Wilders ou l'occultation de l'angoisse coloniale néerlandaise

Tout le monde se réjouit secrètement de la montée de l'extrême droite islamophobe aux Pays-Bas. Tout d'abord parce que cela permet de trouver notre extrême droite assez gentille en comparaison, et ensuite parce que cela rabaisse le caquet à ces Hollandais toujours prompts à donner des leçons de tolérance et de droits de l'Homme. Si les Bataves ont des gens aussi méchants et obtus que Rita Verdonk ou Geert Wilders, les Français ne devraient plus avoir honte de Le Pen, les Flamands de Dewinter et de son Vlaams Belang, ou les Italiens de la Ligue du Nord.

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Laurent Chambon

par Laurent Chambon - Samedi 26 septembre 2009

Laurent Chambon est docteur en sciences politiques, spécialiste des minorités en politique et dans les médias, ancien élu local travailliste à Amsterdam et chercheur en sciences politiques, et est co-fondateur de Minorités.

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Tout le monde se réjouit secrètement de la montée de l'extrême droite islamophobe aux Pays-Bas. Tout d'abord parce que cela permet de trouver notre extrême droite assez gentille en comparaison, et ensuite parce que cela rabaisse le caquet à ces Hollandais toujours prompts à donner des leçons de tolérance et de droits de l'Homme. Si les Bataves ont des gens aussi méchants et obtus que Rita Verdonk ou Geert Wilders, les Français ne devraient plus avoir honte de Le Pen, les Flamands de Dewinter et de son Vlaams Belang, ou les Italiens de la Ligue du Nord.

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n parle beaucoup de Geert Wilders dans la presse internationale parce qu'il est totalement newsworthy: le gouvernement britannique lui interdit l'entrée de son territoire, il veut expulser des millions de musulmans d'Europe, il est accueilli en héros de la liberté d'expression aux États-Unis, il veut connaître le coût de l'immigration ou imposer une taxe sur les foulards islamiques.

Tout média qui se respecte a là les moyens de se profiler et de prendre position: dénoncer le fascisme musulman ou le complot gauchiste anti-occidental, se moquer des Néerlandais et de leur communautarisme qui dérape, en profiter pour faire encore un papier sur l'Islam, l'immigration ou l'intégration, ou se poser en censeur des méchants intolérants.

 

Au-delà de tout ce qu'on peut penser de l'Islam, du populisme ou de la question de l'intégration (dont l'intérêt réel d'en débattre en politique), le cas Wilders est intéressant car il nous replonge dans nos marges les plus sombres. Le faux-blond du Limbourg et ses déclarations provocantes nous montrent la face cachée de notre propre civilisation. Dans son cas, celui de l'histoire néerlandaise, des drames de la colonisation, de l'extermination des juifs et de la vacuité séculaire de l'identité néerlandaise.

 

De la Selbsthaß à la zelfhaat

 

C'est l'excellent Groene Amsterdammer qui a réussi à révéler ce dont on se doutait déjà: Geert Wilders n'est pas né blond. En fait, il a des ancêtres juifs, et surtout indonésiens. Lui-même a toujours entretenu un flou artistique sur ses origines, voire, comme le démontre l'anthropologue Lizzy van Leeuwen pour la revue progressiste, un peu menti ou arrangé les faits pour occulter son indonésianité. Je pense que deux éléments clés sont essentiels pour comprendre le personnage et la portée réelle de ses propos au sein de la société néerlandaise: la haine de soi, et le passé colonial.

 

La haine de soi (Selbsthaß) est un concept développé par les Juifs allemands: coincés entre la honte de devoir s'assimiler pour exister et l'antisémitisme dont ils étaient l'objet alors qu'ils approchaient de la germanité la plus parfaite et exemplaire, ils se trouvaient dans une position intenable. La Métamorphose de Kafka est un très bel exemple de cette haine de soi. Les Juifs néerlandais, comme beaucoup de Juifs à la fois totalement assimilés et systématiquement ostracisés (aujourd'hui encore!), ont un rapport très compliqué à leur identité, à la patrie, mais aussi aux autres minorités. Après quatre siècles de présence dans le Royaume, se croyant parfaitement assimilés, ils n'en ont pas moins été massivement déportés et assassinés pendant l'occupation allemande, avec l'aide de l'État néerlandais, et dans des proportions monstrueuses.

 

Les Néerlandais se pensent collectivement innocents de cette catastrophe nationale, laissant les Allemands en porter la responsabilité. La paranoïa de Wilders envers des musulmans entre totalement en résonance avec cette zelfhaat, cette haine de soi, néerlandaise, et juive néerlandaise, qui est projetée depuis une décennie sur les Marocains, après l'avoir été sur les Allemands. Son passage dans un kiboutz israélien dans sa jeunesse ne l'a pas aidé, et forme même d'après ses biographes un moment important dans la construction de sa personnalité politique. On ne déteste jamais les autres aussi bien que quand on se déteste soi-même.

 

Plus important encore chez Wilders est, selon moi, la haine de soi issue de l'histoire coloniale néerlandaise. Les Indo's, comme on les appelles aux Pays-Bas, ont été les victimes du drame de la décolonisation, qu'on peut comparer à nos Harkis: néerlandisés, christianisés, très souvent mélangés avec des cadres coloniaux néerlandais, les Indo's ont été rapatriés en urgence lors de la pénible décolonisation avec la promesse qu'on libérerait leur pays et qu'ils reviendraient au pouvoir. Beaucoup d'Indo's se sont réfugiés dans l'attente d'un retour qui n'est jamais venu, se sont raccrochés aux valeurs coloniales racistes qui avaient justifié leurs petits privilèges aux Indes Orientales, et ils n'ont jamais accepté l'évolution de la société néerlandaise. Ils sont devenus plus nationalistes que les natifs, plus racistes aussi, et de plus en plus islamophobes.

 

Là-dessus s'ajoute le combat entre les élites traditionnelles indonésiennes, fortement hindouisées (portant souvent des noms d'origine indienne), puis néerlandisées, et les nouvelles élites musulmanes, arabisées jusque dans leurs noms. Comme dans beaucoup de pays en proie à la colonisation européenne, l'Islam a joué un rôle important dans la justification du combat indépendantiste, et est donc devenu un objet de fixation pour les anti-indépendantistes. On ne retrouve pas pour rien beaucoup d'Indo's dans tous les mouvements ultra-nationalistes néerlandais, que ce soit au sein des Hell's Angels, dans l'ancien Parti du Centre (Centrumpartij), et dans la plupart des réseaux d'extrême droite plus ou moins racistes.

 

Les journalistes qui ont enquêté sur Wilders soulignent à quel point son histoire familiale (dont la partie indonésienne) permet d'expliquer à la fois les poussées nationalistes du leader du Parti pour la Liberté, mais avant tout son obsession islamophobe. On comprend aussi qu'il s'agit de la sortie du placard d'un mode de pensée qui avait été occulté depuis la guerre d'indépendance, combattu pendant les années fastes du Parti du Centre, mais qui n'avait jamais disparu. Malgré ses techniques modernes et son intelligence politique, Wilders est moins révolutionnaire que feu Pim Fortuyn: il est dans la continuité culturelle intellectuelle avec la droite nationaliste et coloniale néerlandaise.

 

Précarité politique et familiarité intellectuelle

 

Ce qui m'inquiète le plus, ce n'est pas Wilders en soi, ni même ses 20% de l'électorat. C'est le fait que les autres partis semblent incapables de lui répondre correctement. Ce problème est dû à des causes internes au monde politique néerlandais, mais aussi à son fonctionnement culturel.

 

Les causes internes sont multiples, mais la plus importante est la baisse de qualité des élus néerlandais. Cette baisse tient au fait que la profession d'élu(e) devient de plus en plus précaire, avec un électorat de plus en plus volatile, une compétition entre de nombreux partis pas vraiment différents (la gauche anticapitaliste du SP, les travaillistes du PvdA et les verts de GroenLinks à gauche; les centristes du D66, les libéraux du VVD, les chrétiens-démocrates du CDA à droite), des carrières courtes avec un turn over important, et surtout une tendance du système (médias compris) à ne pardonner aucune faute, même ancienne.

 

Avoir fait une bêtise dans votre jeunesse peut provoquer votre mort politique instantannée aux Pays-Bas, même vingt ans plus tard, et à n'importe quel moment. Même la perfection ne suffit pas: pour peu que l'opinion se braque ou qu'un dossier tourne mal, les partis préfèrent sacrifier les ministres et députés que de faire leur mea culpa. Ceux qui ont du talent font donc souvent le choix de ne pas investir en politique, et l'opposition à Wilders s'en ressent. Pour parler crûment, peu d'élus sont en mesure de s'opposer intelligemment à lui.

 

Plus grave encore est le manque de culture politique qui va de pair avec cette médiocrité croissante du personnel politique: beaucoup de cadres politiques, même à gauche, se sentent finalement assez proches des idées de Wilders. La tête du parti travailliste s'est vautrée dans le nationalisme agressif de Wilders avec une Note sur l'intégration (Integratienota) qui lui a aliéné beaucoup d'électeurs progressistes, et les libéraux du VVD font tout pour reprendre à Wilders les électeurs islamophobes qu'il leur a « volés ».

 

La maturité intellectuelle de l'élu moyen est assez faible, du fait de leur carrière courte: on ne monte plus doucement les marches de la politique en apprenant sur le tas, on est de plus en plus parachuté comme « talent » à des postes impressionnants sans avoir le temps d'affûter ses outils intellectuels de base. La référence étant Rita Verdonk, passée de directrice de prison à incompétantissime ministre de l'intégration en très peu de temps, mais elle est loin d'être la seule.

 

Le code génétique nationaliste, colonial et islamophobe de Wilders est donc non seulement partagé par beaucoup d'élus, du fait de son ancienneté dans la culture politique néerlandaise, mais il semble que peu ont eu l'occasion de développer un système immunitaire à ses délires. La force de Wilders, pour aller vite, c'est aussi la débilité de ses adversaires. Et quand on sait que cette débilité politique n'est pas accidentelle mais structurelle, on ne peut que s'inquiéter: Wilders a de beaux jours politiques et médiatiques devant lui.


Laurent Chambon

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