Le design comme métaphore du pouvoir

On s'est beaucoup gaussé du nouveau site de Ségolène Royal. Celui de Bertrand Delanoë n'a pas suscité que des cris d'enthousiasme tellement il est moche. On aimerait ne pas tirer de conclusions sur le lien entre la nullité en ligne de la gauche française et son état politique réel. Pourtant, le design est quelque chose de bien moins superficiel qu'on le pense généralement.

filet
Laurent Chambon

par Laurent Chambon - Dimanche 04 octobre 2009

Laurent Chambon est docteur en sciences politiques, spécialiste des minorités en politique et dans les médias, ancien élu local travailliste à Amsterdam et chercheur en sciences politiques, et est co-fondateur de Minorités.

filet

On s'est beaucoup gaussé du nouveau site de Ségolène Royal. Celui de Bertrand Delanoë n'a pas suscité que des cris d'enthousiasme tellement il est moche. On aimerait ne pas tirer de conclusions sur le lien entre la nullité en ligne de la gauche française et son état politique réel. Pourtant, le design est quelque chose de bien moins superficiel qu'on le pense généralement.

I

mposer une image cohérente est un travail compliqué qui demande une autorité politique, une vision et une capacité d'abstraction qui font souvent défaut. Comme le dit un designer de mes amis: « Une charte graphique est forcément une œuvre autoritaire, imposée par le haut jusque dans les moindres détails. Ça ne peut pas avoir lieu en démocratie ou en anomie. » Pour parler comme les sociologues: créer une image cohérente, aussi en ligne, demande des capitaux importants, non seulement financiers, mais surtout culturels, professionnels et de réseau.

Amsterdam stijlweb

 

Mon contrexemple préféré est l'esthétique mise en place de façon névrotique par la ville d'Amsterdam depuis trois ans. La capitale du Royaume-Submersible suit en effet un plan rigoureux mis en place par deux bureaux de design, Edenspiekermann et Thonik. L'idée est d'avoir une identité intangible, les trois croix de Saint André et une police de caractère propre et neutre (Avenir), déclinable en fonction des arrondissements, des services et des entités qui y fonctionnent.

Chaque entité a reçu un cahier des charges très strict où tout est décrit dans les moindres détails: une seule couleur est possible pour le logo, sans effet de volume ou de lumière. Le logo doit être de la même taille qu'une des trois croix. Le rouge (une des trois couleurs d'Amsterdam, avec le noir et le blanc) doit être le même partout. Les photos sont permises, mais sans effet graphique. On trouve même une liste d'exemples de mise en page autorisés et interdits.

 

Chaque entité a tout un langage visuel préparé par le bureau. Sur le document (accessible en partie en ligne), on peut voir des exemples de cartes de visites, de papier à lettre ou de drapeau. Mais aussi les cravates du personnel, les scooters, les bennes à ordures ou les voitures de fonction. Les couleurs des bleus de travail selon l'entité concernée, le style des stylos, porte-clefs et porte-documents qu'on donne aux visiteurs. Les plaques à visser dans les entrées d'immeubles, les chemises à porter ou les tasses à café et les assiettes de la cantine. Les bateaux, les barques et les drapeaux qu'on y accroche. Les panneaux d'information pour travaux, les bannières, les cartes d'accès et les bureaux d'accueil au public. Pire encore, on donne les règles de design pour les choses qu'on a pas pu prévoir, au cas où on est confronté à un tel stress dans le futur: où mettre quoi, de quelle couleur, selon quelles règles.

Au delà de l'effet d'image, un des buts de ce design est d'être facilement identifiable et accessible pour les citoyens. C'est aussi le cas pour le site internet: quoique touffus, les sites se doivent d'être hautement accessibles. Une commission indépendante se charge de mesurer l'efficacité et l'accessibilité des services en ligne et les différentes entités sont priées de corriger leurs erreurs.

 

Mainmise sur l'espace public

 

Ce design est le reflet de ce que j'expérimente de l'intérieur en tant qu'élu local: on cherche à rationaliser et harmoniser le fonctionnement de la ville. Le côté névrotique du design correspond à la centralisation de la ville autour de son maire et d'une administration qui se rêve comme efficace. C'est loin d'être vrai, bien sûr: il y a beaucoup de fonctionnaires incompétents, de la corruption, des zones très grises et des grosses erreurs, comme partout ailleurs. Mais arriver à imposer avec autant de zèle un design uniforme illustre bien le désir des fonctionnaires amstellodamois d'appartenir à une entité facilement explicable et fonctionnant sans a coups.

 

Ce design est l'illustration d'un processus de modernisation qui tient aussi à une spécialistation et une professionalisation des fonctions: aux designers de créer des règles rationnelles de mise en scène de l'image, tout comme les juristes gèrent les aléas juridiques, les politiques font des arbitrages entre des solutions recherchées par des armées de fonctionnaires... Il y a une grande part d'illusion, mais c'est un fait: avec des tâches de plus en plus complexes à effectuer, le maire n'est plus celui qui décide de tout, c'est plutôt le général d'une armée organisée et relativement autonome.

Derrière ce design ultra leché se cache aussi un phénomène de reprise en main par ce qu'on appelle ici les autochtones, les Hollandais de souche. Amsterdam intra muros est peu à peu nettoyé de ces allochtones (« ceux qui n'y sont pas nés »), et les Hollandais blancs, qui historiquement n'y ont jamais vécu (Amsterdam était la ville juive et la ville des étrangers), y forment désormais une majorité très visible. Le design parfait d'Amsterdam est le reflet d'une population germanique qui a pris le pouvoir, entend contrôler les choses et les normer, maîtriser les processus administratifs et montrer sa puissance.

 

Pendant la campagne présidentielle américaine, les journalistes et spécialistes du design se sont penchés sur la mise en page des sites des différents candidats, avec une préférence marquée pour celui d'Obama. La maîtrise avec laquelle le logo a été décliné illustrait assez bien le contrôle qu'avait Obama et son équipe sur la campagne.

 

La solitude de Ségo et Bertrand

 

Je pense donc que la confiscation par Sarkozy du site Elysee.fr (il en a fait son site personnel) illustre à merveille à quel point la forme rejoint souvent le fond quand on est en ligne. Tout comme les formulaires « électroniques » des Impôts qu'à la fin il faut tout de même imprimer, avec plein de bleu partout pour vous vider la cartouche bleue de votre imprimante: les énarques qui y ont pensé n'ont apparemment pas encore compris comment internet fonctionne vraiment.

Les logos ringards de la plupart des entités locales françaises (Alsace, Aquitaine, Limousin, l'Ain), avec des effets photoshop version 1992 mal gérés et ces flèches phalliques vers la droite pour montrer le « dynamisme » des campagnes françaises pourraient être drôles s'ils n'illustraient pas la ringardise de ceux qui les commandent. Cela illustre aussi le manque de professionnalisme de nos politiques, leur incapacité à déléguer, leur besoin de tout contrôler personnellement alors qu'ils n'y connaissent rien.

De ce point de vue, la « bourde » de Désir d'Avenir ou la mise en page très vintage du site de Bertrand Delanoë sont moins un accident que l'illustration de l'état d'une partie de la gauche française: isolement, manque de maîtrise des processus, manque de professionnalisme, incapacité à déléguer... Pas besoin d'être un expert en informatique pour comprendre que Ségolène est très seule et un peu dépassée par ses responsabilités, que Bertrand n'est pas un visiteur assidu du web ni n'a de bras droit efficace de moins de 40 ans sur lequel il peut pleinement compter.

 

Cela dit, je ne pense pas qu'Amsterdam est plus « moderne » que Paris, ou que le gouvernement néerlandais est nécessairement plus « 2.0 » que le gouvernement français (ça reste des sites de propagande governementale). Par contre, il est évident qu'au sommet du pouvoir, son exercice est beaucoup plus solitaire en France. Et qu'aucun fonctionnaire, assistant ou chef de cabinet se risque à dire à Sarko, Ségo ou Bertrand que leur site est nul, moche et mal conçu. Tout comme personne n'ose dire au maire que son logo « dynamique » est ringard, ou au président de région que son drapeau « moderne » ne l'est pas du tout.

 

On comprend pourquoi ils continuent à faire des blagues racistes, à nommer des femmes parce qu'elles ont de jolies jambes ou à ne pas comprendre ce que veulent ces pédés avec leur mariage: si personne ne leur dit que leur site est moche, comment imaginer que quelqu'un va leur dire qu'ils ne représentent plus le Peuple, qu'ils se croient encore au XXe siècle ou que le droit de cuissage a été aboli?


Laurent Chambon

Notes

Le droit de cuissage a été aboli?

Imprimer

Enregistrer en PDF

Partager sur facebook

Partager cette article sur TwitterPartager sur Twitter

Restez dans la boucle

FacebookRetrouvez Minorités sur Facebook

TwitterSuivez Minorités sur Twitter