De l'homophobie dans le Rap

C’est une certitude: la musique, en tant qu’art et média, n’a jamais eu autant d’importance qu’aujourd’hui. Nous sommes bombardés de musique, et cette dernière n’a jamais autant pénétré la culture populaire. Les gens ne sont pas attirés par la musique: ils sont obsédés par la musique. Et tout indique que cette hégémonie musicale ne va pas cesser de s’amplifier, avec les nouvelles technologies, avec les musiques du monde entier.

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Dimanche 01 novembre 2009

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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C’est une certitude: la musique, en tant qu’art et média, n’a jamais eu autant d’importance qu’aujourd’hui. Nous sommes bombardés de musique, et cette dernière n’a jamais autant pénétré la culture populaire. Les gens ne sont pas attirés par la musique: ils sont obsédés par la musique. Et tout indique que cette hégémonie musicale ne va pas cesser de s’amplifier, avec les nouvelles technologies, avec les musiques du monde entier.

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’adore la musique pour ce qu’elle m’a apporté, j’en ai finalement fait mon métier et je suis resté fidèle à mon envie de ne pas vouloir comprendre comment elle est construite pour préserver le mystère qui l’entoure. Mais j’ai surtout aimé la musique parce que c’est un marqueur de la sexualité. C’est mon angle, ma particularité, je vois constamment la musique à travers le prisme de la sexualité, même si ça énerve tout le monde quand je critique MJ parce que c’est une folle coincée.

Beaucoup de gens aiment la musique parce que c’est une allégorie du sexe, et beaucoup de gens ont du succès dans la musique parce qu’ils parviennent à vivre cette sexualité avec leur public. La musique n’a jamais été aussi sexuelle, on le voit à travers les vidéos et encore plus à travers les paroles des chansons. Quand on regarde le contenu lyrique des tubes qui sont en haut des charts aux USA ou en Angleterre, c’est très osé. Les artistes disent des trucs très crus. La musique diffuse dans la société des paroles qui parlent de cul, et pas toujours sous l’angle du Rap mal élevé. Je pense que cette sexualité est forcément un signe de l’évolution de la société puisque nous avons avancé à pas de géant depuis plusieurs décennies, pour aborder frontalement les sujets dy sexe et de l’identité.

 

Alors, bien sûr, en France, avec la variété qu’on a, qui utilise toujours des métaphores très poétiques pour parler de bite, de cul et de vagin, avec la « nouvelle scène française » de chanteurs qui ont tous le même style derrière leur guitare sèche, l’effondrement vers le bas apporté par les shows télé du genre « La nouvelle star », la « poésie lyrique » de merde imposée par les spectacles à la « Roi Soleil », le R&B français qui s’approche toujours du modèle anglo-saxon sans vraiment parvenir à son niveau, la passion qu’ont les gays pour les chanteuses pouffiasses à la Mylène Farmer, on a du mal à comprendre la franchise sexuelle de la musique américaine. Un Lil’Wayne en France ? Tu rigoles.

 

 

Le problème français de la légitimité ethnique

 

Il y a une particularité française à vouloir absolument réduire le niveau sexuel de la musique. C’est que, forcément, ce qui gêne la société française, c’est que ces minorités internationales, déjà très présentes dans les charts mondiaux, puissent s’imposer en France. Si les noirs et les Arabes se mettent à chanter en français avec des mots aussi crus que les Américains, ça ne va pas plaire, à gauche comme à droite. C’est pourquoi les controverses éclatent régulièrement avec des appels à boycott et des pressions sur les réseaux de partage de vidéos. Les gays ont le droit de s’élever quand ils estiment qu’ils sont vraiment trop attaqués dans le Rap ou le Ragga. C’est un rapport de force normal dans la société, quand une minorité dit à une autre, ou à tout le monde : « Ca, on ne l’accepte pas ».

 

Mais c’est une situation bloquée. Les rappers ne vont pas arrêter de faire des morceaux de ce genre, ils sont trop contents de constater que lorsqu’ils ne sont pas célèbres, une vidéo critiquée par la communauté gay (et par un ministre de la culture) reste le moyen infaillible pour vendre de la musique ET devenir célèbre. C’est dans la nature de la musique d’exploser dans tous les sens et il y aura toujours, à travers le monde, une dizaine de groupes qui deviendront riches en étant critiqués de la sorte. C’est la modernité de la musique de notre époque qui fait que tout le monde peut dire n’importe quoi (y compris moi). Déjà, sur certains sites gays, des homosexuels pensent qu’il faut arrêter de faire de la pub à ces artistes qui nous insultent et que surtout, ce type de confrontation sera difficile à maintenir dans le temps.

 

 

Un clivage à vues commerciales

 

Allons-nous crier au scandale à chaque fois que l’on nous insulte ? Oui. Une logique activiste que je comprends très bien, puisque j’en suis issu, considère qu’il faut réagir physiquement à ces propos et que cela fait avancer notre place dans la société. D’un autre côté, ça m’énerve que l’on devienne comme le CRIF qui voit de l’antisémitisme partout (voir l’interview de Jacques Attali sur l’antisémitisme en France). Pense-t-on vraiment qu’une vidéo sur YouTube, regardé à peine par 1000 personnes, vaut le coup d’un scandale qui va lui apporter 200.000 hits ? Non. C’est un calcul politique qui mérite d’être discuté, avant de sauter tout de suite sur l’aubaine médiatique que cela représente, même si on est convaincu que la lutte contre l’homophobie est importante. Les vidéos servent depuis toujours à cliver les gens et les séparer. D’un côté les rappeurs, de l’autre les gays. D’un côté la banlieue, de l’autre Paris.

 

La musique est un des domaines où vit la bataille des sexualités. Il est malheureusement loin le temps de la House, qui a été le dernier mouvement important de rassemblement à travers la musique. Même au niveau de la pop, il serait anachronique aujourd’hui de faire un tube avec les paroles du « People Hold On » de Lisa Stanfield ou « Sweet Harmony » des Beloved.  L’optimisme naïf est mort. Il n’y a pas eu de summer of love depuis longtemps maintenant. Le monde et la musique sont à la confrontation. La sexualité est un moyen de s’affronter même si la musique d’aujourd’hui n’a jamais été aussi diverse, sexuellement, culturellement, ethniquement.

 

Les gens oublient que la musique est souvent le lieu de ces confrontations. Quand Public Enemy a débarqué sur scène avec des Uzis (vrais ou faux) au milieu des années 80, j’ai fait la gueule. Pour moi, c’était un précédent désagréable, car le concert ne devait pas être un endroit où des machines à tuer pouvaient être glamourisées. Vingt ans plus tard, je trouve maintenant que ce n’était pas si important et je suis plus sensible à ce que cela voulait dire, comme statement. C’était un gimmick, pour faire chier, mais aussi pour insister sur une identité.

Cette sexualité dans la musique est un marqueur de l’expression des minorités.  Et franchement, je n’ai pas de réponse à ce problème. Je sais qu’il faut réagir, mais je ne crois pas que l’on puisse utiliser le grand effroi tout le temps. Dans le cas de Morsay, la vidéo date déjà de plusieurs mois, et tout le monde, dans le hip hop, trouve que c’est une attitude de con.

 

 

Tout est au quatrième degré

 

Ensuite, et ça il faut le dire, le Rap et la Pop en sont venus à un tel niveau de sophistication qu’il y a du troisième, du quatrième et du cinquième degré partout. Il y a un élément d’humour énorme dans le Rap. Ils se moquent de tout, y compris d’eux-mêmes. Et forcément le sujet gay est abordé, avec la même moquerie que tous les autres sujets. C’est tout le grand débat aux Etats-Unis sur l’utilisation du mot « nigger » dans la communauté noire. A-t-on le droit de l’utiliser ? Ça fait des années que les gens s’affrontent sur ce sujet, mais je ne crois pas qu’il sera facile d’interdire ce mot puisque tous les humoristes célèbres l’utilisent. Un artiste comme Chris Rock va très loin sur scène, et quand il aborde le sujet des homosexuels, il va très loin aussi.

 

C’est l’ensemble de la culture moderne, et plus particulièrement celle des jeunes, qui se dirige vers le hardcore. On parle de « torture porn » dans le cinéma de genre des films d‘horreur type « Saw » et « Hostel ». On parle de « génération perdue » pour les jeunes qui n’arrivent pas à trouver du travail. 26% des Français entre 16 et 29 ans ont l’impression que le futur sera bénéfique pour eux, contre 65% de Danois et 54% d’Américains du même groupe d’âge. On parle de « violence digitale ». Les jeunes sont incroyablement impudiques sur Internet : 20% des teenagers Américains ont déjà posté ou envoyé des photos d’eux-mêmes à poil via le portable. 39% de ces teenagers ont déjà envoyé des textos sexuels et ce qui est intéressant, c’est que les filles sont plus nombreuses que les garçons (22% versus 18%).

 

On a le droit de se demander si les perceptions des jeunes sur l’homophobie et la violence en général sont exactement les mêmes que celles qui sont exprimées par les médias quand ils surenchérissent sur ces affaires de Rap versus gays. Il y a de plus en plus de gays et de lesbiennes qui écoutent du Rap, et qui font la différence entre ce qui est con et ce qui est intéressant. Il y en a de plus en plus qui prennent ces agressions vocales avec du recul, et cela ne veut pas dire qu’ils ont tous une homophobie internalisée. Et n’oublions surtout pas que le racisme des gays existe aussi, et qu’il est rarement discuté. Il serait quand même intéressant de se demander si ce racisme n’est pas aussi à l’origine de ces confrontations linguistiques entre minorités.

 

La grande différence entre la musique d’aujourd’hui et celle d’il y a vingt ans, c’est que tout est au 5° degré aujourd’hui.  Plus rien n’est vraiment réel. Même la musique la plus sincère est englobée dans une modernité où la parodie, le sarcasme la caricature sont prédominants. Nous vivons dans le monde de la satire. Il va falloir un jour aborder la discussion de ce que nous dénonçons et de ce que nous saluons. Personnellement, je trouve étonnant qu’on ne parle jamais des choses positives qui viennent des genres musicaux qui, d’habitude, irritent les personnes LGBT. Quand une vidéo aussi géniale que celle du Camerounais Rabbi (Moundy Claude Adophe de son vrain nom) sort, en parle-t-on ? Voilà un exemple typique de vidéo, chantée par un Africain hétéro, qui aborde le sujet des pédés. Moi ça m’intéresse plus de savoir pourquoi Rabbi a fait ce morceau, quel impact il a eu en Afrique, plutôt que tomber la tête la première dans la méchante opération de séduction putassière de Lady Gaga envers les gays. Ah d’accord, elle dit que c’est son « public préféré ». Vous n’avez pas l’impression d’avoir entendu ça quelque part ? How boring.

 

Donc, cette fois-ci, je n’ai pas de solution au problème, il faudrait un bouquin ou une étude un peu plus longue pour analyser ce qui se passe dans ces affaires d’homophobie dans le Rap. Il ne faut pas oublier que ça arrange tout le monde, chacun se fait mousser dans ces confrontations. Par exemple, aujourd’hui même, GayClic.com fait une brève sur le président du club de foot de Montpellier qui qualifie le capitaine de l’AJ Auxerre de « petite tarlouze ». Personnellement, j’en ai rien à foutre. Soit les médias et les associations réagissent à chaque fois, ce qui fait partie de leur agenda, et on va développer une friction intercommunautaire déjà exacerbée par des racismes réciproques. Mais, des fois, je me demande s’il n’y a pas autre chose à faire. Ces scandales ressemblent finalement beaucoup aux petites bombes que Sarko ne cesse de nous envoyer pour occuper les esprits pendant que le reste avance.


Didier Lestrade

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