Les gays et la crise (3)

Déjà, certains observateurs pensent que la crise permettra de réévaluer des systèmes de pensée qui ne sont plus adaptés à une incertitude existentielle généralisée.  Mais nous sommes tous en train de redouter que ce sera l’autre chemin qui sera choisi : celui de l’indifférence.

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Jeudi 17 septembre 2009

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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Déjà, certains observateurs pensent que la crise permettra de réévaluer des systèmes de pensée qui ne sont plus adaptés à une incertitude existentielle généralisée.  Mais nous sommes tous en train de redouter que ce sera l’autre chemin qui sera choisi : celui de l’indifférence.

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n parle de nouvelle modestie. Les Américains transforment leurs pelouses en potagers. Certains regardent avec humour les bourses s’effondrer, puis remonter, sans aucune logique. Les prix de l’immobilier sont toujours surévalués de 20%. La catastrophe a des relans de revanche. Pourtant, pour l’instant, personne n’a vraiment fait le lien entre le doute financier et la peur de se voir confronté aux conséquences de sa sexualité. Personne n’a fait le parallèle entre les voyous de Wall Street, qui font leurs trucs dans leur coin, et les barebackers, qui font aussi leurs trucs dans leur coin. Cela devient tellement complexe, ce qu’ils font, que l’avis consensuel, c’est de dire qu’on ne comprend plus ce qui se passe. Qu’il fallait intervenir avant. Finalement, on est piégés par une minorité qui agit en toute impunité, puisqu’un an exactement après Lehman Brothers, rien n’a changé. Ce qui est drôle, c’est que ce sont les mêmes termes en plus.

En ce moment, dans les milieux financiers, on se demande s’il y aura un « double dip », une replonge des places boursières. Un « double dip » c’est une rechute, un relapse. Mais c’est aussi le « dipping », quand vous trempez votre bite dans un trou sans capote. Il est possible de développer, ainsi, toutes les analogies entre les traders de Wall Street et les barebackers. Et vous avez toujours des cons de sociologues qui se demandent si le terme de « bareback » tient toujours la route aujourd’hui. C’est la même école de sociologie :  au début des années 2000, ils disaient que le bareback n’existait pas ; aujourd’hui ils disent que ça n’existe plus. Or la crise financière est le résultat de la même bulle : d’un côté, c’est l’argent, de l’autre c’est le sexe non protégé. Vous savez, c’est exactement la même logique avec ces vieux cons de 70 ans que je connais très bien (I’m looking at you) qui disent qu’on ne peut pas mettre un flic derrière chaque pédé qui baise. Bien sûr, on le sait, heureusement. Si c'est ça votre attitude finale sur la prévention, bravo. Ce n’est pas une raison pour accepter n’importe quoi non plus.

 

Je reviendrai, dans un autre article, sur les nouvelles conceptions anglo-saxonnes concernant les risques de santé et leur prise en charge. Pour l’instant, ce qui m’intéresse de mettre en parallèle, c’est la facture payée par la collectivité lorsque les requins de la finance perdent des sommes astronomiques tout en gardant leurs bonus. Et la mauvaise image créée par une minorité à l’intérieur de la minorité gay, qui garde aussi le bonus de la liberté sexuelle, alors que le reste de cette minorité est effrayé à l’idée de s’exprimer, redoutant surtout d’être discriminé pour les erreurs des autres. C’est un sujet moral qui engage un groupe face au regard du reste de la société. Cet èthos minoritaire est un des sujets qui intéresse Minorités puisque toutes les minorités sont confrontées à des questions de ce type. Quand vous avez un Musulman qui maltraite sa femme, cela devient un enjeu politique parce que c’est récupéré par des partis politiques qui, au départ, n’aiment pas les Arabes. En général, le vrai enjeu politique est de trouver une solution au problème à l’intérieur du groupe, avant que la société utilise une question morale contre ses propres minorités, comme elle le fait souvent.

 

Donc chaque jour davantage, les médias et les experts parlent de moralité dans l’économie. Le peuple de gauche se trouve irrité par la formulation de ce mot. À chaque fois qu’il est écrit ou prononcé, les socialistes et les libertaires tremblent de colère. C’est comme si cette idée de moralité ou de moralisation, qu’ils ont tellement combattue dans le langage pendant les trente dernières années, resurgissait malgré eux. La morale. Elle revient là où on ne l’attendait plus, par le canal de l’argent. Et ce peuple de gauche ne peut pourtant pas prétendre bouder son plaisir de voir des règles réclamées à corps et à cri dans l’économie ou dans le capitalisme. La moralisation de la finance, ou du travail, a forcément un impact dans d’autres domaines de la vie de tous les jours. Quand on insiste pour que l’argent de l’État ne soit pas gaspillé par des trafiquants du dollar et des traders fous, on pense forcément que cette politique pourrait être appliquée à d’autres sujets qui ont soif de justice. C’est l’idée un peu dénaturée du pollueur payeur.

 

Cette idée de justice pourrait aller trop loin, disent certains. La police, que le peuple de gauche appelle dans la finance, on ne veut pas la voir ailleurs. De l’autre côté de l’Atlantique, il est évident que les scandales d’AIG, de General Motors, etc., vont entraîner des procédures légales dans d’autres affaires scandaleuses. Le peuple exige désormais des têtes, comme il l’a demandé au Parlement anglais à cause des députés qui s’offraient des appartements de fonction sur la tête du contribuable (il se passe la même chose en France et le monde politique ne semble pas le voir, mais bon). Bref, on parle de populisme économique. Les têtes doivent effectivement tomber, surtout si cela satisfait la colère populaire. Le sang qui coulera facilitera probablement le développement des programmes de stimuli économique. 

 

On trouve ici un lien direct avec l’outrage ressenti lors de l’affaire du sang contaminé. C’est parce que des personnalités politiques d’envergure ont été mises en cause que les programmes de traçabilité et de dépistage du sang ont été menés à bien. Ces nouvelles mesures ne demandaient pas, en elles-mêmes, un scandale politique. Mais c’est ce dernier qui a permis de dépister des lots de sang de manière à ce qu’un scandale de ce type ne se reproduise plus.

 

À un moment, il y a un an, il a été question que l’Amérique s’excuse. Les médias américains en parlaient beaucoup. Après tout, même si cette crise financière est multifactorielle, elle a vraiment été causée par l’Amérique. Le reste de la planète souffre parce que l’Amérique a encore foiré. Et Obama devra s’excuser, à un moment ou un autre. C’est probablement un joker politique qu’il utilisera plus tard, si le « double dip » fait à nouveau chuter les places boursières. N’oublions pas que la crise économique japonaise, celle qu’on a décrite comme la « décennie perdue » pendant les années 90, a connu sept « double dips » consécutifs.

La colère actuelle, c’est le scandale du sang contaminé, multiplié par la nouvelle unité de mesure, l’étalon new look, le désormais célèbre trillion. Des millions de personnes ont perdu leur travail, leur maison, leur retraite, leur confiance. Ce sentiment d’avoir été arnaqué ne va pas se limiter à la sphère économique. Il va forcément se distiller dans d’autres endroits, puisqu’il se trouve alimenté par la morale.

Colère, morale, justice, les trois éléments sont rassemblés pour pénétrer dans la sphère privée.

 

À travers cette crise, ce qui nous intéresse, bien sûr, c’est notre capacité d’adaptation, pour rebondir - et dénoncer. Le seul fait de trouver un angle différent pour regarder les choses serait un énorme pas en avant. Par exemple. Tout le monde a récemment lu cette étude de l’université de Los Angeles (UCLA) qui montre qu’il y a deux fois plus de problèmes psychiques, d’alcool et de drogue chez les personnes LGBT aux USA. Ce genre de news est de l’or en barre pour les médias gays. Les PR de Delanoë frétillent sur tous les sites Internet en faisant la mouche du coche. On souffre ! En substance, cela veut dire : si toutes ces personnes boivent et se droguent, c’est que la société les traite mal. Ils trouvent  du réconfort dans l’alcool pendant qu’ils sombrent dans la déprime. Pas un seul journaliste qui ose rappeler que les gays ont toujours beaucoup bu : après tout, une grande majorité du business gay a pour base la vente d’alcool. Il y a quelques années, un copain me disait : « Tu as vu le nombre de tonneaux de bière au sous-sol du Cox pour la Fête de la Musique ? » ? 

 

Mais surtout pas un seul pour dire que si tant de personnes LGBT souffrent en ce moment, spécialement aux USA, c’est parce que la crise les étouffe. Aux États-Unis, la Substance Abuse & Mental Health devices Administration a relevé que les appels de détresse des personnes qui ont des idées suicidaires ont énormément augmenté l’année dernière avec 57.000 appels pour le seul mois de juillet 2008. Un quart de ces appels était lié à la gravité de la récession. Cette administration américaine est en train de dépenser 1 million de dollars supplémentaires pour soutenir les 20 centres nationaux  qui aident ceux qui pensent au suicide. Dans le nombre de personnes LGBT qui se sont suicidées cette année, ou qui ont tenté de le faire, combien ont été motivés par la crise et l’impossibilité de s’en sortir ? Personne ne sait.

 

David Brooks, du New York  Times : « Nous sommes actuellement dans un moment incroyablement non-commercial. Le risque n’a plus de valeur. Le monde financier est abasourdi ». « Sustainability » et « responsabilité » sont les nouveaux buzz words. Les « recessionistas » sont le nouveau cliché de la mode. On parle de « slow fashion » comme on parle de slow food. Les gens sont  à la fois inquiets et en colère. Même la poésie s’en empare quand on mentionne ceux qui annoncent les mauvaises nouvelles ou ceux qui voient tout en noir (comme moiself) : ce sont les « troubadours of trouble », les  « crooners of catastrophe ». Joli, non ? Et les gays, qui sont noyés dans la masse car ils ressentent les mêmes choses que les hétéros (sans les gosses et l’éducation, mind you) ne répondraient pas d’une manière particulière à cet air du temps ? Une grande partie du monde associatif LGBT et sida vote à gauche, ou à l’extrême gauche. Quel type de réflexion ces hommes et ces femmes, qui aspirent à changer la société, peuvent avoir sur l’impact de cette Grande Récession sur la culture, les droits, la sexualité d’une communauté qu’il faut encourager ? Et enfin : n’y aurait-il pas une personne pour se rappeler que les grands élans communautaires des années 80 et 90 ont eu comme fond des crises économiques presque semblables ?

 

Ma question : est-ce qu’on laisse pourrir la situation, comme ça se passe actuellement dans la finance, en attendant qu’une autre rechute des cours déclanche un nouvel accès de colère ? Ou est-ce qu’on profite de cette incertitude générale pour s’attaquer directement à ces barebackers qui sont exactement les mêmes que ceux qui ne font pas leur coming out ? Peut-être que la crise actuelle est un moment privilégié, qui nous accorde le droit d’être extrême dans nos dénonciations, dans notre envie de voir évoluer des sujets pourris qui nous font chier depuis trop longtemps. Si nous parvenions, déjà, à formuler nos colères, pour les fusionner, ce serait déjà formidable en termes de radicalisme. Car en ce moment, ce que l‘on voit plutôt chez les gays, c’est ce qui se passe dans la finance la plus immorale : l’envie de regarder ailleurs, de vénérer Lady Gaga, d’embrasser l’échappatoire. Comme dans toutes les grandes crises.


Didier Lestrade

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