New York Stories

La question des minorités à New York ne se pose même pas. La ville est une telle constellation de micro-différences, elle se nourrit organiquement d’un apport si constant de migrants de toutes origines et de tous statuts sociaux, qu’on ne peut l’imaginer à l’arrêt, figée dans quelques identités reconnaissables. « A New York, rien n’est jamais fini. »

filet
Pierre-Jean Chiarelli

par Pierre-Jean Chiarelli - Dimanche 25 octobre 2009

Pierre-Jean est journaliste & rédacteur dans une organisation internationale. Agé de 39 ans, il vit et travaille à New York depuis 2002. Sa passion pour les musiques noires et son attrait pour la différence l'auront conduit d'abord à Londres, où il fait ses classes dans le journalisme musical, avant le grand saut new-yorkais.  

filet

La question des minorités à New York ne se pose même pas. La ville est une telle constellation de micro-différences, elle se nourrit organiquement d’un apport si constant de migrants de toutes origines et de tous statuts sociaux, qu’on ne peut l’imaginer à l’arrêt, figée dans quelques identités reconnaissables. « A New York, rien n’est jamais fini. »

I

l faut faire sienne cette phrase du romancier Colum McCann pour comprendre le côté mutant de cette ville. Je vis à Harlem et il suffit de partir pendant un mois pour louper des changements réels. Non seulement le quartier s’embourgeoise mais il fait aussi une place aux pauvres venus du Yémen et du Maroc, qui sont en train de remplacer les Dominicains à la tête des épiceries. Donc si Harlem change, ce n’est pas uniquement dans le sens de la fameuse gentrification mais pour continuer de devenir une grande ville africaine et arabe. C’est ça New York, à la fois une ville du futur et du tiers-monde. Un empire. Une forêt.

Ma femme, qui est copte égyptienne, travaille au cœur du « Little Senegal » d’Harlem, dans un magasin tenu par un Guinéen. Elle est une représentante d’une minorité travaillant avec les membres d’une autre minorité, les Africains du plus grand ghetto noir-américain des Etats-Unis, l’endroit où, il y a plus d’un siècle, les descendants d’esclaves ont été poussés à s’installer. Il est fascinant d’observer combien ce gigantesque jeu des différences intrigue d’abord ceux qui y sont directement mêlés.

 

Ma femme n’avait jamais vu de Guinéens ou d’Africains de l’Ouest de sa vie. Elle me parle désormais de leurs improbables costumes, du type de ceux, indatables et dont on se demande qui les fabrique encore, qu’on trouve Porte d’Aix à Marseille ou dans le centre du Caire, ou encore de leur manière plutôt paisible de pratiquer l’islam. Et les clients Africains francophones qu’elle croise au boulot sont surpris qu’une copte, reconnaissable par la petite croix tatouée sur le poignet, se retrouve là, à leur traduire des textes juridiques et à leur réserver des billets d’avion pour Conakry et Abidjan.

 

On s’émerveille souvent des réussites du modèle d’intégration américain. On met en avant la dimension économique et le fait que le travail et l’énergie sont des moteurs quasi transcendants grâce auxquels les uns et les autres, trop accaparés par leurs tâches, vivraient sans l’éprouver positivement l’expérience de la mixité. Je crois que cette acceptation des autres en partie contrainte provient surtout d’un attrait instinctif pour ce qui est absolument étranger à soi.

Dans le métro, vous vous trouvez face à un visage dont il est impossible de situer l’origine. Dans la rue, ce chant ou cette odeur qui parvient jusqu’à vous ne contient rien de ce que vous connaissiez hier. Plus que le choc des premiers jours, universellement ressenti quand on débarque à New York, c’est l’absorption inconsciente de ces millions d’éléments disparates, l’imprégnation infinie de cette variété de signes et de ces beautés qui rendent accro à cette ville.

 

 

La fuite permanente

 

J’étais à Paris cet été et, sur un mode absurde, je me suis demandé si la capitale ne faisait pas exprès de fonctionner à l’envers. Je logeais quelques jours dans la partie populaire de Clichy et ce qui m’a sauté aux yeux, c’est le nombre hallucinant de contrôles de police, l’état de tension des gens, les invectives pour rien et, surtout, ces regards qu’on ne trouve qu’en France, traversés de suffisance et de crainte.

 

Même la démarche des Parisiens blancs est sidérante: c’est la fuite permanente. Quand on vit longtemps à l’étranger, en particulier dans des pays anglo-saxons, c’est inévitable, on développe une hostilité tenace contre la France. D’ailleurs, cette hostilité et la frustration motivent souvent l’expatriation. A Londres et à New York, il n’y a pas plus nostalgiques de leur pays que les Italiens ou les Espagnols. Les Français, eux, s’en tapent royalement ! Certains se font fort de ne plus rentrer du tout. Combien de fois ai-je entendu les expatriés vomir le racisme et l’étroitesse d’esprit de la France...Et ça fait 20 ans que ça dure.

Il faut dire que Londres et New York, pour le meilleur et pour le « pire », offrent tout ce que Paris a raté avec pertes et fracas, c’est-à-dire l’intégration des minorités et ses effets multiples. Paris est devenue l’antithèse de ces deux cités, un musée dont même les coins les plus authentiques n’émeuvent plus durablement. Un pâté de maisons un peu louche du Queens ou d’Harlem recèle plus de substance. Je zappe Brooklyn qui est précisément devenu un spot français. C’est toujours pareil, le gros des Français qui émigrent finissent toujours par se retrouver dans les quartiers les plus branchés…

 

Lorsque j’évoque le « pire », je veux parler du rejeton du multiculturalisme, le communautarisme et ses avatars. Je mets des guillemets car je crois fort qu’il vaut mieux composer avec les manifestations de communautés entrant en conflit qu’opter pour les gommages identitaires qu’implique le modèle républicain. L’harmonie que recherche ce modèle autour de rituels aussi tristes que la lecture obligatoire de la lettre de Guy Môcquet dans les écoles, tout ce projet de République une et indivisible, en pleine mondialisation, sonne faux.

 

 

Agglutination des peuples

 

Allons plus loin : les tensions que génère l’agglutination de peuples dans les villes américaines, pour ceux qui croient encore à la puissance fertile du rapport de force, reflètent un processus vital, véritable matrice de l’expansion. Leurs conséquences bouleversent réellement le cours des choses à des vitesses parfois incontrôlables par le pouvoir. Au risque de tout esthétiser, ce qui se passe actuellement dans le Bronx, où les Africains musulmans sont confrontés au racisme des Blacks, attise autrement l’attention que les opérations de propagande menées dans les banlieues françaises pour y convertir la jeunesse black-blanc-beur à des valeurs dont se moque la modernité. Contre cette voie moyenne, il faut accueillir la complexité du chaos, le work-in-progress perpétuel et même la part violente d’échec qui caractérisent les sociétés américaines.

 

« La barbarie plutôt que l’ennui », a écrit le poète (Théophile Gauthier). Et comme il a raison. C’est que de ce magma se dégage déjà une matière tellement expressive, une sorte d’excès qui ne laisse aucune place à la sorte de malaise qui vous prend lorsque vous ouvrez Libé ou quand vous tombez sur un débat télé sur la laïcité en danger.

 

Peut-être que ces sociologues français réunis récemment en colloque sentent un peu cela. Les voilà qu’ils reconnaissent, dans la foulée de cette élection d’Obama qui fait tant baver la gauche, certaines réussites des politiques urbaines conduites aux States depuis, tout de même, quatre ou cinq décennies. Mais là encore, on a à peine commencé d’y croire, qu’une phrase comme celle-ci nous assomme de stupeur : « Le modèle républicain français est un modèle descendant : l'Etat sait toujours ce qu'il faut faire. Et comme, par ailleurs, on a historiquement une grande peur des communautés, la France est passée à côté de cette dimension collective. »

Elle est d’un directeur du CNRS qui participait à cette rencontre où donc, au terme de dizaines d’heures de débats, on en est tranquillement arrivé à ce genre de constats qui sont autant d’aveux inconscients étrangement formulés. Ce qui me frappe, c’est en effet cette manière d’admettre avec une sérénité inébranlable et un recul de vieux sage des échecs qui ont pourtant eu des conséquences épouvantables! C’est un peu comme lorsque Fabius parlait de la catastrophe du sang contaminé: « Bon, c’est vrai, on a un peu merdé quand même… Allez va, la main sur le cœur, je le reconnais.» Là, les politiques et l’Université n’ont rien compris aux banlieues, cet acte manqué est la cause de l’état insurrectionnel qui empoisonne les cités depuis la fin de la Guerre d’Algérie, et entre la poire et le fromage d’un congrès à la noix, on y va de sa p’tite autocritique… Abjecte.

 

 

Racisme et déni

 

Souvent, avec mes amis, on s’est demandé pourquoi, au cours du dernier demi-siècle, la deuxième terre d’immigration après les Etats-Unis a finalement accouché de si peu de mouvements culturels issus des quartiers populaires. C’est à se demander si les Français de souche et leurs représentants n’ont jamais nourri envers les Noirs et des Arabes qu’un désintérêt et un mépris si total qu’ils n’auront jamais rien désiré d’important de leur part. Ce doit être cela le déni d’existence, ne rien attendre de l’Autre. Aux Etats-Unis, la relation ambivalente à l’étranger remonte à l’ère des pionniers, qui étaient attirés par l’instinct et les cosmologies des Indiens.

Le racisme des Américains aujourd’hui encore reste une énigme. Même pour eux d’ailleurs qui, dans la même journée, peuvent haïr Obama, idolâtrer ces dieux que sont devenus les athlètes noirs et rêver d’être aussi cool que Jay-Z. En France, cette identification trouble du dominant au dominé créateur et rebelle n’a jamais vraiment existé, elle n’a en tout cas rien donné d’essentiel. Certes Noah, Zidane et Djamel Debouze sont parmi les personnalités favorites des Français, mais cela ne compte pas. Car c’est le Journal du dimanche qui le dit et parce que ces trois personnalités, c’est le moins qu’on puisse dire, n’ont jamais brillé par leur irrévérence.

 

Une amie vient d’arriver de Paris. Elle va rester une semaine. Après plus d’une décennie passée à New York, elle a décidé il y a quelques mois de rentrer en France « pour voir. » Moins d’un an après son retour, elle nous raconte par le menu ce avec quoi elle a renoué, les week-ends déprimants dans une capitale qui refuse de travailler le dimanche, la lenteur de réaction anxiogène des individus, l’absence d’événements, le désir irrépressible des gens de voir les autres échouer, le triomphe des plaisirs petit-bourgeois (la mode, ces temps-ci, est aux pâtisseries fashion…). On dirait que, pour elle aussi, le divorce est consommé.


Pierre-Jean Chiarelli