Le veillir gay (2)

Étrangement, poser aujourd'hui la question de la spécificité communautaire en France nécessite comme préalable de témoigner explicitement de son attachement au modèle républicain et laïc, pourtant construit à partir de l'acception révolutionnaire de valeurs telles que la liberté de dire ou de se regrouper. Il semble donc y avoir dans cette obligation de précaution, les germes d'une négation du principe de liberté individuelle quand, dans une injonction presque schizophrène, on convoque les mêmes idéaux progressistes pour, par exemple, promouvoir une intégration intelligente des populations immigrées en valorisant le biculturalisme et la transmission de la langue d'origine et nier en même temps toute légitimité aux revendications identitaires et communautaires.

 

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Fabien Boissonade

par Fabien Boissonade - Dimanche 18 octobre 2009

Fabien Boissonade est étudiant-chercheur en sociologie du vieillissement.    

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Étrangement, poser aujourd'hui la question de la spécificité communautaire en France nécessite comme préalable de témoigner explicitement de son attachement au modèle républicain et laïc, pourtant construit à partir de l'acception révolutionnaire de valeurs telles que la liberté de dire ou de se regrouper. Il semble donc y avoir dans cette obligation de précaution, les germes d'une négation du principe de liberté individuelle quand, dans une injonction presque schizophrène, on convoque les mêmes idéaux progressistes pour, par exemple, promouvoir une intégration intelligente des populations immigrées en valorisant le biculturalisme et la transmission de la langue d'origine et nier en même temps toute légitimité aux revendications identitaires et communautaires.

 

C

ette fin de non recevoir exprimée par l'État, mais aussi par la Nation, révèle l'existence d'une classification hiérarchique des cultures et des idéaux sous l'oriflamme d'une République peut-être une et indivisible, très certainement blanche et française. Cette classification validant de fait dans un paradoxe troublant la reconnaissance de l'individu comme élément unique et spécifique d'une société juste, garante de son bien-être et le refus qu'il lui est fait de toute émancipation en tant que tel.

Mais une société n'est pas ce qu'elle inscrit à grands coups de déclarations et de principes. Si elle est  bien un projet, elle est finalement plus organique que ce que nous le pensons. Elle est aussi ce chaos qui naît des vies qui l'animent et des allers-retours incessants que nous effectuons entre notre histoire personnelle et ce que nous expérimentons avec les autres. Elle n'est pas rigide et linéaire. Elle est alambiquée et dynamique.

 

Dans le Vieillir gay (1)la question était ainsi posée de la possibilité d'une dynamique communautaire spécifique dans le processus plus général du vieillissement ou comment l'existence présupposée d'un capital social et culturel propre à un groupe d'individus détermine aussi dans une mesure certaine, ses représentations et ses organisations individuelles et collectives de la vieillesse. Une dynamique donc, et non l'existence conjointe de deux trajectoires parallèles qui jamais ne se rencontreraient.

 

Réfléchir à la vieillesse des gays, c'est montrer du doigt une éclipse solaire que personne ne souhaite regarder. C'est rappeler à une communauté majoritairement urbaine et organisée autour de la satisfaction de désirs, que cette éternelle jeunesse qu'elle revendique comme une liberté supplémentaire ne dure pas. Peut-être ne le sait-elle que trop, quand touchée en son cœur par tant d'années sida, elle a détourné le regard. Peut-être encore se trompe-t-elle en s'attribuant un droit d'exclusivité sur cette pseudo liberté. Peut-être ne voit-elle pas que cette course contre la montre naît de tout ce qu'on lui refuse, de l'étroitesse du petit deux pièces -cuisine que la société lui accorde et de l'abandon inexorable, au fil des ans, de sa responsabilité et de sa fonction politiques. Peut-être enfin n'est-elle pas consciente qu'il y a ici plus de points de rencontre avec les autres, tous les autres, que de spécificités.

 

Mais alors, au-delà du processus naturel du vieillissement et du cadre social communs à tous, qu'est-ce que le Vieillir gay ? Comment se définit-il ?

 

Comme il est dit dans le Vieillir gay (1), les éléments économiques, politiques et sociétaux de définition de la vieillesse contribuent à construire un faisceau de représentations tout aussi artificiel qu'excluant, reléguant à la portion congrue quiconque ne rentre pas dans le moule ainsi convenu. Il y a certainement ici un premier axe d'analyse du fondement du fait de vieillir quand on est gay qui n'est que le prolongement de cette dynamique de construction identitaire à partir des discriminations et des exclusions dont l'homosexuel est l'objet, au même titre que la personne âgée dans une société âgiste et jeuniste. C'est peut-être là un deuxième élément de définition quand l'homosexuel vieillissant doit faire face, au sein de sa communauté à des dynamiques discriminantes intensifiées par une culture de quasi vénération de la jeunesse, plus souvent celle du corps que de l'esprit d'ailleurs car profondément axée autour de l'apparence et de la rencontre sexuelle.

 

 

Vieillesse ≠ Maladie

 

Il est intéressant de noter à ce propos que si les gays acceptent peu à peu d'envisager collectivement aujourd'hui la notion de vieillesse, ce n'est pas la leur dont il s'agit mais celle des malades du sida vieillissants - cumulards du handicap - confirmant ainsi l'acception communément admise de la vieillesse comme une maladie.

 

La notion toute récente du 4ème âge est apparue du constat de l'absurdité de la tentative de rassembler dans un même ensemble tous les problèmes de la vieillesse. Plus précisément encore, il est advenu qu'à ce 3ême âge collectivement encensé dans une volonté presque de sur-valorisation du jeune retraité, qu'à cet étalon personne âgée fantasmagorique et artificiellement majoritaire, il convenait désormais d'opposer tout un pan de la population, plus âgé, minoritaire (d'autant qu'il est  principalement composée de femmes) et pâtissant d'une perte d'autonomie certaine.  Cette notion d'autonomie – et de sa perte - est centrale dans la construction de nos représentations et de nos organisations de la vieillesse. Elle est ce seuil de définition de notre existence sociale, ce virage à partir duquel nous cessons d'être face aux autres comme doué de libre arbitre et animé d'un projet de vie.

 

L'autonomie n'est pas la moindre des valeurs pour un groupe minoritaire. Que sa conscience se construise indirectement en réponse réflexe aux expériences de rejets ou qu'elle soit le fruit d'une réflexion collective et formalisée par les corps intermédiaires qui la représentent, elle est constitutive de son identité. Elle est même le point de départ de toute volonté de se regrouper et d'agir ensemble. Ainsi plus encore peut-être que cette pseudo-liberté de la communauté gay évoquée plus haut, il semble que ce soit son désir d'autonomie (et la crainte de la perdre) qu'elle exprime à travers sa revendication d'une jeunesse permanente et éternelle. Ce que l'on peut donc ainsi considérer comme un nouvel élément de définition du Vieillir gay révèle cependant aussi la vacuité qui la menace sans cesse et la vigilance dont il lui convient de faire preuve pour maintenir vivant son projet collectif.

 

On l'a vu dans le Vieillir gay, l'âge mais surtout la transmission et donc la génération sont des concepts inhérents au vieillissement. Si les gays n'échappent pas au premier, leur relation aux deux autres est plus ambivalente qu'il n'y paraît. En l'état actuel de la lutte pour l'égalité des droits, la communauté homosexuelle a, dans une dynamique de juridicisation (et non comme acte politique), axé ses revendications sur les indicateurs les plus visibles, et donc majoritaires, de l'acceptation sociale que sont le mariage et la parentalité. C'est à dire qu'elle a - mais plus précisément encore les éléments les plus jeunes qui la composent - implicitement validé les valeurs qui lui étaient imposées plutôt que de reconnaître et de faire valoir la diversité des siennes construite, notamment à partir des différences culturelles qui distinguent une génération de gays par rapport à une autre.

 

Car il est juste de parler de dynamique générationnelle au sein de la communauté gay comme il est juste de parler de dynamique générationnelle au sein de toute communauté. C'est à partir des luttes, de leurs réussites, de leurs échecs et de leur transmission que se construit une conscience communautaire et chez les gays comme chez les afro-américains, comme chez les féministes, les générations se succèdent et se définissent en fonction de ce qui leur est donné en héritage. La véhémence des échanges qui animent les tenants du séparatisme et de l'intégrationnisme au sein des sus-dites communautés en est l'illustration quand, parfois inconscients du fait même que cette liberté d'expression est la résultante de combats antérieurs, les plus jeunes refusent le désir de leurs aînés de s'organiser en dehors ou inversement, appellent à rompre définitivement avec celui qui oppresse.

 

 

Antagonismes

 

L'enquête « Age et Homosexualité » menée en 2006 par Homosexualité et socialisme [1] mais également la lecture des forums de discussion sur ce sujet confirment ces antagonismes.

 

Nombreux sont les jeunes homosexuels en effet qui refusent en bloc, parfois de manière très violente, la simple idée d'un regroupement affinitaire que certains de leurs aînés appellent de leurs vœux. Arguant du modèle républicain français, ces jeunes gays fustigent la volonté ainsi exprimée de lieux de (fin) de vie communautaires pour gays, n'hésitant pas à brandir comme symbole ultime de la bêtise communautariste la possibilité de lieux dédiés aux noirs, aux musulmans voire aux communistes (sic!). Ils ne semblent pas sensibles aux motivations avancées par les gays plus âgées qui bien souvent revendiquent cette organisation de leur vieillesse pour ne plus avoir enfin à souffrir de l'homophobie dont ils ont été victimes jusque lors et qu'ils redoutent fortement de la part des personnels et résidents des institutions classiques d'hébergement de personnes âgées.

 

Cette opposition, si elle est bien l'illustration de particularités générationnelles, vient confirmer la prédominance au sein même de la communauté gay de la tentation d'un homosexuel standard, ultra consommateur, construit à partir d'un cahier des charges imposé par la société et relayé par ses forces les plus intégrationnistes. Elle confirme aussi le réflexe d'ostracisation qui traverse la communauté quand ces mêmes jeunes homosexuels ne se posent même pas la question du vieillissement des plus minoritaires d'entre eux, malades, transsexuels, en couple et souhaitant le rester tout au long de leur vieillesse ou tout simplement précaires. Il semble même que l'assimilation soit consommée entre visibilité et égalité des droits tant n'est pas fait mention par cette jeune génération de la réalité du Vieillir gay construite d'une part, à partir de l'absence de descendants susceptibles d'accompagner l'homosexuel vieillissant dans des contextes familiaux encore trop souvent hostiles, de la quasi impossibilité de reconnaissance légale du conjoint survivant en dehors du cadre du PaCS et du rétrécissement accru du cercle social dans une communauté fortement touchée par le sida d'autre part. Au-delà encore, et c'est sans doute le plus préoccupant, elle valide les conséquences de l'homophobie comme seul devenir des homosexuels vieillissants, c'est-à-dire, un être seul devant (re)mettre au placard ce qu'il aura un temps réussi à faire sien et à rendre public.

 

Finalement ce qui est enseigné ici, c'est le désintérêt flagrant de la société et de la communauté gay pour la vieillesse, leur refus de participer à l'élaboration d'une organisation collective et publique comme moyen d'une ingénierie sociale et médicosociale créative, solidaire et qui considèrerait, dans une volonté de participation démocratique, toute la diversité qui les composent. Mais c'est aussi les limites annoncées de l'expression de cette diversité en dehors du cadre politique défini et imposé qui par ailleurs organise le regroupement « forcé » des personnes âgées sous une même considération.

 

Dans ce contexte, il apparaît bien difficile pour la communauté gay mais aussi la société dans son ensemble de porter des projets innovants d'accompagnement du temps de la vieillesse prenant en compte les souhaits affinitaires, les réalités sociales et économiques des plus fragiles et les aspirations à un autre vivre-ensemble. Et pourtant, existe t-il de meilleur moyen de prise en charge globale, comme mentionnée dans le Vieillir gay (1) mais plus généralement encore comme gage de l'évolution d'une société vers plus de progrès, que celui qui consiste à poser la question à partir des plus minoritaires ?

A ne pas encourager la réflexion sur le devenir collectif de la gérontologie à partir de la diversité des situations individuelles des personnes âgées comme elle devrait également le faire pour la Santé publique à partir des malades du sida, la société contribue à la désaffiliation des populations pour la chose publique et participe paradoxalement de la « tentation communautariste » qu'elle condamne au nom de ses idéaux républicains. Pis, en ne soutenant que très rarement et avec parcimonie les rares projets qui émanent de la société civile, elle laisse toute latitude aux industries du médicament et de l'assurance qui avec comme unique objet la rentabilité n'hésitent pas, certes à créer des structures pour les gays mais des gays suffisamment riches.

 

 

Âge + Précarité + Placard

 

Depuis peu, on constate toutefois une évolution des pratiques de la gérontologie collective qui inscrit désormais les spécificités culturelles dans l'élaboration de la prise en charge de la personne âgée. Et comme on le constatait à l'instant avec les malades du sida, instigateurs malgré eux d'une réflexion sur le Vieillir gay au sein de la communauté homosexuelle, c'est par les populations immigrées vieillissantes qu'advient cette évolution. Après trois décennies de prise en charge familiale et communautaire, les populations immigrées et les générations d'enfants nés en France ont finalement  assimilés les modes de prise en charge et sont aujourd'hui conscients de leurs droits et des aides dont ils peuvent bénéficier. Ceci est le résultat d'un travail de longue haleine car contrairement aux idées reçues, ces groupes n'étaient pas naturellement consommateurs de droits sociaux. C'est donc un progrès. Mais la question demeure aujourd'hui de l'accompagnement des plus anciens d'entre eux dans un contexte économique de forte précarisation qui met à l'épreuve les capacités de cette organisation familiale traditionnelle ainsi que de leur entrée dans des institutions d'hébergement, déjà difficile pour tous, quand nombre d'entre eux, surtout les femmes, ne parlent pas le français et qu'il leur est finalement demandé du jour au lendemain de mettre au placard ce qui jusque alors les définissait.

 

Penser qu'un simple rappel à l'ordre républicain suffit à régler la situation est une grave erreur d'appréciation qui laisse les personnels de ces établissements mais également l'ensemble des acteurs et intervenants sociaux et médicosociaux face à des situations auxquelles ils n'ont pas été préparés et qui viennent s'ajouter aux nombreuses autres difficultés liées au manque de personnel et à l'absence de formation. Les manifestations d'agressivité et la maltraitance qui en découlent ayant tôt fait d'être rangées dans le cabas bien pratique de la vieillesse et de la difficulté d'être vieux.

 

Il est donc de la responsabilité de la communauté gay de se saisir de la question du Vieillir gay comme d'autre l'ont déjà fait à partir de leur propre sensibilité particulièrement les femmes (les féministes seraient plus juste) des Babayagas (les Grand-mères) qui depuis plusieurs années tentent de mener à terme leur projet d'un lieu de vie pour femmes. L'étude de l'histoire de ce projet est très révélatrice du chemin qu'il reste à parcourir pour que soit accepté par la société et ses institutions le principe même d'auto-gestion de sa vie car il s'agit bien de ça ici : la liberté donnée à tous et à chacun de s'émanciper et de choisir sa voi(e)x.


Fabien Boissonade

Notes

[1] Merci à HES et à son président Gilles Bon-Maury pour la synthèse analytique de l'enquête « Age et Homosexualité ».

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