La House est morte avec le rêve d'égalité

La House semble devenir une musique de supermarchés, un truc pour vendre des parfums ou de la lessive. La génération des 30-45 ans en parle comme si elle ne s'en était jamais remise, et les filles, les blacks et les pédés plus que les autres. À l'occasion de l'Amsterdam Dance Event 2009, Minorités se penche sur un phénomène social et musical assez unique. Au programme, niches musicales, sociologie d'une génération, diversité, unité des danseurs et expérience spirituelle.

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Laurent Chambon

par Laurent Chambon - Dimanche 01 novembre 2009

Laurent Chambon est docteur en sciences politiques, spécialiste des minorités en politique et dans les médias, ancien élu local travailliste à Amsterdam et chercheur en sciences politiques, et est co-fondateur de Minorités.

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La House semble devenir une musique de supermarchés, un truc pour vendre des parfums ou de la lessive. La génération des 30-45 ans en parle comme si elle ne s'en était jamais remise, et les filles, les blacks et les pédés plus que les autres. À l'occasion de l'Amsterdam Dance Event 2009, Minorités se penche sur un phénomène social et musical assez unique. Au programme, niches musicales, sociologie d'une génération, diversité, unité des danseurs et expérience spirituelle.

J

e suis issu d'une famille anticléricale pour qui la spiritualité est une activité malsaine et inutile. Comme beaucoup de gens de ma génération ayant grandi dressés par l'école républicaine dans une famille athée, la musique est devenue une sorte de religion. Après le Second Summer of Love et l'explosion de la House (qui correspond aussi à ma jeunesse et la période où j'ai commencé à aller danser dans des boîtes gay), j'ai parfois eu des moments de communion intense avec la musique et les danseurs.

C'est un thème totalement cliché de la musique électronique et de la musique noire américaine, mais qui correspond à une réalité: des gens de toutes les origines célébrant la vie sur le rythme de musiques électroniques. Noirs et blancs, filles et garçons, homos ou hétéros, pauvres et riches, ce mélange est célébré sur au moins 20% des chansons de House. De Madonna la recycleuse avec son « Music makes the people come together, Music mix the bourgeoisie and the rebels » à Billy Ray Martin dans Electribal Memories, des Beloved à Inner City, l'unité des danseurs est un des thèmes les plus célébrés après l'amour dans les classiques de la House.

 

Je suis allé cette année à l'Amsterdam Dance Event (ADE pour les initiés), un des grands raouts mondiaux de la musique électronique. J'ai conduit de nombreuses interviews avec les DJ's et les producteurs les plus en vue de la scène électronique, mais je suis aussi allé à quelques unes des nombreuses soirées proposées. C'est vrai que j'avais mis la barre un peu haut: après mes années de Rave et de House à danser à l'unisson avec les autres, j'étais en manque d'unité par la musique. Ma dernière expérience de type musico-religieuse remontait à mon séjour à Detroit, il y a quatre ans: entre quatre speakers et un DJ derrière des tréteaux avec une nappe en papier, une petite foule noire-blanche, homo-hétéro et garçon-fille avaient su réveiller en moi ce sentiments impressionnant, quasi-religieux, d'amour de l'autre juste parce qu'on danse ensemble sur la même musique. Je m'étais dit que sur les dizaines de soirées proposées à l'ADE, j'arriverais bien à en trouver une qui m'élèverait l'âme à un moment ou un autre.

 

Une semaine d'ADE, de méchantes cernes et le teint gris plus tard, j'étais toujours dans un état de frustration identique. Du côté des conférences, tout le monde était occupé à se vendre, à parler de thune et de marketing. Il y avait d'un côté les DJs stars et les businessmen, tous en retard, l'air important, et pour 90% des hommes blancs hétérosexuels de plus de 45 ans, de l'autre une armée de DJs-en-devenir, pour la plupart des jeunes hommes ambitieux, blancs et hétéros de moins de 30 ans. Ils parlaient des plugins à installer pour avoir le son désiré, le genre de plan de carrière qu'ils devraient avoir, des stratégies pour se vendre à 360° avec disques préfabriqués, pistes à faire télécharger par quel public et des fans à stimuler pour qu'ils viennent à leurs sets hors-de-prix.

 

Dans tout ce chaos de cartes de visites et de CD de démos, je n'ai entendu personne parler avec respect du public, de l'amour de la musique, de la passion pour les mélodies et le rythme, des artistes qu'ils admirent pour leur talent musical ou des moments touchants qu'ils aimeraient revivre. De thune, de carrière et de business model j'ai été saturé une semaine durant, mais de musique et d'amour je n'ai rien entendu.

 

 

Un groupe en monopole du business

 

Tout le monde est plus ou moins au courant de l'état déplorable de l'industrie de la musique. Le fait qu'un groupe totalement homogène (ces même hommes blancs de plus de 45 ans, hétérosexuels pour la plupart) ait maîtrisé l'ensemble du processus de distribution et ait profité de la rareté physique de la musique pour se bâtir des fortunes est désormais connu de tous, tout comme leur incapacité à comprendre le changement majeur que représente la virtualisation de la musique (des objets physiques sont transformés en fichiers électroniques reproductibles à l'infini et pouvant être distribués quasiment gratuitement).

Je pense qu'en dehors d'une discussion sur les techniques de rétribution des artistes, la question de la musique électronique et de son impact est trop souvent compris selon des critères financiers ou culturels, alors qu'une des clés du succès de la House et de ses dérivés tient avant tout à des mouvements sociaux plus larges. L'unité de la House n'est en rien fortuite: elle est le produit de nombreux mouvements d'égalitarisme social et d'émancipation des minorités.

 

Un des livres les plus importants de l'année est, à mon avis, The Spirit Level, Why More Equal Societies Almost Always Do Better de Richard Wilkinson et Kate Pickett. Il y démontrent que la plupart des maux qui nous affectent le plus (obésité, dépression, violence...) sont directement liés aux inégalités croissantes. Ils montrent que les mouvements d'émancipation des années 1960, que ce soit des Noirs, des femmes, des gays ou simplement des jeunes en général, sont directement liés à l'amélioration des conditions de vie mais surtout à une égalité matérielle de plus en plus grande entre les gens dans les sociétés occidentales. Cette égalité de plus en plus réelle dans les années 1960 et 1970 a bien sûr eu des conséquences culturelles, avec une influence énorme entre les musiques blanches, noires et gay aux États-Unis, et un aller-retour musical entre une Europe occidentale de plus en plus égalitaire et émancipée et une Amérique qui suivait le même mouvement.

La génération qui a eu la chance de participer au deuxième Summer of Love et au mouvement House est née dans cette période des années 1960-1970 où on pensait qu'on irait vers plus de liberté, d'émancipation et d'égalité. Entretemps, le thatcherisme et le reaganisme ont inversé la tendance, mais les valeurs qui ont découlé de ce mouvement égalitaire leur a permis de profiter du mélange sexuel, de genre et d'origine ethnique. Le succès de la House tient moins à ses qualités musicales (il y a tellement d'autres genres qui offrent aussi du rythme, des mélodies et de la beauté) qu'au fait qu'elle a été en synchronisme total avec l'arrivée à l'âge adulte d'une génération tolérante et égalitaire.

 

 

Le rêve égalitaire

 

Ma génération (je suis né en 1972) a eu la chance de connaître une école de la république où les classes sociales étaient encore mélangées, où nos copains et copines de classes pouvaient être bretons, togolais, portugais, algériens ou hongrois sans que cela ait des conséquences identitaires, religieuses ou sexuelles trop compliquées. Toute la politisation de l'identité, Le Pen, de Villiers, les odeurs ou l'idée d'identité nationale liée négativement à l'immigration ne nous avaient pas encore atteints.

 

À l'ADE, je me suis retrouvé dans des soirées ultra pointues où un seul groupe s'amusait. La soirée techno-transe était remplie de paysans hollandais hétéros aux joues rouges qui s'agitaient comme des robots en transpirant alors que leurs copines planifiaient probablement le mariage en blanc et l'achat du nouveau tracteur. À la soirée Minimale, il n'y avait que des designers mal coiffés avec des grosses lunettes, habillés trop serrés et qui s'efforçaient d'avoir l'air désabusé pendant que j'attendais en vain que l'intro cesse et que la mélodie arrive enfin. À la soirée Dub il n'y avait que les tête de beuh et les whiggers (ces Blancs qui se prennent pour des Noirs) qui hochaient la tête d'un air entendu. Et dans les soirées gay, il y avait les mêmes gays que partout, comme d'habitude.

 

À chaque groupe correspondait sa niche musicale. Comme je suis homo, je me suis un peu moins ennuyé à la soirée gay parce qu'on connaît tous cette musique pour folles par coeur, même si ce sont de nouveaux disques. Mais, même là, à me dandiner sur des beats virils pour folles émancipées, je me disais « Mais où sont l'amour et l'unité des danseurs? »

Je rigolais même en m'imaginant m'emparer du micro et demander à la foule de pédés musclés où étaient l'amour et l'unité des danseurs. Je me voyais déjà entraîné par le service de sécurité et présenté au psychiatre de service de l'hôpital universitaire d'Amsterdam.

 

 

Vers un troisième Summer of Love?

 

C'est ensuite, en en parlant avec des amis, des musiciens et des DJs, que je me suis rendu compte que je n'étais pas le seul à me demander ce genre de choses. Si tout le monde parle avec nostalgie du Second Summer of Love, ce n'est pas seulement parce qu'on est devenu des vieux qui sont pris de crises de nostalgie, mais tout simplement que la musique c'est comme la bonne bouffe: c'est meilleur quand on la partage. Danser entre paysans sur de la Transe merdique c'est sympa, s'ennuyer poliment entre designers habillés vintage trop petit sur de la Minimal c'est chiquissime, mais ça ne remplace en rien l'expérience religieuse de la mixité musicale qu'on a pu connaître à un moment où un autre entre 1989 et 1998.

 

Nick Warren m'a assuré que la House mélodique va revenir parce qu'elle est le symbole de cette unité dont veulent les gens depuis que la bulle spéculative a explosé. Richie Hawtin et Olav Basoski m'ont dit exactement la même chose. L'année dernière, Dave Clarke m'avait tenu plus ou moins le même discours: « Les gens en ont marre de la musique qui exclue, de ces célébrations fascistes dans les stades où tout le monde est issu du même groupe ethnique, ce que les gens veulent c'est de la passion, de l'amour, des émotions musicales à partager. » Il prédisait le retour du rap politique et la mort du bling-bling, le remplacement de tous les mouvements de musiques électroniques trop pointus par un truc plus large, plus universaliste et émotionnel. Sauf qu'il était peut-être encore un peu trop enthousiaste quand au temps qu'il faudrait pour que la sauce prenne, car j'attend encore ce retour du Second Summer of Love.

 

La nostalgie de la House n'est pas comme la nostalgie de nos parents pour le Rock ou de ma mémé pour tous ces chanteurs un peu efféminés, ce n'est pas un manque culturel, mais tout simplement le regret d'une promesse politique. On avait entrevu lors des Rave parties, des soirées House ce que nous promettait Jean-Paul Goude lors du défilé pour le bicentenaire de la Révolution: un truc bordélique, coloré, multiple, mais dansant sur un seul tempo, pour célébrer notre unité dans la diversité. Ce n'est pas pour rien si c'est le slogan des États-Unis et de l'Union européenne, car l'unité dans la diversité a été, brièvement, à l'aide d'un boum-clap boum-clap issu de la Roland TR-909, l'expérience mystique de toute une génération. Une expérience basée sur une promesse d'égalité et d'émancipation. Ce n'est pas pour rien si les Blacks, les filles et les gays étaient si actifs dans le mouvement House: c'était l'illustration de leur émancipation sociale et politique. Ce n'est pas non plus pour rien que la musique électronique et ses papes réunis à l'ADE sont si blancs, hétéros et portés sur la thune: ils ne font que gérer un capital musical créé par d'autres.

 

Quand je regarde les statistiques pour l'Europe et les États-Unis, je suis pessimiste, car pour l'instant les différences entre riches et pauvres ne font que s'accentuer. La fortune est de plus en plus héréditaire, et les mouvements d'émancipation des minorités ont l'air de ne plus progresser. Bref, les conditions sociologiques du retour d'un quelconque Summer of Love sont absentes, à moins d'un changement politique majeur. Obama ne semble pas s'y diriger, la gauche européenne est en lambeaux, la droite prône le darwinisme social et la domination d'une classe dominante comme l'Église prônait ses dogmes il y a quelques siècles... on dirait que notre nostalgie d'amour et d'unité va rester un regret car je vois mal comment on va pouvoir à nouveau goûter un avant-goût d'égalité, avec ou sans TB-909.

 

La House est morte, et elle n'est pas prête de ressusciter.  


Laurent Chambon

Notes

Version audio sur Bird Peterson Sessionmix Summer of love Media plan http://soundcloud.com/contrebande

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