Sale communautariste !! Pourquoi sale ?

La pression ultra-républicaine française et son discours qui consiste à marteler qu’il n’y a qu’une seule communauté, la République, porte en ses germes une certaine crainte de la différence et un souci non négligeable de conformité. Cette injonction gomme la diversité des minorités et leurs pratiques de vie. Il faudrait ainsi nier ce qui définit et constitue, en partie, nos vies et nos pratiques sociales.

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Arlindo Constantino

par Arlindo Constantino - Dimanche 04 octobre 2009

Arlindo Constantino est un ancien militant historique d’Act Up-Paris et fils d'immigrés portugais. Impatient de voir un rebonds dans le militantisme gay et sida, il lance ici un cri du cœur sur un des sujets essentiels de Minorités: la peur communautaire et son alimentation par la pensée universaliste.

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La pression ultra-républicaine française et son discours qui consiste à marteler qu’il n’y a qu’une seule communauté, la République, porte en ses germes une certaine crainte de la différence et un souci non négligeable de conformité. Cette injonction gomme la diversité des minorités et leurs pratiques de vie. Il faudrait ainsi nier ce qui définit et constitue, en partie, nos vies et nos pratiques sociales.

C

’est frappant de voir comme les gays ont besoin d’être entre eux. Au moindre rayon de soleil, les terrasses du Marais débordent de monde, de beaux garçons. D’où qu’ils viennent. De Paris, de banlieue ou d’ailleurs. Et quand nous allons à l’étranger, ce serait mentir que de dire que nous ne cherchons pas les bars gays pour passer une bonne soirée. Depuis quelques années maintenant, des associations se créent autour d’activités aussi diverses que le sport ou la pratique religieuse.  À la maison, notamment pour ceux qui se disent « hors ghetto », c’est sur les sites gays ou les réseaux sociaux que nous nous retrouvons et où la majorité de nos amis sont eux aussi gays.

 

Nous avons besoin, quoi qu’on en dise, de liens et de lieux communautaires. Parce que la parole y est plus libre, les gestes d’affection ou de tendresse sont plus naturels et que pour trouver son prince charmant, c’est plus facile que dans un endroit lambda. Mais, il y a toujours un « mais », quand on demande aux gays ce que signifie pour eux la communauté, la plupart d’entre eux vous répondent automatiquement qu’ils sont anti-communautaristes.

 

Bon… Alors tu es au Cox, ensuite, je vais te retrouver en train de discuter avec tes potes sur bearwww ou sur Facebook jusqu’à une heure du mat, pour te revoir le lendemain au BHV pour acheter l’American Apparel qui mettra en valeur ton paquet ou le collier de chien en cuir pour tes plans cul, mais à part ça le mot communauté ne te dit rien. Tu m’expliques ?

Voilà la contradiction dans laquelle les gays s’enferment actuellement. Nous vivons une réalité gay tous les jours par nécessité vitale, par envie, ou juste pour être bien.

 

Le communautarisme, explique la journaliste Catherine Halpern, philosophe de formation, est un terme créé aux États-Unis dans les années 1980 pour désigner une philosophie dite communautarienne qui affirme que « l'individu n'existe pas indépendamment de ses appartenances, soient-elles culturelles, ethniques, religieuses ou sociales. »[1].En France, le terme utilisé par les opposants du communautarisme, a une autre signification : il qualifie les revendications culturelles ou politiques de groupes minoritaires.

Selon Laurent Lévy, auteur du livre « Le spectre du communautarisme», le mot communautarisme se définit avant tout en creux, en définissant ce que les critiques du communautarisme condamnent quand ils se servent de ce mot. Ainsi, si le mot communautarisme peut rencontrer des réalités sociales avérées, ce n’est le plus souvent pas dans l’un de ces sens qu’il est employé, mais plutôt dans le sens de ceux qui condamnent le communautarisme. Toujours selon Laurent Lévy, « Le communautarisme n’existe pour l’essentiel que comme figure de ce qu’il faut rejeter. ».

 

Pour Pierre-André Taguieff, « le « communautarisme est d'abord un mot qui dans le discours politique français depuis une quinzaine d'années fonctionne ordinairement comme un opérateur d'illégitimation ».

Ainsi, face à cette volonté de contrôle et d’illégitimation, il est de notre devoir en tant que membre, volontaire ou non, de la communauté gay et lesbienne de se revendiquer comme « communautarien » et même « communautariste ».

Oui, car il faut bien l’écrire, la société française est (parfois de manière opportuniste) de plus en plus gay-friendly, la lutte contre l’homophobie est reconnue comme une lutte contre une discrimination à part entière, au point que la majorité des partis politiques  l’inclut dans leurs programmes au même titre que la xénophobie, le sexisme, etc.

 

Mais, encore un « mais », derrière ces belles intentions se cache une réalité des combats bien moins avancés. La lutte pour les droits des gays et des lesbiennes à accéder au même statut que le reste de la population - à savoir le droit de se marier et de jouir des mêmes droits que les hétérosexuels, la possibilité de devenir légalement parents (notamment à travers l’adoption) -  stagne. Ce ne sont pas actuellement les partis politiques, les associations LGBTbeurk qui s’y impliquent de manière forte. Ces dernières préfèrent faire évoluer un contrat, le PaCS, qui reste en deçà de la notion d’égalité si chère à notre belle république française… Pour le coup, le PaCS qui a voulu pallier à la situation dramatique de nombre de gays (souvenons-nous que l’idée de ce contrat est née au moment où le sida décimait un trop grand nombre de gays) n’en est pas moins un sous-contrat, un contrat spécifique auquel on a intégré les hétérosexuels pour qu’il paraisse plus républicain.

Alors, oui, dans une France intégrationniste, qui s’acharne à tout prix à nier l’existence sociale, culturelle de communautés diverses à coups de discours trop universalisant, il est de notre devoir, de notre responsabilité de nous définir comme communautaristes. Au sens où il est essentiel de créer des contre-pouvoirs visibles et forts, des lobbys, pour obtenir non pas des droits spécifiques comme voudraient nous faire croire les anti-communautaristes, mais les mêmes droits.

 

Les gays et les lesbiennes qui s’attachent sans trop se poser de questions à un républicanisme abstrait devraient réfléchir au sens du mot communauté. Ainsi prendrait-ils conscience que dans leur propre communauté, il existe un manque cruel de solidarité, de brotherhood qui nous fait agir comme le petit singe qui bouche ses oreilles, se cache les yeux et s’enfonce les mains dans la bouche pour ne surtout rien dire.  Un des exemples criants de cette attitude est le fait que nombre d’entre-nous laissent ses amis, ses connaissances, ces boyfriends de passage plonger corps et âme, au nom d’une soi-disant liberté sexuelle, dans le bareback. On a vu mieux comme manière de prendre soin de soi et de ses pairs. 

La communauté est une belle notion que l’on veut salir, en nous traitant de communautaristes.

 

Alors, comme à une époque pas si lointaine, où un groupe de femmes a lancé « Le manifeste de 343 salopes » pour réclamer le droit à l’avortement, se réappropriant ainsi une insulte, nous devons nous réapproprier le mot communautariste. Nous pourrions l’appeler « les 365 communautaristes », comme le nombre de jours dans une année. Un jour de combat dans l’année, le jour de la Gay Pride, ce n’est pas suffisant. 


Arlindo Constantino

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