Battre le chien avec le chien

Le sujet des banlieues refait surface depuis quelques semaines. Pourtant, le « problème » est omniprésent dans l’esprit des Français. Il serait l’expression du malaise de notre société. Beaucoup d’hommes politiques et de médias surfent sur cette thématique et nourrissent une angoisse partagée par beaucoup. Les banlieues sont décrites comme zones de non-droit, des rings où se combattent des bandes, des plaques tournantes du trafic de drogues, de no man’s lands laissés à l’abandon, de zones industrielles et de barres d’immeubles. Bref, rien de très positif.

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Arlindo Constantino

par Arlindo Constantino - Dimanche 08 novembre 2009

Arlindo Constantino est un ancien militant historique d’Act Up-Paris et fils d'immigrés portugais. Impatient de voir un rebonds dans le militantisme gay et sida, il lance ici un cri du cœur sur un des sujets essentiels de Minorités: la peur communautaire et son alimentation par la pensée universaliste.

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Le sujet des banlieues refait surface depuis quelques semaines. Pourtant, le « problème » est omniprésent dans l’esprit des Français. Il serait l’expression du malaise de notre société. Beaucoup d’hommes politiques et de médias surfent sur cette thématique et nourrissent une angoisse partagée par beaucoup. Les banlieues sont décrites comme zones de non-droit, des rings où se combattent des bandes, des plaques tournantes du trafic de drogues, de no man’s lands laissés à l’abandon, de zones industrielles et de barres d’immeubles. Bref, rien de très positif.

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eux livres ont paru mettant en exergue ce « douloureux problème » à travers un prisme relativement rare mais néanmoins actuel : l’homophobie. C’est la thèse que présente l’un des ouvrages, celui de Franck Chaumont, dans Homo-ghetto, Gays et lesbiennes dans les cités : les clandestins de la République. Il dresse un portrait « terrifiant » de la situation des gays et lesbiennes des cités victimes, selon lui, d’une double peine : discriminés dans les cités du fait de leurs sexualités et dans le Marais du fait de leurs origines étrangères. Cet ouvrage, il est important de le souligner, n’est pas une étude au sens sociologique du terme. De vagues données, celles de SOS Homophobie, viendront soutenir le propos de l’auteur.

La lutte contre l’homophobie est le nouveau combat tendance pour les politiciens qui découvrent les discriminations liées à l’orientation sexuelle et affirment vouloir lutter contre. Il était temps. Les associations issues des minorités gays et lesbiennes n’ont cessé de les interpeller depuis de trop nombreuses années. Mais la classe politique, tout en discourant sur ces problématiques, n’en reste pas moins imperméable, autiste, qu’il s’agisse des banlieues ou d’homophobie.

Les minorités ethniques, malgré leurs efforts pour accéder à des postes politiques importants, restent dans l’ombre. Elles sont la caution de la soi-disant bonne volonté de nos gouvernants. En clair, des potiches. Présentes mais immobilisées.

 

 

Les minorités sexuelles sont elles aussi représentées dans ces sphères, surtout les gays. Les élites françaises restent endogames, à majorité blanches, masculines et bourgeoises. Alors quelques gays privilégiés cadrent bien dans le décor... tant qu’ils restent au placard. Si le placard est doré, pourquoi en sortir? Il ne faudrait surtout qu’on les accuse d’être communautaristes, allégeance à l’idéal républicain oblige.

Ces élites donc aiment les Arabes, les noirs, les femmes et les homosexuels tant qu’ils restent dociles et en position victimaire. En effet, la victime est cette matière malléable, très prisée par les politiciens de tous bords, certains intellectuels prolixes et médiatiques et de la chair à audimat pour de trop nombreux médias populistes.

 

 

Qui dit quoi exactement?

 

Une présentation de l’auteur s’impose. Histoire de rappeler que la thèse développée dans cet ouvrage n’est pas née ex-nihilo. Elle est le fruit d’une histoire, de pratiques et d’une culture politicienne.

Franck Chaumont. Il a été journaliste à Beur FM puis RFI avant d’être le directeur de la communication jusqu’en 2007 de Ni Putes Ni Soumises, le mouvement très médiatisé de Fadela Amara, devenue Secrétaire d'Etat chargée de la Politique de la ville. Franck Chaumont est aujourd’hui attaché parlementaire auprès d’Aurélie Filippetti, la jeune députée PS de Moselle.

 

Rien d’étonnant donc qu’aujourd’hui ce militant républicain, qui mouille allégrement dans les cercles mondains du Parti Socialiste, emboîte le pas du produit médiatique qu’il a lui-même créé en la personne de Fadela Amara. Il suit son aînée en politique qui jouit d’une reconnaissance par les institutions, après avoir produit un discours simpliste et anxiogène sur les banlieues et les violences de certains de ses habitants contre les filles. C’est à l’époque de la mobilisation de NPNS que l’auteur, lui-même gay, découvre que des jeunes gays et lesbiennes des cités subissent des discriminations. Ce sera son nouveau cheval de bataille. C’est dans l’air du temps, des médias aux cercles élitistes de la politique, il n’y a que quelques marches à gravir...

 

 

Le garçon arabe

 

« Battre le chien avec le chien » dit le proverbe arabe. L’adage peut s’appliquer au procédé utilisé par Franck Chaumont qui consiste à monter une minorité contre une autre. Il instrumentalise le « garçon arabe » pour asséner ses coups. Pour Ni Putes Ni Soumises, celui-ci viole et voile les filles des cités. Pour Chaumont, il violente également les gays et les lesbiennes des mêmes cités, physiquement et psychologiquement.

Le garçon arabe, donc, souvent musulman est le bourreau cité à comparaître. L’autre tortionnaire est la communauté gay qui martyrise, par indifférence ou par mépris.

 

Il expose, pour nous convaincre, ces deux minorités sous un jour caricatural, vivant chacune dans un ghetto. Une image bien standardisée, télévisuelle. Et ce livre est avant tout un produit pour les médias qui affectionnent les portraits de victimes.

 

Avant de poursuivre, un peu de terminologie. Ghetto. Le terme, accolé à « homo », forme sur la couverture du livre un bloc qui ne fera l’objet d’aucune analyse ou déconstruction. Comme l’expliquent Jean-Marc Stébé et Hervé Marchal dans Mythologie des cités ghettos, ce mythe donne à voir « une image déformée de la réalité dans la mesure où il parvient à simplifier la complexité de la réalité au point de faire de la ville et de ses banlieues multiformes une entité géographique, urbanistique et sociale homogène ». La notion de ghetto, pour le sens commun, est ainsi un lieu à la fois imaginé et réel, dégraissé de tout son passif historique, sociétal, de paramètres socio-économiques et politiques qui s’entremêlent.

 

D’un côté du périphérique donc, dans Paris, les gays sont décrits comme faisant particulièrement attention à leur plastique, prenant soin sans cesse de mettre en valeur leurs muscles. Le Marais est le « royaume de l’apparence » où ils déambulent en T-shirts moulants. Comme si dépassées les « frontières » du quartier, les gays redevenaient des Cendrillons pouilleuses, comme si ailleurs il n’y avait que des hétérosexuels maigres et mal habillés. Pour achever le profil du gay moyen qui fréquente le Marais, Franck Chaumont avance qu’il n’a que faire des lesbiennes et des gays des cités, préférant revendiquer l’accès au mariage. Si seulement c’était vrai.

De l’autre, dans les cités, véritables « prisons à ciel ouvert » précise le journaliste, l’habitant lambda porte baggy et casquette, joue au foot, est homophobe, sexiste, et traîne en bande. Dans le sens commun, ça donne le lascar de banlieue, bouc émissaire idéal pour une horde de hérauts d’une République prétendument menacée de toutes parts. Entre les deux, dans un régulier va et vient comme des migrants « clandestins », vivraient les gays et lesbiennes des cités. Tous sont victimes de la société, de la cité, de leurs semblables ou d’eux-mêmes et condamnés à la solitude.

 

 

Les Arabes sont-ils le système?

 

L’auteur a pris deux ans pour récolter ses témoignages. Il prétexte une certaine difficulté due au besoin de discrétions des témoins. À défaut de se déplacer en banlieue, Franck Chaumont les a contactés sur Internet. Pourtant, depuis quelques années, Fouad Zeraoui, fondateur de Kelma et organisateur des soirées Black, Blanc, Beur a donné une impulsion à la visibilité de minorités homo-ethniques et affirme que les choses ont bougé, qu’après avoir essuyé les plâtres il y a une dizaine d’années, ses compatriotes vivent plus facilement leur sexualité au grand jour. Qui croire? Pour en revenir au contenu du livre, il est important de relever que sur les 13 portraits présentés, 3 sont d’origine française, 1 d’origine africaine, et les 9 autres originaires du Maghreb. Ce panel est-il sciemment orienté? Pourquoi une telle surreprésentation des Maghrébins dans cet éventail ethnique? Les arabes seraient-ils LE problème?

 

Feignant l’empathie et la compassion avec ses interviewés dans son premier chapitre, il décrit des parcours faits de discrétion, de mensonges, de schizophrénie. N’hésitant pas à l’occasion à pointer de manière sournoise que certains d’entre eux profitent aussi de cette double vie. Et quand certains osent s’opposer dans des confrontations avec leurs agresseurs, ils sont « condamnés à la solitude », selon l’auteur.

 

Il n’a de cesse, par ailleurs, de jeter ça et là des petits commentaires anodins sur la culture des familles arabes qui expliqueraient l’enfermement dans lequel se trouvent ces homos fils d’immigrés. Le point d’orgue de ce racisme poli est une phrase où il s’étonne que Jamaïa, la mère de Brahim Aït Nalk, ait l’esprit aussi ouvert pour une femme de culture maghrébine. Analphabète, Jamaïa ne serait pas capable de comprendre la situation de son fils homosexuel? Et pourtant Franck Chaumont a passé quelques années dans une radio communautaire. À l’instar de Fadela Amara, il pointe du doigt ce qui serait selon lui la vraie raison de tous ces problèmes: l’islam.

 

Cette religion fera l’objet d’un petit chapitre intitulé « Une religion dévoyée ». Après quelques lignes sur les autres religions, Chaumont lance un « mais c’est évidemment sur l’islam que nous nous attarderons le plus ici, car c’est la plupart du temps en son nom que l’homosexualité est bannie dans les cités ». Selon Soheib Bencheikh, ancien grand mufti de Marseille « le Coran n’interdit rien. Il oriente ou exhorte seulement, car le législateur n’a aucun droit de regard sur le lit des gens ». Qui tient ses discours homophobes alors? « La plupart des imams » répond Bencheikh. Si l’on doit condamner les propos homophobes d’imams autoproclamés, doit-on pour autant condamner tous les musulmans?

 

 

Pas de première personne

 

Pas question non plus pour Chaumont de réinterroger la laïcité et la place de l’islam en France ou l’absence d’espaces pour le culte que notre République n’offre pas aux croyants. Ainsi de manière factuelle, renvoie-t-il la pratique de cette foi à un islam souterrain, l’islam des caves. Pour récapituler, nous sommes donc passés des gays et lesbiennes dans les cités (le titre de l’ouvrage) aux gays et lesbiennes maghrébins pour finir sur l’islam qui condamne l’homosexualité. La boucle est bouclée!

 

Ici, la mobilisation communautaire, la parole à la première personne n’ont pas le droit de cité. Les initiatives passées comme celles de Kelma ont tout simplement avorté. Même si les soirées Black, Blanc, Beur continuent de regrouper régulièrement ces minorités. Il est difficile en effet pour un universaliste de comprendre que des minorités se regroupent et créent du lien communautaire. Il est apparemment difficile de croire que la musique et la convivialité puissent être porteur d’échanges, de partage. Il est incapable d’y voir un embryon de rassemblement communautaire. C’est connu, les blacks et les beurs ont la musique dans la peau. Et les blancs adorent ça...

 

Il ne sera pas question non plus pour lui d’évoquer les différentes initiatives nord-américaines d’organisations gay et musulmanes comme Al-fatiha, ou Salaamcanada qui s’organisent autour des notions communautaires d’auto-support et d’empowerment. Ou bien encore celle de l’écrivain Abdellah Taïa, gay et musulman, qui a pris au corps ces deux composantes importantes de son identité et qui a lancé un vaste débat au Maroc pour que son pays change. Pour Chaumont, c’est victime ou... rien.

 

L’auteur entretient donc au fur et à mesure l’amalgame doucereux bien rôdé sous nos latitudes qui fait des musulmans un groupe ethnique en soi. Si l’on ne peut nier, en effet, que dans les pays où l’Islam est religion d’Etat, l’homosexualité est condamnée, voire punie de châtiment ou de mort, on ne doit pas nier non plus qu’en France, on passe beaucoup d’énergie à s’épancher de manière perverse sur l’islamisation des banlieues, chantres entre autres d’un Islam radical, sexiste et homophobe.

 

On passe ainsi sous silence bien des données socio-économiques et politiques qui expliquent pourquoi pour certains groupes ethniques l’ascenseur social est en panne. Et les gays et les lesbiennes vivant dans les banlieues subissent au même titre que les autres le manque criant d’action politique.

 

 

Et les banlieues catholiques?

 

D’autres paramètres alimentent pourtant les discriminations à l’égard de ces gays et des lesbiennes. Le procédé qui consiste à mettre à l’index une religion participe de l’invisibilisation d’autres contextes où l’homophobie est présente et cultivée. Quid de la perception de l’homosexualité dans les banlieues plus riches, bourgeoises, catholiques, par exemple?

 

Pour ne pas être en reste, il pointe également la communauté gay et lesbienne. Ainsi oppose t-il la revendication des gays et des lesbiennes à accéder au mariage civil à la situation fragile de ces derniers dans les cités. Comme si l’accès au mariage ne les concernait pas aussi. Il réduit ainsi les revendications d’une communauté à une rhétorique de la lutte des classes. D’un côté des gays et lesbiennes vivant dans Paris, jouissant de situations sociales privilégiées et qui n’ont plus que le mariage à revendiquer entre deux shoppings. De l’autre, des gays et des lesbiennes en proie aux difficultés de la recherche d’emploi et de reconnaissance sociale.

 

Il n’existe pas de moyen terme. C’est d’un côté et de l’autre du périph' que ça se passe. D’un côté, il n’y aurait que de la stabilité, de l’autre de la misère sociale où les relations sexuelles seraient l’échappatoire la plus prisée. Là aussi, c’est connu, les beurs et les blacks sont des supers bons coups...

 

Tout au long du livre, il a beau vouloir prouver que ces témoins veulent être des citoyens comme les autres, mais inlassablement revient en toile de fond une omniprésence de la recherche de sexe. Triste tropisme qui pousse ces homos vers les sites Internet de cul! Franck Chaumont, pour le coup, n’en est pas à une contradiction près. Dans ce fouillis qu’est « Homo-ghetto », l’indignation prend le pas sur l’analyse, l’émotion prévaut sur la réflexion.

 

 

Le racisme des LGBT

 

Pourtant, il faut l’avouer, certains de ces parcours de vie posent des questions importantes. Comme le racisme. Aussi présent chez les gays que dans le reste de la population.

Il fallait voir, lors de la présentation du livre au Centre LGBT, comment la vingtaine de gays et lesbiennes présents se sont aussitôt crispés quand la religion musulmane a été évoquée. Un public conquis d’avance, dont la majorité n’avait pas lu le livre. Le seul gay maghrébin à être présent, un des témoins du livre, crachait sur ... les Maghrébins et compte créer le Ni Putes Ni Soumises gay. Beau programme!

 

Alors, quel avenir pour les gays et les lesbiennes des cités? Des mobilisations communautaires à venir? La question ne sera pas posée aux témoins.

 

Des solutions, des pistes de réflexions et d’actions proposées par Franck Chaumont? Oui, ce sera une phrase lyrico-républicaniste qui conclut le livre: « L’homophobie qui ravage les cités est l‘illustration la plus parfaite de ce que la ghettoïsation peut produire de pire. Seul un investissement massif dans l’éducation, la lutte contre le chômage et en faveur de la mixité sociale pourront inverser la donne. Pour que l’enfermement physique et mental ne soit plus une fatalité dans nos quartiers ». Ghetto, cités, clandestins, République, homo. En un seul titre se retrouvent concentrés des mots qui ouvrent les vannes des angoisses et du ressenti. Les thématiques contemporaines des peurs et des fantasmes d’une France qui serait attaquée de toutes parts dans ses fondements républicains, alimentés par les discours et les pratiques sécuritaires des élites de la République. Franck Chaumont maîtrise parfaitement la langue de bois. Il est mûr pour intégrer ces élites qu’il omet d’égratigner dans son ouvrage.

 

 

Et moi, alors?

 

Permettez, Franck Chaumont, que le pédé de banlieue, fils d’immigrés que je suis, qui côtoie au jour le jour des Maghrébins, des musulmans, des pédés, des gouines et qui parle ouvertement de sa sexualité, ne se considère pas comme une victime.

Je vous dénie le droit de parler à la place des autres, à ma place. Permettez que je vous renvoie votre mixité sociale, qui est trop souvent bonne pour les pauvres, mais jamais d’actualité pour les élites.

 

Permettez-moi comme vous m’avez répondu au Centre Inter-LGBT d’être scandalisé, vous qui gagnez 2000 euros par mois, de bénéficier d’un logement social. Permettez-moi de vous suggérer de lutter pour le droit de vote de tous les immigrés à toutes les élections.

 

Et j’exhorte les gays et les lesbiennes des banlieues, des cités et d’ailleurs, à parler en leur nom, à se mobiliser et à ne pas se laisser passer au filtre de concepts républicains dévoyés et mythifiés. Les cités ghettos sont le gâteau que se partagent nos hommes politiques. Ne soyez pas la cerise sur le ghetto.


Arlindo Constantino

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