitude entraîne des problèmes psys et physiques chez les gays (VIH, alcool, tabac, suicide, etc.). Ils sont inquiets, ils vivent mal le moment présent, ils prennent des risques parce qu’ils ne savent pas comment affronter leur image quand ils auront 60, 70, 80 ans.
L’expérience du sida est fondamentale dans cette approche. La première génération d’homosexuels qui aura peut-être accès à ces maisons de retraite est celle qui est le plus touchée par l’épidémie. Ils ont vécu cette maladie à son moment le plus grave, et plus ils vieillissent et plus ils prennent des risques. Arrivés à la soixantaine, ils ont cumulé des décennies d'exposition protégée (ou pas). Quand ils sont séropositifs, cette affection s’ajoute aux autres pathologies qui se déclarent avec la vieillesse. L'Agence Nationale de Recherches sur le Sida (ANRS) a organisé cette année un colloque sur le vieillessement accéléré des personnes vivant avec le VIH. De même, cette génération est celle qui a vécu avec la drogue. Aux Etats-Unis, la Substance Abuse and Mental Health Administration prévoit 4.4 millions de personnes âgées dépendantes en 2020, contre 1 .7 million en 2001. La vie dans ces maisons de retraite ne sera pas aussi jolie que celle qui pourrait servir de trame au blockbuster du cinéma évoqué plus haut. Elle devra répondre à une situation d’urgence pour des milliers de personnes LGBT qui vieilliront avec des pathologies particulières.
À l'avant-garde, à nouveau
Nous savons pourquoi ces projets n’existent pas. Une maison de retraite LGBT, même pour un nombre réduit de personnes, c’est un budget de fonctionnement beaucoup plus lourd qu’une maison d’hôte ou un hôtel. La santé, les soins, la vieillesse, tout cela demande des services qui coûtent cher. Mais, après tout, ces services existent. Il suffit de les adapter à la demande LGBT. C’est aussi une source d’emploi et une envie d’entreprendre, pas forcément pour faire du profit, mais pour être indépendant. Il y a des aides. Mais c’est surtout une nouvelle contribution à la société. Si nous parvenons à réaliser ces projets, nous aiderons concrètement la vie de milliers de personnes LGBT (beaucoup plus que ceux qui sont concernés par le mariage, à mon avis), mais aussi nous aidons concrètement la société afin d’envisager des services spécifiques pour d’autres minorités.
Maintenant que les centres communautaires de santé ne sont plus un tabou en France, il faudra étendre cette dynamique de Paris à la province où de nombreuses personnes LGBT veulent retrouver les paysages de leurs originies pour y vivre leurs derniers jours.