Le vieillir gay (1)
par Fabien Boissonade - Dimanche 04 octobre 2009
Fabien Boissonade est étudiant-chercheur en sociologie du vieillissement.
Entre lieux communs, jargon médical, langue politique et stratégies marketing, l’allongement de la vie constaté dans les pays riches et dans certains pays en processus de développement ne cesse d’être commenté et instrumentalisé. Si les enjeux politiques et économiques réels de cette évolution démographique sont l’occasion de nombreuses confrontations idéologiques et stratégiques, on analyse plus rarement les conséquences sociales et sociétales de ce nouvel équilibre des tranches d’âges et l’on envisage encore moins souvent une approche citoyenne et participative de cette question.
E
t pourtant, quelle que soit l’échelle, le niveau d’entrée que l’on choisisse, les chiffres parlent d’eux-mêmes. La Commission européenne annonce ainsi dans un Livret vert[2] une baisse des naissances[3], un allongement de la durée de la vie[4], un vieillissement des générations[5], et appelle à une réorganisation ou plutôt à une nouvelle construction des solidarités intergénérationnelles afin de faire face à ce qu’elle nomme un nouveau défi.
La Commission propose à ce sujet trois orientations principalement axées autour de la relance de la croissance démographique, un équilibre entre les générations dans les partages du temps de la vie et l’invention de transitions nouvelles entre les différents âges de la vie.
Dans les Régions, comme par exemple en Languedoc-Roussillon, les prévisions de la dépendance confirment le caractère général du vieillissement : « En 2015, le Languedoc-Roussillon compterait 41 000 personnes dépendantes de 75 ans ou plus contre 30 000 en 2000, soit une augmentation proche de 40%. Le département de l’Hérault regrouperait à lui seul près de 40% de ces personnes avec 15 000 personnes dépendantes de 75 ans ou plus en 2015.
La part des personnes âgées en Languedoc-Roussillon augmente très fortement avec l’allongement de la durée de la vie et avec l’accroissement du nombre de personnes âgées de 60 ans ou plus, et surtout celui des plus de 75 ans. Cette évolution va s’accélérer au cours des prochaines années. En 2015 la région compterait ainsi 282 000 personnes de 75 ans ou plus contre 206 000 en 2000. » Cette présentation chiffrée, si elle a le mérite d’objectiver la situation, pourrait laisser entendre l’idée d’une évolution démographique hors contrôle et l’incapacité de la société à y faire face.
Or, il n’est rien de tout cela.
Comme le rappelle la Confédération européenne des syndicats[6](C.E.S.) en réponse au Livret vert de la Commission européenne, il ne faut pas dramatiser la situation, même si les défis démographiques doivent être pris au sérieux. Elle considère que l’Europe traverse un cycle démographique prévisible et non une « crise démographique » comme le laisse entendre le Livre vert. Pour la C.E.S. il faut utiliser les chiffres des prévisions avec prudence.
La Confédération rappelle que d’autres facteurs – que démographiques - influent sur l’évolution démographique comme la conciliation entre vie sociale, vie familiale et vie professionnelle qui devrait être pris en compte tout comme l’amélioration de la protection sociale qui devrait être considérée comme un « investissement productif ».
On le voit, au-delà de ces deux interprétations politiques du même phénomène, c’est la question de la prise en charge des personnes âgées et retraitées et plus généralement des problématiques gérontologiques qui est posée.
Non seulement il semble nécessaire de repenser la place des aînés et l’importance de leur rôle dans l’équilibre intergénérationnel de la société mais il s’agit également de tenter d’intervenir sur les dynamiques économiques de cette évolution.
En effet, si la majorité des études réalisées en France tendent à confirmer une certaine amélioration du niveau de vie des personnes retraitées et âgées ces 30 dernières années, nombreuses sont celles cependant qui soulignent le renforcement des inégalités[8] et des écarts de revenus dans les classes d’âge au-delà de 54 ans[9].
Et c’est sans doute du fait de cet écart qui ne cesse de se creuser que les structures d’action sociale et médicosociale à destination des personnes âgées sont aujourd’hui confrontées à des situations de plus en plus complexes au regard des missions mais également en partie des modalités qui sont les leurs.
Tiraillés entre les volontés politiques de diminution des dépenses publiques d’une part, l’augmentation du nombre de leurs bénéficiaires et la précarisation grandissante de certains d’entre eux d’autre part, les organismes de prise en charge des personnes âgées et retraitées peinent aujourd’hui à apporter des réponses satisfaisantes à la désocialisation qu’ils constatent jour après jour.
Pourtant si comme l’indique la Commission européenne, il convient de travailler aux solidarités intergénérationnelles, il semble pour cela nécessaire de réinventer l’action sociale vers les personnes âgées et retraitées en les incluant aux processus d’élaboration des dispositifs dont elles sont les bénéficiaires, afin de mieux cerner les problématiques qui sont les leurs et de construire ensemble les prises en charge les plus adéquates.
En d’autres mots, il importe pour ces structures – comme on ne souhaite pas faire de la personne âgée et/ou retraitée une personne assistée – de ne pas en faire non plus un simple usager, un seul bénéficiaire mais bien un acteur, autonome, indépendant et intégré.
C'est à dire qu'il convient d'appréhender dans une approche globale, la personne et son environnement.
Mais qu'est-ce que l'approche globale et comment définit-on les contours de cet environnement ?
Le consensus construit ces dernières années par les acteurs de la gérontologie définit l'approche globale comme le mode de coordination permettant de vérifier la cohérence et la complémentarité des aides mis en place, cette chaîne de prise en charge se devant de considérer l'individu dans son environnement, c'est à dire dans son contexte familial et social.
Ce nouveau paradigme de l'intervention sociale et médicosociale - tout pluridisciplinaire et emprunt d'éthique et de morale qu'il soit - reste profondément corporatiste et montre rapidement plusieurs limites tant structurelles que conjoncturelles.
La première de ces limites se construit sur le faisceau de représentations du vieillissement que la société capitaliste hétérosexuelle génère et véhicule quand elle impose aux populations l'âge de la retraite comme indicateur unique du Temps du 3è âge[9] et une définition du rôle social de l'aîné élaborée autour de la filiation.
La seconde, qui découle directement de la première, se fonde sur une définition de la personne âgée non comme être social à part entière mais plutôt comme élément à tout autre pareil d'un groupe homogène, en l'occurrence défaillant, dépendant et asexué qui regrouperait dans des mêmes problématiques, des personnes âgées de 60 ou 100 ans : les vieux.
La troisième de ces limites – et pas la moindre – est d'ordre économique quand dans une logique toute aussi cynique que contre-productive, le modèle ultra-libéral appauvrit la personne âgée en restreignant les conditions d'accès aux minimas sociaux dont nombre d'entre elles dépendent, en ne facilitant pas l'implantation de structures d'hébergement accessibles à tous, tout en lui reprochant de coûter de plus en plus cher et en enjoignant les familles à plus de solidarité.
Les conséquences culturelles de la prédominance de ce modèle de pensées normatif et excluant sur notre capacité d'appréhension du vieillissement sont telles, qu'il nous faut consentir un effort intellectuel certain pour concevoir la vieillesse au-delà de celle de nos proches. C'est-à-dire, au-delà du contexte familial et de ses réalités patrimoniales.
Ainsi, que peut-il bien advenir, dans cette volonté collective de prise en charge globale, de toutes celles et ceux, qui arrivés à ce moment de leur vie, correspondent d'autant moins au cadre ainsi défini qu'ils en sont historiquement (et juridiquement) exclus – autrement dit, minoritaires?
Dès lors, peut-on concevoir des problématiques du vieillissement spécifiques à une communauté ou à une autre comme on distinguerait par exemple l'appauvrissement des classes dites moyennes et la paupérisation des personnes âgées?
Par exemple, la communauté gay est-elle, par essence, plus perméable au jeunisme et à l'âgisme que le reste de la société ou faut-il y voir le signe d'une dépolitisation telle qu'elle est rendue plus sensible encore au chant des sirènes de la société du spectacle?
Au-delà encore, la communauté gay saura t-elle inclure à ses réflexions la prise en charge des problématiques du vieillissement des homosexuels malades - quand collectivement elle se désintéresse de la lutte contre le sida - ou présentant un déficit d'adaptation en raison d'une situation de handicap?
Réussira t-elle également par un effort de mémoire à analyser ce qui la lie objectivement à d'autres communautés et construire ainsi une conscience politique, c'est-à-dire collective de ses blessures, de sa force mais aussi de sa légitimité?
Reconnaîtra t-elle les dynamiques politiques, économiques et sociales – y compris d'ostracisation - qui la traversent et la conditionnent?
En d'autres mots, fera t-elle la mise à jour nécessaire à une nouvelle étape de son émancipation en intégrant à son logiciel toute la diversité sexuelle, de genre, ethnique, culturelle et cultuelle des éléments – individuels et collectifs - qui la constituent?
Enfin, la communauté gay parviendra t-elle à dépasser les paradoxes intégrationnistes et séparatistes qui l'animent en contribuant d'une part, à l'élaboration d'une réflexion créative sur le vieillir gay ou ce que vieillir signifie dans la communauté gay et d'autre part, en proposant à l'ensemble de la société des organisations originales de l'accompagnement du temps de la vieillesse construites à partir de réalités minoritaires, affinitaires et participatives?
Notes
[1] « L’augmentation des effectifs de personnes âgées dans une population donnée, et de son contraire, la gérontodécroissance (diminution de ces mêmes effectifs) ». D’après Gérard-François Dumont dans Les territoires face au vieillissement en France et en Europe. Paris, Éditions Ellipses, 2006.
[2] Europa : Activités de l’Union européenne, Dernière mise à jour 04 avril 2005, « Face aux changements démographiques, une nouvelle solidarité entre générations.» http://europa.eu/scadplus/leg/fr/cha/c10128.htm
[3] Avec 1,48 enfant par femme en 2003, alors qu’il en faudrait 2,1, la croissance de la population ralentira progressivement jusqu’en 2025 et elle devrait même diminuer à partir de cette date. Sans l’immigration, le déficit des naissances serait encore plus important. Les causes de cette baisse des naissances sont multiples : accès tardif à l’emploi, difficulté pour se loger, politique familiale parfois inadaptée…
[4] Les Européens vivent plus longtemps grâce aux progrès en matière de santé et de qualité de vie. Depuis 1960, l’espérance de vie moyenne a augmenté de plus de cinq ans pour les femmes et de plus de quatre ans pour les hommes. En 2030, on devrait compter 34,8 millions de personnes âgées de plus de 80 ans contre 18,8 millions aujourd’hui.
[5] Lors des 25 prochaines années, le nombre des « 65 ans et plus » devrait augmenter de 40 millions de personnes alors que les « 15 - 64 ans » devraient perdre 12 millions de personnes en âge de travailler.
[6] Confédération européenne des syndicats :http://www.etuc.org/fr/
[7] Un exemple : Aujourd’hui en France, les retraites perçues par les femmes représentent en moyenne 58% de celles perçues par les hommes. www.bernardgirard.com, http://membres.lycos.fr/BernardGirard/index.html.
[8] Et ce au diapason de la société dans son ensemble, comme le confirme un rapport du Baromètre des inégalités et de la pauvreté (BIP40) qui annonce en 2004 que pour la troisième année consécutive, les inégalités et la pauvreté ont progressé en France. Après avoir fortement baissé entre 2000 et 2001, les inégalités ont recommencé à augmenter à partir de 2002. La hausse a été particulièrement forte en 2003 et s’est poursuivie en 2004 : cette année-là, les inégalités ont atteint leur plus haut niveau depuis 20 ans. Baromètre des inégalités et de la pauvreté, BIP40, http://www.bip40.org/fr/
[9] Dans « Naissance de la gérontologie psychologique » aux Presses de l'EHESP, Dominique Le Doujet rappelle les définitions apportées par Simone de Beauvoir quant aux deux premiers âges de la vie : le premier âge comme celui de la formation, le deuxième âge comme celui de la production et de la reproduction.
