Maladies et inégalités, la révélation

Il est parfois des livres essentiels qui changent la société et la politique juste en disant les choses telles qu'elles sont. C'est le cas d'un ouvrage fort simple mais passionnant de deux sociologues britanniques, Richard Wilkinson et Kate Pickett. The Spirit Level, Why More Equal Societies Almost Always Do Better met la plupart de nos maux collectifs en rapport avec deux données faciles à mesure: la richesse absolue, et la richesse relative.

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Laurent Chambon

par Laurent Chambon - Dimanche 08 novembre 2009

Laurent Chambon est docteur en sciences politiques, spécialiste des minorités en politique et dans les médias, ancien élu local travailliste à Amsterdam et chercheur en sciences politiques, et est co-fondateur de Minorités.

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Il est parfois des livres essentiels qui changent la société et la politique juste en disant les choses telles qu'elles sont. C'est le cas d'un ouvrage fort simple mais passionnant de deux sociologues britanniques, Richard Wilkinson et Kate Pickett. The Spirit Level, Why More Equal Societies Almost Always Do Better met la plupart de nos maux collectifs en rapport avec deux données faciles à mesure: la richesse absolue, et la richesse relative.

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our faire ce livre, les époux Wilkinson ont mis en relation de nombreuses statistiques, par État fédéré pour les États-Unis, et par pays pour l'ensemble du monde occidental. Ils expliquent que ces chiffres sont disponibles un peu partout mais que personne n'avait vraiment eu la curiosité de les compiler comme eux l'ont fait. Plus que le texte d'explication, ce sont les graphiques qui sont vraiment lumineux: d'un côté la richesse absolue ou la richesse relative, de l'autre l'espérance de vie, le taux de suicide ou d'obésité.

D'après les tableaux de Wilkinson et Pickett, la richesse absolue est une bonne chose pour échapper à la pauvreté, à la famine et aux maladies: en dessous d'un certain seuil, plus un pays est pauvre, plus il a faim et est malade. Cependant, la surprise vient avec l'augmentation de la richesse nationale: il n'y a pas de lien statistique tangible entre l'état des habitants et la richesse d'un pays. Les Américains sont beaucoup plus riches que les Français, les Finlandais ou les Japonais, mais sont beaucoup plus malades et vivent moins longtemps.

 

 

Inégalité ≠ Bien-être

 

À l'inverse, il est un facteur qui a un lien direct avec beaucoup de nos maux les plus actuels, c'est l'inégalité. Plus une société est inégale, plus les gens sont malades et anxieux. Nos sociologues expliquent cela par le fait que nous sommes des primates sociaux: tout comme les singes qui sont en bas de l'échelle sociale sont plus malades, les humains qui souffrent des grandes différences sociales sont malades individuellement et collectivement.

 

Plus une société est inégalitaire, moins les gens qui y évoluent vivent longtemps, plus ils ont de chances d'être obèses, d'avoir le cancer, de se suicider ou d'être victimes de violence. Plus une société est inégalitaire, plus il y a de grossesses chez les collégiennes et les lycéennes, plus les jeunes hommes ont de chance de finir en prison, plus il y a de gens illettrés, moins les gens ont confiance les uns en les autres et plus les habitants ont de chance de souffrir de maladies cardio-vasculaires.

 

Quand on parle du travail, là aussi, grosse surprise: les heures travaillées ne sont pas du tout en rapport avec la richesse collective. Il n'y a aucun lien tangible entre les heures travaillées et la richesse, par contre plus une société est inégalitaire, plus on doit travailler. Peut-être que c'est à mettre en rapport avec une organisation du travail ou un niveau général d'éducation. Ce n'est donc pas en travaillant plus qu'on devient plus riche comme société, presque au contraire: les sociétés où il y a le plus de pauvres sont celles où on se tue à travailler de longues heures.

 

Par ailleurs, les maux précités ne touchent pas que les pauvres: les riches des sociétés inégalitaires sont proportionnellement plus touchés par ces mêmes maladies et autres violences que les riches des sociétés plus égalitaires. Les riches des sociétés inégalitaires jouissent peut-être d'un statut social plus clair que ceux des autres sociétés, et de parfois de plus d'argent, mais dans l'absolu ils sont eux-même victimes des inégalités.

 

 

Ressentiment = violence

 

Un bon exemple pour cela est l'Afrique du Sud: les riches y sont aussi fortunés que les riches Américains, et les plus pauvres sont au niveau des pauvres des pays les plus pauvres d'Afrique. C'est aussi la société la plus violente de la planète. On parle beaucoup du racisme anti-blanc ou d'une période d'anomie post-apartheid. Pourtant, une des spécialistes de l'Afrique du Sud, la journaliste Sabine Cessou, est formelle: « Les gens qui sont le plus victimes de violence sont ceux qui ont des choses chères que le Sud-Africain moyen ne peut pas se payer, et ceux qui sont méchants et arrogants avec leur personnel. Car la plupart des attaques violentes sont des inside jobs, commis par des employés mal payés et maltraités, ou par des connaissances de ces employés. La violence sud-africaine n'est plus liée à la race, mais aux différences sociales monstrueuses qui n'ont fait que s'accentuer depuis dix ans. »

 

Les statistiques américaines effrayantes pour les Européens ne surprendront personne: bien que richissime, les États-Unis sont aussi le pays le plus dangereux, le moins sain, le plus violent, avec le plus de crimes, de gens emprisonnés et de grossesses non désirées. Quand on regarde les statistiques américaines État par État, on réalise que plus il y a de Noirs, plus la société y est inégalitaire. Les États fédérés les plus égalitaires sont aussi les plus blancs.

 

Un chiffre intéressant, sans qu'on sache s'il est la cause ou la conséquence des inégalités, est celui de l'élasticité inter-générationnelle. Ce terme difficile à caser dans les conversations décrit en fait la mobilité sociale: quelles sont les chances pour une personne de sortir de la classe sociale de ses parents? Les sociétés les plus inégalitaires (USA, Royaume-Uni, Portugal) sont celles où la mobilité sociale est la plus réduite. Les sociétés qui ont le plus fait d'efforts pour promouvoir une véritable méritocratie sont aussi les plus égalitaires et les plus heureuses: de ce point de vue les pays scandinaves sont modèle social totalement à l'opposé des États-Unis. J'ai été d'abord surpris par le fait que le Japon soit une société aussi égalitaire, mais il suffit de regarder les statistiques d'espérance de vie, de taux d'obésité ou de criminalité pour voir que le lien est évident. On peut fantasmer autant qu'on veut sur le Japon, rire de leur modèle scolaire ultra-compétitif ou de la montée du chômage des jeunes: d'après les statistiques c'est une société beaucoup plus paisible que la plupart des sociétés européennes et que les États-Unis, et finalement relativement plus heureuse.

 

La question du ressentiment (La haine, en effet) est omniprésente dans la culture noire américaine, et ce n'est pas pour rien. De même, on vient de découvrir aux Pays-Bas que la plupart des jeunes d'origine marocaine qui sont arrêtés sont mieux intégrés et éduqués que la moyenne. Tout se passe comme s'ils réalisaient que leur place dans la société tient à leur origine, et non pas à leur éducation ou leurs qualités personnelles, et ils se rebellent de la seule manière possible à leurs yeux: violer la loi.

 

 

Inégalités = carte politique de l'intolérance et du gaspillage

 

Quand je compare les statistiques de nos sociologues avec des cartes politiques sur des sujets qui me sont chers, comme celle de l'ouverture du mariage aux couples du même sexe, celle du racisme ou des violences inter-ethiques, on se rend compte du lien évident entre inégalité et intolérance: les pays ou États les plus inégalitaires sont aussi les plus homophobes, les plus racistes et les plus ségrégués. On pourra parler de cultures religieuses ou politiques particulières, il n'empêche que la tolérance peut être expliquée aussi par une angoisse moindre des habitants de sociétés égalitaires.

 

On a tendance à penser que la culture explique beaucoup de choses, qu'il y a tant de minorités dans les prisons américaines parce qu'elles ont des problèmes d'intégration. Que les Américains et les Anglais sont gros parce qu'ils ne mangent pas assez de légumes, que les jeunes Anglaises sont plus enceintes que les autres Européennes parce qu'elles sont de grosses cochonnes. Il est peut-être temps de remettre les choses à leur place: les gens volent, boivent, sont violents, gros et méchants parce qu'ils sont malheureux. Et ils sont malheureux car ils vivent dans des sociétés ultra-matérialistes, racistes et violemment inégalitaires dans lesquelles les efforts individuels ne sont que rarement récompensés par de la richesse supplémentaire ou une amélioration du statut social.

 

Plus angoissant encore, plus une société est inégalitaire, plus elle gaspille les ressources naturelles. Ce n'est un secret pour personne que les Américains sont les rois des gaspilleurs. Une société inégalitaire rend les gens malheureux, malades dans leur corps et dans leur tête, humilie ses minorités et les laisse facilement mourir ou les emprisonne, mais met aussi en danger les autres espèces et la survie des habitants de cette planète.

 

Bref, quand on a lu ce livre, toutes les discussions politiques sur la santé, le communautarisme, le racisme ou la violence deviennent étrangement absurdes. On ne peut plus jamais dire qu'on ne savait pas.

 


Laurent Chambon

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