Bareback not dead

Mon objectif n’était vraiment pas d’embarrasser Minorités avec encore un texte sur le bareback – enfin, pas tout de suite. Nous sommes loin d’avoir tout dit sur le phénomène, mais les gens ont l’impression que je ne pense qu’à ça, ce qui est loin d’être le cas. J’aurais plutôt tendance à vouloir passer à autre chose. Mais voilà, ma réserve a été bousculée par deux choses.

 

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Dimanche 18 octobre 2009

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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Mon objectif n’était vraiment pas d’embarrasser Minorités avec encore un texte sur le bareback – enfin, pas tout de suite. Nous sommes loin d’avoir tout dit sur le phénomène, mais les gens ont l’impression que je ne pense qu’à ça, ce qui est loin d’être le cas. J’aurais plutôt tendance à vouloir passer à autre chose. Mais voilà, ma réserve a été bousculée par deux choses.

 

T

out d’abord la lettre ouverte de Warning à Antonio Ugidos du Crips, le 13 octobre dernier, à laquelle je répondrai plus bas dans le texte. Et puis surtout la parution d’un livre aux USA qui pourrait être la bible de Warning. Enfin, il faudrait que le groupuscule parisien soit au courant. S’ils le sont, ils ont raté l’occasion d’en parler en premier. S’ils ne sont pas au courant, well, ça ne m’étonne pas.

Unlimited Intimacy - Reflections on the subculture of Barebacking de Tim Dean (University of Chicago Press, 2009) est exactement ce que son titre évoque : une belle dissertation sur ce qu’est devenu le bareback après une décennie de vie souterraine : une sous-culture prête à remplacer la culture dominante. De pratique minoritaire, le fait de baiser sans capote est devenu de plus en plus banalisé à l’époque du Treatment as Prevention (TasP) que le livre ne discute pas d’ailleurs.

Tim Dean reprend d’une manière universitaire les arguments torturés des méchants barebackers qui ont toujours cherché une couverture intellectuelle pour cautionner leurs motivations sexuelles égoïstes. Ici, c’est le Fundbüro (Lost & Found, Objets trouvés) des grands philosophes, de Mauss à Foucault, de Lacan à Bourdieu, et tous semblent avoir une raison particulière de frétiller face à tant de perversion mutante.

 

« Has it never, ever occured to you that not using a condom is tantamount of murder ? » demandait Larry Kramer en 2005. Le bareback serait-il un concept du passé ? L’évolution de la sexualité depuis dix ans aurait-elle fait évoluer le sens profond du phénomène ? Rectification ici : non, le bareback est toujours la pratique qui permet à certains de baiser sans capote, en assumant ou non la responsabilité de leurs actes. Ce sont les faits. Et si quelqu’un cherche à vous faire changer d’avis sur cette définition, c’est qu’il a forcément quelque chose à se reprocher et qu’il a contaminé d’autres personnes– ou s’est fait contaminer, ce qui n’excuse rien.

 

Je l’ai déjà dit : je me méfie des sociologues qui ont beaucoup écrit au début de la polémique sur le sexe sans capote pour dire que ce n’était qu’une pratique marginale, si marginale que cela ne valait pas la peine de s’étriper pour savoir ce qui pouvait être fait pour y remédier. Quand ils ont réalisé que ça se faisait autour d’eux et que, eeek, horreur, eux-mêmes le faisaient, ils sont passés à une autre attitude : l’anthropologie participative parce que, hey, it’s so much more fun to compete. Aujourd’hui, ils écrivent des papiers scientifiques pour nous faire croire qu’on est passé à l’ère post bareback tout en faisant l’impasse sur la longue période de confrontation sur le sujet (1996-2006) comme si c’était une séquence terminée, trop conflictuelle, trop impossible à étudier.

 

Le livre de Tim Dean, de loin le plus érudit jamais écrit sur le phénomène, dit exactement le contraire. Nous ne sommes pas dans l’ère du post-bareback, nous y sommes en plein, justement. Le bareback est bien là, il n’arrête pas de se développer, c’est une subculture riche de nombreux courants internes qui s’opposent même parfois, comme tout ce qui a rapport au sexe quand ce dernier se montre grégaire et compétitif. Cette sous-culture n’a jamais été aussi puissante qu’aujourd’hui puisque son impact se diffuse parmi toutes les catégories d’homosexuels, de tous les âges. D’ici quelques années, cette sous-culture pourrait devenir la norme chez les gays, dans le secret d’une sexualité peu discutée, un nouveau domaine du placard, un autre « sale petit secret », comme le tourisme sexuel dont on a parlé (superficiellement) il y a une semaine.

 

L’auteur est très méthodique dans son analyse du bareback. Pour lui, la notion de « sexe non protégé » est déjà dépassée, il l’affirme dès la préface. Les procédés de contamination volontaire sont apparus quand certains gays se sont sentis piégés par le calendrier militant du mariage gay. Selon eux, il est urgent de présenter une image « déviante » à la société puisque que l’homosexualité est dans l’attente d’une forme de normalisation. Donc déjà, il faut comprendre que les barebackers sont un obstacle si l’on cherche à défendre le mariage gay et lutter efficacement contre l’homophobie. Car ils ont déjà réglé le problème : les simulacres de transmission du VIH remplacent les symboles de l’union entre deux hommes. Ce n’est plus la bague que l’on échange, c’est le sperme contaminé. Ce n’est plus l’enfant que l’on veut élever, c’est un virus que l’on « engendre ».

 

Pour l’auteur, ces gays ont trouvé un moyen plus rapide, et surtout plus jouissif, pour s’approcher du mariage : le fait de contaminer, d’engendrer (to breed) revient à créer une fusion beaucoup plus significative qu’un contrat d’union civile ou religieuse. C’est d’autant plus romantique qu’aux USA, 31 états sur 48 pénalisent la transmission du VIH. On est alors dans le même secret que le Don’t Ask, Don’t Tell.

Tim Dean, dans son processus d’analyse, se présente comme un rôle modèle du bareback puisqu’il s’affirme en tant que gay séronégatif baisant sans capote. Il est donc facile pour lui de régler en quelques pages l’épineux problème de l’image de l’homosexualité à la lumière des nombreux secrets qu’il révèle. Pour lui, c’est un faux problème, l’image des gays étant toujours défendue par ceux qui ont une sexualité coincée. La vraie identité gay, comme l’affirmait avant lui Dustan et Remes, c’est la transgression.

 

L’auteur explique, à travers Mauss et Freud, que le gift est un trait d’union de la communauté, non pas dans le sens de cadeau, ni celui de poison, mais celui du lien, comme un agent de cohésion sociale. Pour les barebackers, le virus n’est pas destructif, il est le commencement d’une grossesse. Le rectum n’est plus une tombe, il est le début d’un foetus. C’est un virus qui vit en vous et se développe. En le nourrissant avec d’autres virus, on le fait grandir. Il fait comprendre que les gays n’ont pas tous envie d’élever un enfant, mais que certains veulent élever un virus parce qu’il est le symbole d’une consanguinité qui touche chaque grande ville homosexuelle, quand on a l’impression, avec le temps, de connaître les secrets sexuels des gays. Soit parce qu’on les a vu baiser, soit parce qu’on a baisé soi-même avec eux.

 

Le livre s’ouvre donc sur 48 pages de présentation, de mises en garde, de précautions. Mais après, c’est une glorification intellectuelle de la baise sans capote. Et ça commence très vite à foutre la gerbe, politiquement parlant. L’auteur lie habilement le sexe à risque à d’autres activités dangereuses et non-productives comme le skate ou le surf, qui ont souvent les mêmes codes. La pratique du bareback dépasse les notions sociales d’argent, de race, de milieu social. Pour l’auteur, le bareback brasse les couches sociales comme l’homosexualité le faisait dans les années 70. Pourtant de nombreuses études montrent que plus le niveau social s’élève et plus la prise de risque volontaire est réfléchie, préméditée.

 

Tim Dean soutient que le bareback est un concept très démocratique même s’il explique, en détail, que toutes les soirées bareback ont malgré tout une base commerciale qui n’est sûrement pas à l’initiative des plus pauvres. Il place même le bareback au centre de l’idéal de la société américaine, puisque cette sexualité est née à San Francico et que le VIH a longtemps été le fétiche culturel de l’Amérique du Nord, à travers ses découvertes thérapeutiques, la culture militante qui a entouré le virus, et même les efforts de l’industrie pharmaceutique américaine, leader en la matière.

 

Quand je me suis engagé pour que Louise Hogarth sorte son DVD en France, The Gift, tout le monde m’a dit que le documentaire était, comment dire, « exagéré ». Cette manière de définir les « donneurs de gift » ou les « chasseurs de gift », c’était trop caricatural, trop sensationnel. Unlimited Intimacy vous prouve que Louise Hogarth était trop polie. C’est beaucoup plus crade que ça. Bien sûr, beaucoup de barebackers n’utilisent pas de capote dans l’espoir de contaminer ou de se contaminer.

 

Certains aiment le sexe non protégé, c’est tout. Le « c’est tout » résumant tout un faisceau de déni et de choses que l’on ne veut pas regarder, comme savoir si on est séropo ou pas, si l’autre est séronéga ou pas. Ce livre ne tente pas d’édulcorer les pratiques réelles dans la vie de chaque jour du barebacker. On passe des pages et des pages à décrire les motivations qui traversent ces échanges d’offrande du sperme, tous les jeux qui les entourent, les manières de le récolter, de le congeler pour l’utiliser plus tard, tout ce binz.

 

Dans le noyau central des barebackers, nombreux sont ceux qui ne veulent pas savoir leur statut sérologique car ils veulent séparer au maximum leurs pratiques sexuelles des conséquences qu’elles pourraient avoir sur leur santé ou celle des autres. Ce qui torture un peu, d’ailleurs, les espoirs liés au traitement antirétroviral comme prévention (le fameux TasP) face à la contamination. Ces barebackers n’ont absolument pas envie de faire leur test de dépistage. Donc ils ne prennent pas de multithérapie. Donc leur virus est au niveau le plus élevé de la contagiosité. C’est ce qui les excite aussi. L’auteur développe longuement le sentiment de vengeance partagé par ces hommes, après plus de quinze années pendant lesquelles la prévention s’est imposée à eux.

 

Ce sont des wolves, des loups face aux pigs, les cochons qui ne peuvent contrôler leur gloutonnerie. Et les pigs deviennent des loups, aussi rapidement que les loups peuvent devenir des cochons. Ce sont des hommes qui n’ont aucunement envie d’être reconnus par la communauté gay. En fait, ils sont contre les normes imposées par cette dernière, c’est pourquoi ils ont toujours bénéficié de la tolérance des milieux queers. Ils sont hors la loi. C’est aussi pourquoi la communauté refuse de parler de ce qu’ils font. Le bareback est « astonishlingly bad PR » (page 9), c’est la pire image que l’on puisse imaginer pour les gays.

 

Les conséquences du bareback en matière de santé publique sont survolées. Intéressant, quand on pense que l’auteur passe 240 pages à analyser le phénomène grâce à Derrida et Kant. Il refuse d’admettre que les barebackers ont ce type de sexualité car ils auraient une mauvaise image d’eux-mêmes, une estime de soi limitée ou une homophobie internalisée. Il pense au contraire que ces hommes sont des hommes Alpha, le niveau le plus supérieur de la masculinité. Il décrit un système anarchiste basé sur une hiérarchie qui permet de rester jeune et révolté face à la société. Que du glamour.

 

L’auteur renverse même les notions de courage en prétendant que les barebackers refusent d’avoir peur du VIH (ce qui est forcément génial !). Il pense que ces derniers sont révolutionnaires en refusant le dictat de l’obligation envers la santé qui a été, c’est vrai, à la base de la rhétorique des « nazis de la capote » dont votre serviteur fait partie. Il affirme que le risk management est le vecteur central de la vie moderne « normale ». Il fustige le « mensonge du VIH » qui a changé si dramatiquement la vie des gays depuis trente ans.

 

Pour ceux qui veulent des détails croustillants, le livre n’en manque pas. L’auteur énumère la liste des pratiques de contamination volontaire fiables à 100%. Comme enculer avec un Prince Albert pour faire saigner l’anus du mec passif, de façon à ce que le sperme infecté soit en contact direct avec le sang. Organiser une « roulette party » où l’identité des mecs séropos n’est dévoilée qu’après la contamination. On assiste à une scène ou un mec hyper lipodystrophié, maigre, visiblement séropo depuis longtemps, encule sans capote un mec représentant l’archétype du mec bien en forme.

 

Bref, ce livre décrit ce que nous savions déjà: le système sexuel du bareback est très intelligent, très calculé, très précis. Les déclarations de Paul Morris, le patron du studio porno bareback Treasure Island Media, sont toutes pertinentes. C’est l’aboutissement d’un cheminement sexuel à son degré le plus extrême. Et c’est précisément cette intelligence qui nous permet d’y répondre d’une manière intelligente aussi. La grande différence avec le bareback d’il y a dix ans, c’est qu’il était bête, on pouvait s’en moquer. Aujourd’hui, les systèmes de pensée du bareback méritent qu’on s’y oppose, comme tout autre système de pensée néfaste.

 

Nous avons, nous aussi, une armée d’arguments.  Et ces arguments nous permettent de formuler un jugement contre ces pratiques très malsaines qui mettent en péril notre identité face à la société qui nous observe (on l’a bien vu pendant l’affaire Mitterrand). Nous n’y sommes pas opposés à cause d’un soi-disant qu’en dira-t-on sociétal, on s’y oppose parce qu’on refuse que ces pratiques deviennent dominantes dans la communauté, c’est tout. On a le droit de condamner ce système de pensée d’une manière morale, avec du jugement, comme d’autres le comdamnent dans la communauté sida, même s’ils savent qu’on risque de les qualifier de nazis de la capote.

 

Non, tout le monde n’aime pas les films où un mec avale à la suite le sperme de 35 mecs. Non, la pratique sexuelle la plus risquée n’est pas la plus intime. (C’est quoi ce bordel?) Non, tout ce délire d’identification et de breeding autour du VIH et des autres maladies, ça ne me fait pas bander et je connais assez bien le rayon du cinéma de Treasure Island Media pour être capable de le déconstruire quand vous voulez. Tim Dean s’excite tout seul en considérant que ce cinéma-là a dépassé le porno traditionnel, mais il y a encore des films bien foutus chez Titan, Raging Stallion et Hot House qui n’ont pas besoin d’être unsafe pour être excitants.

 

Finalement, les barebackers de Treasure Island Media ne sont pas des hors la loi, ce sont juste des mecs qui poussent la consommation au maximum de ce qu’on pouvait imaginer dans la spiritualité gay. Le bareback est une sous-culture de merde, en admiration avec Wall Street et ce n’est pas parce qu’on se tatoue, qu’on se scarifie et qu’on transforme son corps que l’on devient plus wild: on change juste le costume de trader pour celui de barebacker. Et puisque le Baromètre Net Gay 2009, qui vient de sortir, nous dit que le bareback concerne 29,4% des personnes qui ont participé au sondage, nous avons plus que jamais le droit d’alerter l’opinion publique sur ce phénomène et prendre toutes les distances avec lui.

 

Alors, pour finir, Antonio Ugidos a le droit de penser ce qu’il veut des ateliers de Aides pour les barebackers de Paris. D’abord, ça serait intéressant de savoir combien de personnes vont à ces ateliers, dans une ville où le nombre de personnes séropositives et/ou porteuses du virus de l’hépatite C est sûrement le plus élevé d’Europe. Ensuite, Antonio Ugidos est, c’est une occasion de le dire, un des héros de la lutte contre le sida en France.

 

Il a eu (et il a encore) la patience et la ténacité d’organiser des conférences débats qui ont abordé depuis plusieurs années tous les sujets importants de cette épidémie, un des rares endroits inter-associatifs où les gens se sont dit des choses qui ont du sens. Et Warning en a profité pour faire entendre sa voix, d’ailleurs. Antonio Ugidos est quelqu’un de bien. Ça se voit tout de suite. Et il a fait contre le sida beaucoup plus que les personnes de Warning qui l’accusent ainsi. Warning est le symptôme d’une communauté où certains, très marginaux, tentent de faire taire ceux qui ont l’honnêteté de dire ce qu’ils pensent.

Et ça aussi, on a le droit de le condamner. Avec du jugement même.


Didier Lestrade

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