Act Up est un cerisier
par Didier Lestrade - Dimanche 15 novembre 2009
Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.
C’est un vingtième anniversaire que l’on célèbre timidement, parce qu’on n’a plus les moyens de s’acheter un gâteau. Alors, un livre sort. Derrière ce livre se cache une question fondamentale : à quoi sert un groupe désormais épuisé ? Faut-il laisser la place pour qu’un autre militantisme puisse naître ?
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’ai un sentiment très ambivalent sur ce livre. Tout d’abord je dois dire qu’il m’a été gentiment envoyé par Stéphane Vambre, le nouveau président d’Act Up. Comme les précédents, il m’a proposé de le rencontrer pour « parler ». Je n’ai pas demandé ce livre, j’allais l’acheter. Je n’attends rien de spécial de la part d’Act Up depuis longtemps. Mais me voici comme un journaliste face à une attachée de presse. Si je dis quelque chose de négatif sur ce livre, cela l’attristera. Et ceux qui ont travaillé sur le projet. Mais si je ne dis pas ce que je pense, alors ça ne sert à rien.
Plusieurs personnes ont travaillé sur ce livre. Arlindo ne se mettra pas trop en colère. Je sais qu’il est revenu cette année à Act Up parce qu’il avait envie de tenter un dernier rapprochement avec l’association, il se devait d’essayer une dernière fois. Et puis il est parti à nouveau. Il a fait partie du groupe qui a coordonné ce livre parce qu’il voulait s’assurer que les anciens seraient crédités, que l’histoire serait respectée. Claire Vannier y a travaillé parce qu’elle est fidèle. Emmanuelle Cosse y a travaillé aussi, ce qui est malin quand on se présente N°2 de liste d’Europe Ecologie pour les prochaines régionales.
Maintenant que certaines précautions ont été prises pour montrer que je suis conscient des personnes derrière ce projet, avec des sensibilités qu’il faut respecter, il y a un verdict. And it goes like this.
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Si j’avais 20 ou 25 ans aujourd’hui, je ne crois pas que ce livre m’attirerait. Je crois que ce serait un repoussoir. Je ne parle pas du militantisme d’Act Up, en soi, qui est très bien illustré par des pages et des pages de photos et d’affiches qui donnent une assez bonne idée du parcours de l’association en vingt ans. Ce livre, tel qu’il est, répond aux exigences militantes de l’association, mais ce n’est pas un livre attractif. La préface de Bergé, les textes choisis, les magouilles derrière ces textes et derrière cette préface, on est à l’opposé de l’idée originelle d’Act Up. Ce livre est une illustration limpide du décalage entre l’image d’Act Up et la vieillesse d’un discours, d’une manière d’écrire. Pour le coup, c’est une tentative complètement ratée pour convaincre qu’Act Up est toujours moderne.
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Le romantisme de l'absence
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Il y a une grande perversité à Act Up-Paris - et qui n'existait pas à Act Up-New York d'ailleurs. Cette envie d’écarter les personnes, en tant que visages, pour que tout le monde soit mis au même niveau, qu’il n’y ait pas de privilège dans la mémoire, que le groupe soit formé d’une masse abstraite de militants qui seraient d’autant plus efficaces qu’ils seraient méconnaissables. Ce qui s’avère puissant en tant que groupe de pression est déplacé dans ce livre qui se montre, finalement, obsédé par l’oubli de ses propres militants. Pendant vingt ans, cette association a su rassembler des milliers de personnes très différentes que l’on ne voit pas. Des dizaines de noms et de personnalités me viennent à l’esprit, et ils sont invisibles.
Je sais très bien que personne n’a vraiment décidé ça, personne n’est vraiment responsable de cet état de fait. C’est l’association Act Up qui fonctionne de cette manière. C’est ce qui se passe quand on ne discute pas du fond des choses, quand dix personnes travaillent un projet avec un éditeur qui s’en mêle et toute la lourdeur que cela entraîne, le mensonge derrière une prétendue démocratie. Avec, à la fin, une évidence que personne ne voit : ce livre n’a pas de visage.
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Ce livre montre une association de lutte contre le sida qui occulte ceux qui sont morts, ceux qui ont claqué la porte, ceux qui ont partagé les moments les plus forts de leurs vies avec Act Up. Quand on tourne les pages, c’est criant. Dans la très grande majorité des photos, les militants ne sont pas reconnaissables, ou alors ils sont loin. Bien sûr, on voit Hugues Charbonneau et Catherine Deneuve en grand, thanks but no thanks. La plupart des textes reproduits ici ne sont pas signés. C’est un livre finalement fantomatique, non pas parce que les personnes qui l’ont produit le voulaient ainsi, mais parce que l’association Act Up, qui sait si bien dramatiser la disparition des personnes mortes du sida, ne sait toujours pas comment leur accorder un visage.
Il y a très peu de femmes dans ce livre et il faut chercher certaines présidentes à la loupe. Beaucoup de personnes déterminantes dans l’histoire d’Act Up ne sont pas là . Je ne parle même pas des morts, je parle aussi de ceux qui sont vivants.
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Et surtout qu’on ne me dise pas que je regrette ça parce que je ne suis pas très visible. J’ai ma photo, le quota est respecté et puis, surtout, je m’en fous. J’ai même arrêté de râler sur le fait que ce livre n’est pas foutu de respecter, dès sa couverture, la vraie police de caractère d’Act Up. Vingt ans à radoter sur ça et on ne comprend toujours pas pourquoi c’est important. Je n’ai vraiment pas besoin de ce livre pour savoir ce que j’ai fait. En revanche, j’ai toujours insisté pour que le souvenir soit entretenu. Et pas seulement pour certains, qui sont vénérés aujourd’hui à travers un culte de la personnalité très malsain.
Non, moi ce qui m’a toujours intéressé à Act Up, c’est le souvenir de ceux qui ont fait beaucoup, qui se sont épuisés pour cette association et qui ne sont pas célèbres. Ce livre, c’est le romantisme de l’absence. On glorifie le militantisme, mais pas ceux qui l’ont rendu possible, qui l’ont expliqué. Ce livre ne donne pas envie. Il ne donne pas envie de rejoindre Act Up. Il ne donne pas envie de se replonger dans son histoire. La seule chose qui me choque vraiment, c’est ce passage obligé, celui de l’argent, de l’influence. C’est la préface, le seul texte signé.
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Le cerisier
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En 2002, quand je suis arrivé dans ma nouvelle maison, à la campagne, il y avait un énorme cerisier sur la terrasse. Il était immense. Au printemps, il était recouvert de fleurs. Au moment des fruits, il y en avait tellement qu’il était impossible de s’approcher de cet arbre qui affolait des milliers de guêpes. Et puis, en moins de deux ans, cet arbre est mort. Tout d’un coup. Mon ex Jean-Luc m’a confirmé que les cerisiers mourraient ainsi, sans prévenir, quand ils arrivaient à maturité. Il a fallu l'abattre.
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Act Up, c’est l’allégorie de la graine, celle de Thoreau. Cette association de lutte contre le sida est comme un arbre. Il y a eu une graine et, pendant ses trois premières années, cet arbre a bénéficié d’un tuteur bien droit, de l’eau, du soleil. Ce jeune sujet a été protégé. On lui a fait de la place pour qu’il se développe. Cet arbre a poussé très vite. Tout le monde l’encourageait et chacun lui apportait de l’humus et des engrais divers, venant de plein d’endroits différents. Chacun lui donnait quelque chose. Cet arbre avait à manger, il n’avait jamais soif, ses tuteurs étaient fermement ancrés dans le sol, ses branches ont très vite donné des fruits.
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Au bout de dix ans, ses tuteurs se sont avérés superflus, l’arbre était assez grand pour se débrouiller tout seul. Les jardiniers qui s’étaient occupés de lui se sont éloignés, pensant qu’ils avaient rempli leur travail. Comme l’arbre produisait beaucoup de fruits, les corbeaux et les parasites ont commencé à s’approcher pour voler une part de la récolte. Ils disaient : « J’ai apporté de l’eau moi aussi, j’ai droit à une part de récolte ». Et comme on l’avait presque oublié, ils ont rappelé qu’ils avaient fait des offrandes à l’arbre, en mettant à son pied des bouquets de roses rouges, des photocopieuses, des chèques.
Comme les anciens jardiniers étaient partis, il n’y avait plus personne pour éloigner ces rapaces et l’arbre fut bientôt envahi de sangsues. Les récoltes appartenaient désormais à des marchants très riches qui devenaient encore plus riches alors que ceux qui entretenaient l’arbre étaient encore pauvres. Certains ont vite compris que le seul moyen, pour eux, de gagner de l’argent, c’était d’assurer la tranquillité des corbeaux et des parasites.
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Finalement, l’arbre s’est épuisé. Ceux qui avaient planté la graine avaient choisi un arbre dont la particularité était de pousser vite afin de produire des fruits très rapidement aussi. Dans la famille des arbres, il appartenait au sous- groupe des cerisiers. Des arbres qui poussent vite, qui donne leurs fruits au mois de juin, au moment de la Gay Pride. Mais qui meurent d’un coup quand ils arrivent à maturité, comme le font les cerisiers. Sans que l’on puisse faire quoi que ce soit. Ils arrivent au bout de leur cycle. Il y a des arbres fruitiers qui peuvent vivre longtemps. Les cerisiers n’en font pas partie.
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Faire du bois
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Quand le cerisier meurt, sa vie n’est pourtant pas finie pour autant. Mais il faut se résoudre à le couper. Bien sûr, ce n’est pas une décision facile à prendre. On apprécie l’habitude de voir ce grand cerisier dans le jardin, on a du mal à imaginer ce que serait le paysage sans lui et, en vingt ans, il a marqué notre existence. On a développé une relation tendre avec lui, il est la preuve de notre amour. Comment prendre une tronçonneuse et l’abattre ? Certains n’en ont pas le courage. Ils ne veulent pas être ceux qui auront fait tomber cet arbre. Abattre un arbre, c’est un geste aussi puissant que le faire naître.
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C’est pourtant la seule chose à faire si on veut avoir d’autres fruits. Il faut planter un autre arbre un peu plus loin. Pour moi, ce livre, c’est la preuve supplémentaire qu’il faut arrêter ce groupe. Cela fait des années qu’Act Up se traîne et ne produit plus beaucoup. Ce groupe prend trop de place. Il faut que les jeunes puissent créer une autre association sans subir le regard d’Act Up. C’est précisément parce que je fais partie de ceux qui ont planté l’arbre, il y a 20 ans exactement, que je suis convaincu qu’il faut un autre groupe, un autre arbre, une autre idée, pour une autre époque.
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L’arbre d’Act Up est quasiment mort et ses branches n’ont plus de feuilles. La sève ne circule plus. Il faut couper l’arbre car les branches mortes sont dangereuses pour ceux qui passent à proximité. Et ce n’est pas en élaguant ces branches que l‘arbre va trouver une nouvelle jeunesse. C’est un cerisier : il supporte mal les coupes franches, les plaies importantes l’affaiblissent. De graves maladies pénètrent par ces plaies béantes.
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Il faut couper cet arbre parce que sa mort lui donne une nouvelle valeur : son bois peut être vendu ou offert, il peut être débité pour faire du feu et se chauffer l’hiver. Il peut être aussi travaillé pour faire des meubles. Mais en tout cas, son bois ne servira que si l’arbre est coupé et que ses jardiniers acceptent de le voir mourir. Mieux : ce sont eux qui vont l’abattre avec les bûcherons qui savent faire ce travail sans dégât, sans danger.
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Alors, bien sûr, et c’est là où nous revenons à ce livre. Témoigner sa fidélité envers le souvenir d’Act Up n’a plus rien à voir avec les défis apportés par le monde d’aujourd’hui. On ne se bat pas avec les outils d’hier. Mais les rapaces et les corbeaux sont contre la mort de l’arbre. S’il reste trois cerises sur un bout de branche, ils sont là à crier : « Regardez, il y a encore des fruits ! ». Ils ne diront jamais que cette récolte est bien ridicule à côté de la belle production de l’arbre à sa maturité. C’est dans leur nature : les rapaces ne savent pas planter de graine. Ils n’ont pas d’idée fondatrice. Cela ne les intéresse même pas. Leur fonction, c’est de sucer le sang, sur le court terme. S’ils étaient si malins que ça, ils seraient d’accord pour que l’arbre soit abattu, puisque la place libérée dans le jardin permettrait la plantation d’autres arbres qu’ils pourraient vampiriser. Mais tant qu’ils sont là , à voler les derniers fruits de cet arbre qui ne produit plus, ils s’estiment chez eux. Le patrimoine de l’arbre est devenu le leur. L’arbre est une couverture qui ne sert qu’à eux. Et plus ils possèdent des arbres, plus ils sont contents. Ils veulent être riches. Encore plus riches. Toujours plus riches.
