RvdB: « Ville = Sexe + Travail »

Je connais Rob van der Bijl (RvdB pour les initiés) depuis quelques années déjà. Alors que j'ai parfois du mal à en rester aux conversations sur le temps avec les Hollandais qui détestent les idées trop générales et les abstractions, Rob est du genre à expliquer les choses par des trucs beyond l'abstrait sur les infrastructures, la pensée des nations et le sport en ville. Ce Hollandais pas comme les autres est urbaniste, ce qu'aux Pays-Bas on appelle planologue (on n'y rigole pas quand il est question de planifier les villes et les polders), et spécialiste de la sécurité et des infrastructures de transport.

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Laurent Chambon

par Laurent Chambon - Dimanche 11 octobre 2009

Laurent Chambon est docteur en sciences politiques, spécialiste des minorités en politique et dans les médias, ancien élu local travailliste à Amsterdam et chercheur en sciences politiques, et est co-fondateur de Minorités.

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Je connais Rob van der Bijl (RvdB pour les initiés) depuis quelques années déjà. Alors que j'ai parfois du mal à en rester aux conversations sur le temps avec les Hollandais qui détestent les idées trop générales et les abstractions, Rob est du genre à expliquer les choses par des trucs beyond l'abstrait sur les infrastructures, la pensée des nations et le sport en ville. Ce Hollandais pas comme les autres est urbaniste, ce qu'aux Pays-Bas on appelle planologue (on n'y rigole pas quand il est question de planifier les villes et les polders), et spécialiste de la sécurité et des infrastructures de transport.

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n s'est donc attablés dans un café près de chez moi avec un cheese cake et un kawa, on s'est concentré pour ne plus entendre des vieilles Hollandaises qui fêtaient leur présence dans la capitale en hurlant des banalités sur leurs enfants et on a parlé sexe et travail en ville. La ville sert à la production et à la reproduction, c'est ce qui explique son succès. Le sexe et le travail, c'est ce pour quoi les gens vont s'entasser dans les villes. Que plus de la moitié de l'humanité soit citadine ne relève pas du hasard: la proximité et la diversité sont les meilleurs moyens de produire des choses et de trouver avec qui copuler.

En fait la vraie révélation de la conversation avec Rob van der Bijl c'est la question de la mixité. Les sociologues découvrent finalement que les inégalités sont à la source de nombreux maux très concrets, comme l'obésité ou la violence, mais mélanger les gens en ville n'est pas une garantie de succès.

 

Le mythe de la richesse contagieuse.

 

Le mythe qui nous a fait beaucoup rire, c'est celui de la richesse contagieuse: « Alors que ce n'est basé sur aucun fait vérifiable, on voit que les établissements de logement et les mairies s'efforcent de panacher les groupes ethniques et les classes sociales. C'est le cas en France, mais aussi aux Pays-Bas où on s'accroche à des pourcentages non négociables de logements loués à prix social, loués à prix du 'marché' [rires] et vendus. L'idée est que les pauvres vont non seulement essayer de copier les bonnes manières des riches, mais aussi, juste parce qu'ils partagent un mur, qu'ils vont mystérieusement devenir riches eux-mêmes. »

 

« En fait, rendre des pauvres riches c'est un processus compliqué et long qui demande bien plus que de les faire vivre avec des riches. Mais ça tout le monde peut le comprendre. Ce qui est étonnant, c'est qu'on s'obstine à y croire malgré tout. »

Mais lorsqu'il s'agit d'étrangers que la présence d'indigènes va aider à l'intégrer? « En fait, la question intéressante n'est pas celle de l'intégration, mais de l'émancipation. Un quartier mélangé peut être anxiogène et affligé par la criminalité et un autre, totalement homogène, peut être un lieu où ses habitants peuvent s'épanouir. Quand on regarde les quartiers chinois, juifs ou gay de la plupart des grandes villes, on y est plutôt bien, en sécurité, et les habitants s'épanouissent plutôt mieux qu'ailleurs alors qu'on est dans l'homogénéité ethnique, ou sexuelle. »

 

Homogénéité source d'émancipation?

 

En fait, l'efficacité d'une ville se mesure facilement: peut-on produire et s'y reproduire sans trop être gêné par la pollution, la violence ou l'exclusion? Ce n'est pas pour rien que les centre-villes des mégapoles occidentales sont le lieu d'élection des gays: on peut y copuler facilement, mais aussi fabriquer des choses plus ou moins compliquées, le tout sans trop se faire agresser, que ce soit par les habitants ou les forces étatiques.

 

« Pour les Chinois, l'idée est de faire du commerce, monter des entreprises, échanger des marchandises et maintenir la culture chinoise malgré l'assimilation. Dans ces quartiers, on voit que l'homogénéité ethnique est source de sécurité et de stabilité; cela permet aussi de favoriser l'ascension sociale sans trop souffrir de racisme. C'est la même chose pour les quartiers juifs, où on peut faire plein de choses, des mariages au business, tout en limitant la pression à l'acculturation du groupe dominant. »

 

On savait que le ghetto était une réponse des minorités à la violence du groupe dominant. Mais je n'avais jamais envisagé la chose sous cet angle, et aucun de mes profs de sociologie urbaine n'avait jamais chanté les louanges des quartiers ethniques. Mais Rob a raison: une ville n'est pas un succès parce qu'un groupe arrive à faire disparaître les autres. Au contraire, ce genre de succès est atroce: j'ai détesté Massy ou Châtellerault pendant mon adolescence justement parce qu'ils étaient le genre d'endroit où on se doit d'être français, hétérosexuel, blanc, de la classe moyenne, et je ne veux pas voir une tête dépasser!

 

La mégapole est un succès parce qu'on peut y être pédé, noir, juif, chinois, artiste, businessman ou juste un peu ce qu'on veut sans être violenté ou neutralisé par le groupe dominant. Mieux encore, on peut s'améliorer, apprendre des choses, répondre à des besoins économiques ou culturels très pointus et même y gagner sa vie décemment. On peut rencontrer des gens comme nous pour copuler avec, mais aussi des gens différents avec lesquels on peut produire des choses, et peut-être aussi copuler avec. Bref, la vision d'une Ville = Sexe + Travail est loin d'être réductrice. Elle sous-tend aussi pas mal de contradictions dans nos volontés politiques collectives, comme l'intégration (lire: acculturation) ou l'ordre public (lire: la domination d'un groupe sur les autres). La réussite d'une ville tient donc au fait qu'elle permet à la diversité humaine d'y prospérer, quoi qu'en pensent ceux qui la dirigent.

 

Voilà. C'était une demi page de notes d'une interview avec RvdB, il m'en reste encore cinq...


Laurent Chambon

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