par Guillaume Didier - Dimanche 25 octobre 2009
Traducteur, exilé et misanthrope, Guillaume se passionne pour toutes les formes de communication qui ne nécessitent pas de rencontrer des gens en vrai. Il a hâte qu'on arrête de lui demander s'il est le porte parole du ministère de la Justice.
Cet été, les murs du métro de Londres se sont vus couverts de publicités pour une exposition de la National Portrait Gallery intitulée Gay Icons. Derrière les visages de Joe Dallessandro et K.D. Lang, on aurait pu craindre un nouveau défilé de chanteuses exubérantes à la couleur de cheveux peu naturelle et de musclors dont la plus grande contribution à la cause gay aura été de dévoiler un peu de leur pilosité devant une caméra. Mais au lieu de ce naufrage annoncé, l’exposition offre une galerie originale de visages et pose la question aussi simple que fondamentale : qu’est-ce qu’une icône gay?
P
armi les nombreux musées éparpillés à travers Londres, la National Portrait Gallery tient une place à part. Il s’agit en effet moins d’un musée d’art ou d’histoire que d’un musée identitaire : son but, d’après le site officiel, est « to promote through the medium of portraits the appreciation and understanding of the men and women who have made and are making British history and culture ». Alors qu’en France, l’idée d’identité nationale est irrémédiablement liée à celle du nationalisme le plus malodorant (on se souvient des innombrables débats stériles soulevés par l’utilisation du drapeau français ou de l’hymne national, sans parler du nouveau nom du Ministère de l’Intérieur), les Anglo-Saxons n’ont aucune réticence à se montrer et se mettre en scène à travers les individus représentatifs de leur société. Il s’agit en d’autres termes de l’équivalent local du Panthéon, le formol en moins.
Dans ce miroir évidemment déformant que l’Angleterre se tend à elle-même, la question des minorités apparaît dépassée. Un chirurgien d’origine pakistanaise y a sa place parce qu’il a accompli des prouesses médicales remarquables, non parce qu’il aurait réussi à atteindre un poste important malgré son nom de famille. Un cinéaste noir est présenté pour son travail sur l’image qui dépasse la question ethnique. De Lily Allen à Salman Rushdie, des acteurs d’Harry Potter au prix Nobel de physique, l’image à laquelle les Britanniques sont invités à s’identifier est forcément flatteuse, mais elle n’est pas fausse pour autant. On nous montre ici une société plurielle, vivante, inventive, de tous âges, foisonnante de talents divers, dans tous les domaines jusqu'aux plus arides, et sans pour autant faire vibrer la fibre la plus bassement nationaliste des spectateurs.
L’idée de l’exposition Gay Icons (qui est donc, je le répète encore pour ceux qui n'ont pas suivi, une expo s’adressant d’abord aux gays organisée par un grand musée national) était de demander à 10 personnalités homosexuelles de choisir 6 individus (gay ou non) dont l’exemple a marqué leur vie et leur parcours en tant que gays et lesbiennes. Choix forcément subjectif, très britannico-centré, et qui dès le premier abord renonce heureusement à toute idée d'inventaire exhaustif.
Une expo politique
Ce qui frappe très vite dans l'exposition (hélas déjà terminée, parce que je suis mou du stylo), c'est la dimension politique très affirmée de ces choix. Ce sont des gens courageux que l'on nous montre, dont certains se sont battus de toutes leurs forces pour faire avancer la société: Edwin Cameron, juge d’Afrique du Sud, qui a pris la décision d’annoncer sa séropositivité en apprenant le lynchage d’un activiste qui venait de faire exactement la même chose, ou Gene Robinson, premier évêque ouvertement gay et qui a dû porter un gilet pare-balles le jour de son ordination; d’autres moins connus mais qui ont joué un rôle vital pour ceux qui les ont croisés, comme Jane Cholmeley, qui ouvrit en 1984 la plus grande librairie féministe d’Europe à Londres. Certains sont morts sans pouvoir même imaginer les droits et le respect dont nous jouissons aujourd'hui tranquillement, comme John Menlove Edwards, l’un des plus grands alpinistes britanniques, mort dans l’isolement, ou Alan Turing, père de l’informatique et l’un des héros de la deuxième guerre mondiale grâce à la cryptanalyse d’Enigma, acculé au suicide après la guerre.
Mais l’exposition n’est pas là pour nous faire la morale sur l’air de « La vie des homosexuel-es il y a 60 ans était beaucoup plus dure que la nôtre, nos acquis sont très fragiles et il faut continuer à se battre pour les conserver et les étendre aux autres minorités ». Cette leçon, nous la connaissons tous, et ceux qui veulent l'ignorer parce qu'il est plus aisé de se concentrer sur la dernière pouffiasserie à 120bpm ou le dernier gadget à 150€ continueront à rouler de grands yeux et à regarder ailleurs. Au lieu de se lancer dans un combat perdu d’avance, ici, on se contente de présenter simplement des héros qui dépassent la cause homosexuelle proprement dite, des hommes et des femmes courageux et fiers, que d'autres hommes et femmes ont pris pour modèles dans leur propre vie. Tout le monde ne peut pas être Harvey Milk ou Martina Navratilova, mais chacun peut, à son niveau, s'inspirer de leur courage dans sa propre vie.
L’autre caractéristique intéressante de cette exposition est qu’elle ne se satisfait pas du « chacun pour soi » dont nous avons tant l’habitude. La question du droit des gays dépasse les seuls gays. Nous n’en serions pas là sans le combat des femmes pour l’égalité, et la réciproque est sans doute vraie dans une certaine mesure. Même si les filles de l’exposition présentent majoritairement des filles et les garçons des garçons, la frontière des genres s’estompe devant la portée de ces vies.
Cette impression est renforcée par la présence de deux héros de la cause noire, absolument pas homosexuels ni même franchement gay friendly, Nelson Mandela et Sojourner Truth, héroïne de la cause abolitionniste. C’est avec eux que l’exposition prend tout son sens : le combat d’une minorité est le combat de toutes les minorités. « Ain’t I a woman » paraît peut-être rétrograde pour les cercles de réflexion sur le Genre les plus avant-gardistes, il n’est pas transposable à la cause homosexuelle sans une gymnastique malaisée, et pourtant sa force ne peut laisser indifférent quiconque faisant partie d’un groupe discriminé.
Voilà une exposition qui propose aux jeunes gays qui la visitent non pas des idoles à adorer, mais des exemples de vie, un canevas de critères à considérer lorsqu’on choisit la route que l’on entend suivre. Car on retombe toujours sur le même problème : encore de nos jours, un adolescent qui se découvre homosexuel évolue dans une société dominée par le modèle hétérosexuel, et où les homosexuels les plus célèbres sont aussi les plus discrets. Où trouver, parmi les innombrables visages dont nous sommes bombardés en permanence, les briques qui peuvent aider à construire un adulte à la fois homosexuel, sain et heureux?
En 2008, Here!, une chaîne de télé américaine ciblant le public LGBT, a diffusé une série intitulée Everything You Wanted to Know About Gay Pornstars, dans laquelle Nick Piston raconte cette anecdote: un jour, dans une boîte, il a vu un gamin d’une vingtaine d’années arriver vers lui et fondre en larmes. Sa première réaction a été l’incompréhension: jamais il n’aurait imaginé qu’on pouvait le regarder comme un modèle ou un leader. Puis il a compris qu’il représentait pour le jeune homme quelque chose que celui-ci réprimait, une idée latente, qu’il ne savait comment formuler et qu’il libérait par le biais du porno.
Alors bien sûr, tout le monde regarde des pornos, et les adolescents plus que les autres, et les pédés plus que les autres, donc je ne dois pas me tromper en hasardant que les adolescents gays doivent en télécharger encore plus que la moyenne. Le porno peut servir pour eux non seulement de mode d’emploi à la sexualité, mais aussi de mode d’emploi à la vie tout court, s’ils choisissent leur sexualité comme élément identitaire principal. Et après tout, quel autre choix s’offre? Les modèles littéraires (Gide, Lorrain, Wilde…) ont un pouvoir d’attraction pour le moins limité sur un homosexuel de 2010. La folle de salon (toute la galerie de Pascal Sevran à Steevy), dont le caractère principal est d'être précieux ou efféminé mais surtout pas sexué, sert davantage de repoussoir que de modèle. Reste donc la pornstar, qui baise au kilomètre, danse et gobe des pilules d’un bout à l’autre de la nuit, et passe la journée à tenter de rassembler l’argent et l’énergie pour tenir une autre nuit, un autre week-end.
Loin de moi l'idée de critiquer l'industrie du porno, puisqu’elle remplit (sans doute malgré elle) un rôle que personne d’autre ne semble vouloir jouer. Sans elle, les adolescents gays seraient encore plus isolés. Hélas, aucun pédé connu ne semble vouloir se porter volontaire pour prendre sa place.
De l'anodin à l'icône
Lorsque j'étais adolescent, je suis tombé au hasard du zapping sur un reportage sur Cleews Vellay, président d’Act Up-Paris qui venait de mourir du sida. C’était un modèle de folle totalement nouveau. D’abord, il était sexué. Sa pratique de la sexualité ne faisait aucun doute, comparé aux autres qui après tout, pouvaient être aussi hétérosexuels dans leur vie privée qu’Eddie Izzard (célèbre comique anglais, travesti et hétérosexuel revendiqué). Ensuite, Vellay était furieux. Fini la tapette apprivoisée : c'était un pédé en colère, décidé à faire bouger les choses, hargneux comme un animal sauvage et blessé qui se débat avec l’énergie du désespoir avant de crever.
À peu près à la même période, Armistead Maupin, en tournée en France pour vendre un nouveau livre, racontait une anecdote intéressante : dans un avion, sa voisine, ayant remarqué son alliance, lui avait demandé s’il voyageait avec son épouse; il avait répondu, très simplement, tout en précisant de la façon la plus naturelle du monde que son partenaire était un homme. C’était, disait-il, la façon la plus simple de briser des tabous sans heurts, en se montrant tel qu’il était, normal, ne considérant son homosexualité ni comme une honte ni comme un motif de rage mais comme une chose banale et ne méritant pas qu’on en fasse tout un plat.
On ne pouvait faire plus différent que ces deux modèles. L'un violent et désespéré, l'autre anodin et tranquille. Pourtant, tous les deux donnaient envie, chacun à leur manière, de vivre sa sexualité au grand jour. Tous les deux disaient qu'il était possible de pousser les portes soi-même, et que l’air dehors était plus pur qu’à l’intérieur.
C'est ça, une icône gay. Ce n'est pas risquer un pied hors du placard seulement lorsqu'on est sûr que l'on ne met pas sa carrière en danger. Ce n'est pas mettre son homosexualité en avant uniquement pour se défendre quand on est attaqué pour avoir fait des choses honteuses, en détournant le débat sur le terrain de l’homophobie. Il ne suffit pas de dire « je suis homosexuel » un jour et considérer que le sujet est clos et que l'on a fait tout ce qu'on avait à faire pour les 15 années suivantes. C'est insister, revenir sur le sujet sans cesse, ne pas laisser la poussière des idées préconçues retomber. Ce n'est pas nécessairement la violence, ce n'est pas l'immobilisme. Et surtout, c'est utile, et ce n'est pas sorcier.
Alors pourquoi une telle exposition semble-t-elle impossible à remplir avec des équivalents français?