Le malentendu sioniste

Ce texte d'Henri Goldman était déjà paru en Carte blanche dans Le Soir du 9 septembre 2001. Huit ans plus tard, il semble malheureusement toujours d'actualité. Comme Henri Goldman le dit lui-même: « peut-être encore plus qu’à l’époque, tant le discours s’est radicalisé sur le sujet depuis les massacres de Gaza. » 

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Henri Goldman

par Henri Goldman - Dimanche 13 septembre 2009

Henri Goldman est rédacteur en chef de Politique, la revue bimestrielle des débats, c'est un commentateur très écouté de la vie politique belge et internationale. Il a aussi enregistré des disques pour les adultes et les enfants.

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Ce texte d'Henri Goldman était déjà paru en Carte blanche dans Le Soir du 9 septembre 2001. Huit ans plus tard, il semble malheureusement toujours d'actualité. Comme Henri Goldman le dit lui-même: « peut-être encore plus qu’à l’époque, tant le discours s’est radicalisé sur le sujet depuis les massacres de Gaza. » 

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ar un curieux dérapage rhétorique, les défenseurs d’Israël les plus engagés et ses adversaires les plus déterminés ont choisi de s’empoigner autour d’une idéologie, le « sionisme », dans le flou le plus total sur ce que ce terme recouvre. De la sorte, ils concourent à réactualiser un enchaînement bien connu d’amalgames : Israël = sionisme = peuple juif. Et, symétriquement : critique d’Israël = antisionisme = antisémitisme. La conséquence, on la voit à Durban [1], mais aussi dans nos villes où, comme un écho déformé de l’Intifada palestinienne, se manifeste une désolante poussée d’antijudaïsme au sein de la population arabo-musulmane.

Depuis toujours, l’État d’Israël s’est employé à délégitimer toute critique en s’auto-instituant dépositaire exclusif de la mémoire de la Shoah. Le procédé a remarquablement fonctionné tant qu’il s’adressait à une opinion occidentale pétrie de culpabilité. Il ne fonctionne plus quand il s’adresse aux peuples du tiers-monde et aux populations qui en sont issues et qui sont totalement étrangères au judéocide. Auprès d’eux, le rappel obsessionnel des évènements de la deuxième guerre mondiale ne peut faire le poids face à la brutalité sans retenue qui s’exerce sous leurs yeux à l’encontre du peuple palestinien.

 

Du coup, la propagande israélienne a déclenché une spirale de réactions dont les Juifs de la diaspora risquent de subir le contrecoup. Si l’occupation prolongée des territoires palestiniens par Israël n’est que la conséquence ultime du sionisme, si le sionisme est bien le « mouvement de libération nationale » du peuple juif, si s’en prendre à ce « mouvement national » revient à s’en prendre à tous les Juifs et faire preuve d’antisémitisme, alors l’alternative est dramatiquement limpide : soit on se résout à avaliser la politique israélienne pour ne pas se voir assimilé aux nazis, soit on prend le risque de cette assimilation pour ne pas cautionner le malheur des Palestiniens. Ce choix est insupportable. Mais n’est-il pas la conséquence de cette forme de terrorisme moral qui assure depuis des décennies à Israël une rente d’impunité et dont cet État s’étonne de recevoir aujourd’hui, dans l’opinion internationale, le choc en retour ?

Le « sionisme » se trouve au cœur de la chaîne des amalgames. Guillemets de rigueur, car ce dont on parle n’est qu’un épouvantail ou une image d’Épinal fabriqués pour les besoins de la cause.

Peut-on ramener l’objet du litige à de plus justes proportions ?

Non, le sionisme n’est pas le « mouvement de libération nationale » du peuple juif, selon le sens courant qu’a cette expression appliquée à d’autres peuples. Pas plus que ceux d’hier, les Juifs d’aujourd’hui ne sont dans leur grande majorité des « sionistes » au sens littéral du terme.

1. Jusqu’à la création d’Israël, le sionisme n’a représenté qu’un courant minoritaire au sein de la population juive européenne, face à d’autres composantes religieuses et politiques qui lui étaient généralement hostiles, tandis qu’il restait totalement étranger aux communautés juives du monde arabe. Jusqu’en 1940, l’immigration la plus massive des Juifs d’Europe, consécutive aux poussées d’antisémitisme du vieux continent, ne s’est pas dirigée vers la Palestine, mais vers les États-Unis.

2. La migration juive d’après-guerre vers la Palestine et l’État d’Israël fut largement une migration contrainte : bateaux chargés de rescapés des camps de la mort qui ne pouvaient accoster nulle part ailleurs, Juifs soviétiques qui ne recevaient leur visa de sortie que s’ils prenaient la direction d’Israël, Falashas d’Éthiopie qui n’ont pas eu le choix.

3. Depuis lors, et malgré une sympathie distante à l’égard d’un État qui a tout de même recueilli de nombreux survivants de l’extermination dont on ne voulait pas ailleurs, les Juifs de la diaspora ne manifestent plus la moindre envie d’être « libérés » des sociétés où ils vivent. Affirmer donc que les Juifs de Belgique, puisque « sionistes » par définition, sont alignés derrière Sharon, Barak ou tout autre chef de gouvernement israélien est une pétition de principe scandaleuse, pratiquée malheureusement des deux côtés. Dans le même esprit, lors de la guerre du Golfe, certains faisaient déjà de tous les Arabes de Belgique des affidés automatiques de Saddam Hussein…

 

En sens inverse : non, les actes criminels qui ponctuent quotidiennement l’occupation israélienne ne sont pas des « crimes sionistes », même si leurs auteurs se réclament de cette théorie.

1. Entre Théodore Herzl, fondateur et théoricien du sionisme à l’orée du XXe siècle et Sharon, il y a la même distance qu’entre Karl Marx et Staline. Pour certains, tout Staline était déjà dans Marx. Mais nous savons bien que de nombreux marxistes ont vigoureusement combattu les horreurs du stalinisme, au nom même de l’idée qu’ils se faisaient du marxisme. Quoi qu’on puisse en penser, il est possible de la même façon de se dire sioniste et profondément hostile à l’occupation et aux violences dont sont victimes les Palestiniens.

2. Si le sionisme n’a jamais été le « mouvement national » qu’il a prétendu être, il reste le récit fondateur d’une communauté de plusieurs millions de femmes et d’hommes parlant l’hébreu qui a normalement besoin de légitimer sa présence sur le sol de la Palestine historique. Voilà pourquoi, à l’exception d’une petite minorité dont la lucidité impressionne, toute la gauche israélienne — aujourd’hui tétanisée, mais qui finira obligatoirement par refaire surface tant l’échec de Sharon est inévitable — se déclare sioniste. Faire du renoncement à toute forme de sionisme le préalable du dialogue israélo-palestinien, c’est chercher des prétextes pour ne pas réussir ce dialogue.

3. Cela, les dirigeants palestiniens l’ont généralement mieux compris que certains de leurs bruyants soutiens qui, comme à Durban, cherchent à camoufler leur impuissance dans une surenchère imbécile.

 

Bref, de part et d’autre, il est plus que temps d’abandonner le sionisme aux historiens. De même, il est plus que temps de restituer la mémoire de la Shoah à la conscience universelle au lieu de la convoquer à tout propos comme alibi d’une cause douteuse au risque de susciter des vocations négationnistes [2]. Et il est plus que temps que chacun balaie devant sa porte pour combattre les germes de la haine inter-ethnique qui nous menace.


Henri Goldman

Notes

[1] La conférence de Durban contre le racisme venait de s’achever au moment de la rédaction de cet article. Elle donna lieu à une déferlante antisioniste de la part de quelques ONG du Tiers-monde avec le soutien de certains États qui discriminaient massivement leurs propres minorités et qui se dédouanaient ainsi à bon compte de leurs propres exactions. Voir ici. En 2009 s’est tenue à Genève la conférence dite de Durban II. Je l’ai évoquée sur ce blog ici.

[2] Dieudonné est un parfait exemple de cette « récupération à l’envers ».

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