De l'homophobie à Paris

Impossible de rater le lien direct, ces dix derniers jours, entre la parution de deux livres sur les gays versus banlieue et l’affaire du match de foot gay versus musulmans. D’un côté « Homo Ghetto » de Franck Chaumont et « Un homo dans la cité » de Brahim Naït-Balk. De l’autre l’équipe Paris Foot Gay et l’équipe Créteil Bébel. 

filet
Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Dimanche 11 octobre 2009

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

filet

Impossible de rater le lien direct, ces dix derniers jours, entre la parution de deux livres sur les gays versus banlieue et l’affaire du match de foot gay versus musulmans. D’un côté « Homo Ghetto » de Franck Chaumont et « Un homo dans la cité » de Brahim Naït-Balk. De l’autre l’équipe Paris Foot Gay et l’équipe Créteil Bébel. 

O

n savait déjà que la communauté gay n’est pas tolérante envers l’Islam et que les musulmans de France ne sont pas tolérants envers les gays. Désormais, la banlieue est le sujet de friction entre les deux minorités et les médias gays ont mené en épingle une manifestation d’homophobie sportive trop belle pour ne pas devenir symbolique. Contrairement à l’affaire Mitterrand, cette histoire de footballeurs a bénéficié d’une réactivité exemplaire. D’un côté des gays outragés, de l’autre des musulmans pratiquants, en italique dans le texte chez Ilico, comme si l’idée même de la foi méritait des guillemets, une emphase descriptive.

Arrêtez tout de suite de râler : je ne suis pas en train de défendre l’équipe de foot de Créteil Bébel. Mais je ne peux pas m’empêcher de penser que si on avait tout de suite posé la question aux joueurs de cette équipe, on aurait vu plus rapidement que l’entraîneur et les joueurs n’avaient pas les mêmes réticences à jouer avec des homosexuels. Soit. Je ne mets pas en doute les témoignages très concrets des livres « Homo Ghetto » et « Un homo dans la cité ».

 

Enfin, ces deux livres décrivent une situation qui méritait d’être rendue publique depuis longtemps et qui va faire avancer, c’est évident, la vie des personnes LGBT à travers le pays. Je m’étonne simplement que les médias gays ne cherchent pas à élargir le débat. Pour l’instant, ce qui est dit, c’est : les gays sont harcelés par les Arabes et les Noirs – à cause de l’Islam. Mais rares sont ceux qui se tournent vers les hommes politiques qui ne font rien pour combattre cette homophobie dans leurs villes, dans leurs quartiers, dans leurs écoles. Et je m’étonne aussi qu’on ne donne pas la parole à certains homosexuels ou à certaines lesbiennes qui vivent bien dans ces cités. On en connaît tous, des gays qui ont vécu ou qui vivent encore à Saint-Denis ou ailleurs, et qui ont de bons rapports avec les Beurs et les Blacks du coin, même quand ils sont dealers.

 

Il y a plus de dix ans, déjà, mon copain Robert invitait ses voisins dealers dans sa maison de Saint-Denis quand il partait en week-end. Les mecs étaient trop contents de pouvoir passer une soirée tranquille avec leur copine, loin de la famille et de la smala. Je ne dis pas que ces cas d’entente minimisent l’homophobie vécue par les gays et les lesbiennes en banlieue. Je dis juste que si on veut être correct dans la description de ce qui se passe, il faut montrer aussi quand ça se passe bien. Mais voilà. Le fait que Franck Chaumont ait travaillé pour la communication de Ni Putes Ni Soumises a sûrement un lien. Nous sommes dans le champ de la laïcité forcenée ici, et tout est réuni pour faire un carton d’édition.

Islam contre gays, c’est trop parfait.

 

Il y a quelques années à peine, je discutais avec un rédacteur en chef de média gay, et je lui faisais part de ma colère concernant les conditions de prière subie par les musulmans de France, qui ne bénéficient toujours pas de mosquées ou de lieux de culte décents. Il m’avait aussitôt répondu, en bon laïc qui se respecte : « Personne ne les oblige à être croyant. Moi, j’appartiens à une génération athée parce que c’est ma position politique ». Mmmmm. Moi aussi, en bon gay moyen, je suis athée depuis l’âge de 10 ans, et je me suis construit sur cette base idéologique, mais cela ne m’empêche pas de trouver inadmissible le retard de la France dans son obligation d’offrir ou d’autoriser la construction de véritables lieux de culte à ceux qui suivent la deuxième religion du pays. Qu’on croie ou non en Dieu, il est de notre responsabilité d’avancer sur ce sujet, car il conditionne de nombreux conflits identitaires dans ce pays. Et ça, pour moi, sur Minorités, c’est un sujet indiscutable, quelque chose qui nous unit. Les mauvaises conditions de culte accentuent les colères ethniques et religieuses, que l’on soit croyant ou pas. Après tout, il y a beaucoup de gays musulmans. On les aide comment ? En leur disant qu’ils doivent abandonner leur foi ? Super, l’intégration homosexuelle.

 

Pour l’instant, la gauche ne nous donne rien. Le PS n’avance toujours pas sur les minorités, sur l’intégration, sur les sujets discutés à travers le monde (mariage, homophobie, sida). La gauche nous promet  « plus de diversité ». Ça sera difficile (euphémisme) si le cumul des mandats ne libère pas les places pour des gays et des lesbiennes, des Noirs et des Arabes, des Asiatiques et des Pakistanais. Ça sera difficile s’il faut attendre le verdict des prochaines élections présidentielles, en 2012. Ça sera encore plus difficile si personne ne fait pression sur le maire de Paris ou sur le président de la région Ile-de-France sur ces sujets. Je défie quiconque de m’expliquer en quoi Paris et sa région, la plus riche de France, est le creuset d’initiatives sur la diversité, la tolérance entre sexualités. J’attends qu’on me montre qu’un laboratoire d’idées existe quelque part, qui est encouragé au plus haut niveau.

 

Les demandes des gays et des autres minorités sont forcément mises entre parenthèses à cause de l’énormité de la situation mondiale. C’est cette énormité en elle-même qui garantit l’impossibilité de la réforme. Ce que j’écris n’est malheureusement pas nouveau. Quand on dénonce la faiblesse de la gauche aujourd’hui, même les gays les plus socialistes admettent qu’il suffit de se baisser pour trouver les sujets qui font honte. Et l’argument du « Tu préfères la droite peut-être ? » aura de plus en plus de mal à convaincre.

 

Ce qui est nouveau, en revanche, en tant que gay, c’est de formuler cette frustration et cette colère car, pour l’instant, les gays ont été particulièrement muets sur le sujet. Bien sûr, ils se mobilisent sur les thèmes de l’homophobie, pensant qu’il faut stratégiquement se concentrer sur deux ou trois demandes pour obtenir quelque chose. Mais la frustration des gays grandit. Et les socialistes montrent qu’ils nous méprisent puisqu’ils sont si lents à bouger sur des demandes que nous formulons depuis des années. Nous sommes leur dernier souci. Ils ont le pare-feu Delanoë.

 

Il y a quelques jours, lors d’un point presse à la Mairie de Paris, quelqu’un a demandé à Bertrand Delanoë s’il s’ennuyait. Non non, a-t-il répondu. Le fait même que l’on se pose cette question montre que la mairie de Paris, c’est un peu comme le conte de la Belle au Bois Dormant. Tout le monde roupille. Au même moment, une journaliste de Télérama me téléphone pour me demander ce que je pense de Christophe Girard. La Nuit Blanche ? Elle est blanche. C’est une blague facile, mais c’est comme le kiss-in aux Halles. Beaucoup de gays bancs et de lesbiennes blanches et des Noirs tout autour qui regardent avec des gros yeux. Si on voulait nous faire comprendre que les gentils sont les Blancs et les homophobes sont les Noirs, c’est presque réussi. La fête techno au Grand Palais ? Blanche. Et en plus la salle était moitié vide.

Paris, la ville la plus gay de France. La plus séropositive d’Europe. Delanoë s’est-il engagé personnellement dans le combat pour la prévention du sida alors que le sujet est toujours au centre de  violentes disputes ? S’est-il exprimé d’une manière claire et volontaire, sur les prises de risques et le bareback ? Avez-vous en mémoire un moment où il se serait prononcé sur la reprise de l’épidémie chez les gays, dans sa ville, sous sa protection ? Les années Delanoë sont les années bareback, mais elles sont aussi celles de la prise de conscience de l’homophobie. Cela commence à faire beaucoup de défaites pour une seule ville. Aura-t-on un jour un centre de santé gay à Paris, même si la Mairie de Paris semble effrayée à l’idée même d’une telle appellation ? Si Delanoë est si copain avec le maire gay de Berlin, pourquoi ne pas lancer un programme de prévention entre les deux capitales pour informer la transhumance gay entre les deux villes sur les drogues, le sida et les IST ? Est-ce vraiment si compliqué à faire ?

 

Quelle est cette peur ridicule qui ronge le Maire de Paris face au risque d’être associé à la sexualité qu’il partage avec les gays? Sommes-nous bien représentés quand une personnalité homosexuelle à un poste important considère qu’il a tout dit lors de son coming out télévisé de 1998 – il y a plus de dix ans ? Pouvons-nous nous satisfaire de ce coming out bien orchestré (très bien même), mais qui sert de joker contre toutes les initiatives communautaires en faveur des gays, qui pourraient être simultanément lancées pour aider, aussi, les autres minorités qui peuplent cette ville ? Puisqu’il ne faut surtout pas encourager les communautarismes et les ghettos, alors devons-nous nous contenter d’une apparition à la Gay Pride avec Liza Minnelli et un chèque pour le centre LGBT ? Si Delanoë ne fait rien pour combattre l’homophobie à l’école, vous croyez qu’il fera quelque chose pour rassembler la communauté gay et les autres minorités ?

 

Notre relation avec Bertrand Delanoë est un cas d’école. Les gays sont piégés par son administration. Ils doivent accepter des décisions totalement stupides comme un bridage des décibels dans le Marais lors de la Gay Pride. Et les décibels sont aussi bridés lors de la Techno Parade. Qui sont ces vieux de Paris qui décident à la place de la jeunesse ? La peur du prosélytisme, c’est ce qui domine dans la politique de Delanoë. Pour se protéger, Delanoë fait semblant de ne pas voir les gays. Pour ces derniers, le coming out de Delanoë aura été un trophée, un all & all qui commence à prendre de l’âge. L’entourage de Delanoë vit dans la hantise d’une proximité avec les gays. Delanoë n’aurait pas à se défendre des accusations de prosélytisme s’il n’avait pas mis fin à cette paranoïa en établissant une bonne fois pour toutes une relation claire, et surtout plus courageuse, avec son électorat d’homosexuels.

 

Pourtant. Delanoë reste haut dans les sondages, malgré le désastre de Reims, le trou d’air qui a suivi et son absence depuis. Peut-être qu’une partie des homosexuels apprécie sa personnalité fade, absente, normale quoi. Mais une portion de plus en plus importante de gays exprime en privé l’énervement face à tant de combats délaissés par le maire homosexuel. Sa communauté souffre, elle le dit tous les jours à travers les cas d’homophobie qui sont devenus le leitmotiv de la parole associative et des médias gays.

Si les gays ne sont pas heureux dans cette ville, s’ils ont envie d’être mieux protégés face au sida, s’ils veulent participer plus ouvertement à la politique de cette ville, les critiques seront de plus en plus vives. Car, enfin, si tout le monde parle aujourd’hui de la vie des personnes LGBT dans les banlieues, n’oublions que Paris compte de nombreuses cités. Avez-vous entendu parler d’un programme, quelque part dans Paris, sur l’acceptation des personnes LGBT dans les quartiers ? Ce que l’on reproche aux banlieues, dirigées aussi par des socialistes, on doit le reprocher au maire de Paris. Et si Paris, et sa région, sont incapables de s’engager concrètement contre l’homophobie dans les cités, alors qu’ils ont tous les pouvoirs, alors pourquoi diriger notre colère contre les musulmans pratiquants ? Ne voyez-vous pas que la vraie responsabilité est à la mairie qui maltraite à la fois les gays et les Arabes ?

 

On nous demande d’attendre. C’est une vie d’illusion. C’est comme l’histoire racontée par un Arabe dans le documentaire « Les oubliés de Cassis » programmé le 12 septembre dernier sur Public Sénat. « Une vie d’illusion ? C’est comme le cumin. Tu le sèmes et tu lui dis tous les jours que tu vas l’arroser. Mais tu ne le fais pas, même si tu passes devant dans la journée, parce que tu as oublié. Pendant ce temps, le cumin pousse et ses racines aussi. Et il n’a toujours pas d’eau ». Une vie d’illusion, c’est ce qu’on vit aussi depuis deux ans avec la crise. Tout d’abord, on nous a dit qu’il fallait attendre l’élection d’Obama. Après, on nous a dit qu’il fallait attendre qu’Israël écrase Gaza. Après, on nous a dit qu’il fallait attendre la fin de la répression en Iran. Après, il fallait attendre la réélection d’Angela Merkel parce qu’on ne peut rien faire sans l’Allemagne. Maintenant il faut attendre les prochaines présidentielles pour voir le PS avancer. Excusez-moi si je doute.


Didier Lestrade

Imprimer

Enregistrer en PDF

Partager sur facebook

Partager cette article sur TwitterPartager sur Twitter

Restez dans la boucle

FacebookRetrouvez Minorités sur Facebook

TwitterSuivez Minorités sur Twitter