Herbivores, la fausse exception nippone
par Tamiyo Shiroya - Dimanche 22 novembre 2009
Tamiyo est une sociologue spécialiste des mouvements sociaux et des nouvelles religions. Vivant en partie à Hokkadio, en partie en Europe, elle parle aussi français, anglais et néerlandais. Observatrice des changements sociétaux, elle est aussi une artiste d'avant-garde: elle vient de sortir un EP techno-ethnique assez impressionnant.
On a beaucoup lu de choses sur les « mangeurs d'herbe », ces jeunes Nippons peu portés sur la viande, les filles et les traditions viriles. Mais est-ce une spécificité japonaise, un cliché médiatique ou un phénomène plus large? Nous avons donc demandé à une spécialiste, la sociologue Tamiyo Shiroya, de nous expliquer ce phénomène. Attention, attention, cet article regorge d'unicode... [1]
Q
uiconque voyage au Japon ces derniers temps se rend compte qu'il y a de plus en plus de jeunes hommes qui sont plutôt efféminés. Cela change fortement des pêcheurs virils, des samouraïs et des salarymen qui vont boire avec leurs collègues et voir les prostituées après le travail. Ce n'est que depuis la fin 2006 que le terme « herbivore » se lit et s'entend dans les médias japonais, depuis un article de Maki Fukusawa, chroniqueuse au journal en ligne Nikkei Business. Elle est la première à souligner que ces garçons nés dans les années 1970 ne sont pas vraiment des carnivores, c'est à dire peu porté sur le sexe et les activités viriles.
Les soushoku danshi (草食男子) ont un comportement atypique qui fait penser aux herbivores: douceur, gentillesse, pas du tout obsédé sexuellement. Les médias étrangers sont ravis de reprendre le terme, avec derrière l'idée que le Japon n'est plus une menace et que la nouvelle génération est décadente, obsédée par son apparence.
La presse parle aussi d'une « génération herbivore » (soushi-kei danshi, 草食系男子), et la met en relation avec d'autres courants sociologiques de la jeunesse nippone, en particulier les iyashi-kei (癒し系), cette génération de jeunes qui veulent apaiser les gens. La plupart ont une vision économe de la vie et du travail: on évite les gaspillages, on recherche l'efficacité (aussi pour le bonheur, d'où l'importance de la maison, de la douceur et de la famille), et la conscience écologique est très présente. Ce n'est en rien une nouveauté au Japon: il a toujours fallu être économe et en harmonie avec la nature sur une île aussi peuplée et montagneuse, et cette génération ne fait que remettre au goût du jour des qualités qui n'auraient jamais dû disparaître. En fait c'est plutôt le matérialisme d'après-guerre qui a été une exception.
Quand on creuse un peu, on se rend compte que ces herbivores ne sont pas une exception: 60% des jeunes Japonais se considèrent comme herbivores d'après l'étude d'une agence de rencontre. Il privilégient la famille, les amis et la chaleur humaine plutôt que devenir comme leurs pères, distants, froids et surinvestis dans leur travail.
Du côté des filles, il y a aussi l'inverse, les filles carnivores, agressives et ouvertement portées sur le sexe, mais aussi les « filles de la forêt » (mori girls 森ガール) qui tricotent leurs vêtements et semblent se nourir de baies et de champignons. Ces filles ultra-naturelles ne veulent plus jouer aux filles soumises et superficielles ou aux créatures de manga improbables et préfèrent retourner vers une attitude et un apparence plus naturelle.
Par ailleurs les Japonaises disent préférer les carnivores à plus de 60%. Autant dire qu'il y a un hiatus entre ce que désirent les jeunes hommes, et ce dont rêvent les femmes. Mais bon, les différences entre ce que souhaitent les hommes et les femmes ont toujours existé, donc rien de nouveau là-dedans.
Ce que la presse occidentale a manqué de remarquer, c'est que ce mouvement « herbivore » n'est en rien une spécialité japonaise, mais plus largement asiatique: la Chine, Taiwan, Hong Kong et la Corée sont tout aussi touchés. La nouveauté ne vient pas du rejet du gaspillage ou du matérialisme macho, mais tient surtout au fait que ces jeunes hommes veulent une relation égalitaire avec les femmes. Dans un Japon encore très macho ou une très conservatrice Corée, cette envie d'égalité est vraiment révolutionnaire.
Les explications concernant la génération herbivore sont nombreuses, et la vérité est probablement au milieu: diversification des modèles masculins, confusianisme, retour vers un mode de vie plus harmonieux, égalité de plus en plus poussée dans le monde du travail qui distribue mieux le poids des responsabilités entre hommes et femmes, baisse de la natalité, opposition au modèle occidental de développement économique sans fin... Il ne faut pas oublier que le système économique qui justifiait le surinvestissement au travail des hommes, le salariat à vie, est devenu une exception: dans une Asie où les jeunes n'ont plus forcément les moyens d'être des consommateurs, les priorités changent.
Mais est-ce une spécialité asiatique ou pas la conséquence d'un changement économique majeur dans lequel la nouvelle génération a très difficilement accès au mode de vie de leurs parents? D'ailleurs, les deux auteures françaises derrière le livre qui a révélé ce phénomène de précarité générationnelle en France, Les intellos précaires, sont aussi de grandes nipponophiles. Les Rambach ont plusieurs voyages au Japon et des romans ayant lieu à Tokyo à leur actif. Je doute que ce soit un hasard.
Le Monde et Le Figaro se moquent peut-être des jeunes Nippons pas assez virils et pas assez portés sur le sexe, flattant ainsi l'égo des Français qui se voient encore en Gaulois moustachus et priapiques, mais les herbivores ne sont que l'avatar d'un problème beaucoup plus large qui touche aussi les jeunes Européens: l'impossibilité de soutenir un modèle consummériste tel que leurs parents l'ont vécu, la prise de conscience écologique, le désir de chaleur humaine et d'harmonie sociale... Peut-être que, comme en téléphonie, le Japon est juste un peu en avance.
Test: herbivore ou carnivore?
Le test inventé par les médias nippons pour voir si vous êtes un herbivore:
☐ Ne pas s'intéresser aux sports de combat
☐ Commencer avec du thé oolong quand on sort avec les collegues ou des amis et non avec de l'alcool
☐ Parler à vos amis de vos histoires de coeur
☐ Ne pas detester lire les mangas pour les filles
☐ Ne pas aimer les aventures d'une soir
☐ Suivre la presse en ligne de façon quotidienne
☐ Garder en réserve des friandises au travail
☐ Contacter ses parents plus d'une fois par semaine
Notes
[1] Si vous êtes sur un PC équipé de Windows, il se peut que certains caractères ne soient pas visibles. Il faut alors installer une police de caractère japonaise. Une aide en ligne existe. Les lecteurs sous Mac ou Linux ne devraient pas avoir de problème.
