Babozor sur les 40 ans d'internet

Babozor est un sacré nerd. Il passe l'essentiel de son temps éveillé pas trop loin d'un object électronique connecté. C'est lui qui avait créé le premier site de Minorités comme ça, à la main en php, comme on écrit sa liste de courses, sans regarder le résultat. C'est aussi un nerd très actif, avec une Grotte du Barbu, une obsession pour les vélos minimalistes et des soirées bière-informatique courues par les autres nerds de la capitale. Pour les quarante ans du web, j'ai donc demandé à mon géant de petit frère où on en était...

filet
Laurent Chambon

par Laurent Chambon - Dimanche 06 septembre 2009

Laurent Chambon est docteur en sciences politiques, spécialiste des minorités en politique et dans les médias, ancien élu local travailliste à Amsterdam et chercheur en sciences politiques, et est co-fondateur de Minorités.

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Babozor est un sacré nerd. Il passe l'essentiel de son temps éveillé pas trop loin d'un object électronique connecté. C'est lui qui avait créé le premier site de Minorités comme ça, à la main en php, comme on écrit sa liste de courses, sans regarder le résultat. C'est aussi un nerd très actif, avec une Grotte du Barbu, une obsession pour les vélos minimalistes et des soirées bière-informatique courues par les autres nerds de la capitale. Pour les quarante ans du web, j'ai donc demandé à mon géant de petit frère où on en était...

L

e terme de révolution numérique est totalement galvaudé, mais correspond à une réalité. Pas seulement parce qu'elle permet de vous faire remplacer par votre équivalent indien moins cher et moins syndiqué, mais aussi parce que jamais on n'a eu accès à autant de choses. Musique, films, références, science ou discussions débiles, nous n'avons plus besoin d'autant d'intermédiaires pour nous les procurer. Plus besoin de Fnac trop chauffées, de bibliothécaire irrascible ou de se taper les adolescents bruyants au cinéma, tout ou presque est à portée de wifi.

« Internet, ça reste le meilleur moyen pour les gens un peu bizarres de réaliser qu'ils ne sont pas seuls. Ce n'est pas pour rien si ce sont les gays et les minorités ethniques qui se sont précipitées sur le net et l'IRC dans les années 1990: ils pouvaient enfin entrer facilement en contact avec des gens comme eux. Ce n'est pas pour rien que les élites, qui se sont enfin réveillées, voudraient mettre de l'ordre dans tout ça. Des gens qui font ce qu'ils veulent, discutent de ce qui leur plaît vraiment sans intermédiaire, ça fait désordre. »

 

Le web de confiance

 

On rit tous des articles un peu maladroits sur Twitter ou Facebook qu'on trouve dans la presse, il n'empêche que nous n'avons encore rien vu des possibilités offertes par les réseaux sociaux qui sont en train de se développer, et qu'on touche là une évolution essentielle du web.

 

« Le truc essentiel, qui dépasse largement le piratage de musique et le télétravail, c'est la possibilité de choisir ses cercles sociaux de façon très fine. On n'est plus coincés au village avec les mêmes abrutis toute sa vie: même en restant au village, on développe des relations sociales en ligne avec des gens qu'on a choisis, qui peuvent déboucher sur d'autres formes de contacts. Avec les nouveaux langages informatiques, la notion de réseau social va complètement changer.

 

Avec le Web of Trust, le web de confiance, on va partager des données avec des gens en qui on a confiance, sans que quiconque puisse mettre son nez dedans. Fini les États qui filtrent vos conversations ou épient vos conversations, c'est aussi la fin du contrôle social tel qu'on le connaît. La notion même de contrôle par l'État devient une blague. Demandez aux parents de vous parler du contrôle qu'ils ont sur les contacts SMS ou internet de leurs enfants: proche de zéro. Il va falloir réapprendre à faire confiance, c'est pas gagné. »

 

Monopole

 

Alors que c'est une opportunité encore jamais vécue par les humains, Babozor est prêt à parier que les grandes compagnies et les États feront tout pour contrôler de tels réseaux. « On va probablement nous faire le coup du terrorisme, de la pédophilie et des méchants pirates, mais le seul but est bien de contrôler qui obtient quoi sur le net. Pour des raisons d'ordre social d'abord: il est hors de questions que les citoyens passent à côté d'un système politique que les élites s'efforcent tant bien que mal de contrôler. Pour des raisons économiques aussi: si les gens se mettent à aimer d'autres musiques et films que ce qu'on leur avait concocté pour les abrutir, comment l'industrie culturelle va pouvoir continuer à vivre sur la bête?

 

Nous étions une minorité dans la détresse culturelle, à s'échanger des cassettes des USA et des CDs importés du Japon pour ne pas avoir à subir NRJ et SkyRock, des magazines de sport ou de rap amerloques et des VHS rapportées par des amis d'on ne sait où pour compenser ce qui nous était imposé. Maintenant tout est tellement plus accessible, mais nos élites économiques et culturelles n'en profitent plus autant qu'avant. Je ne les vois pas accepter de se débarrasser de leur monopole sans ruer dans les brancards. Entretemps la masse continue d'avaler les merdes qu'on leur a toujours proposé, mais les jeunes se sont habitués à chercher activement ce qui leur plaît, à vérifier leurs sources, à aller voir ailleurs. On n'oublie pas ça en deux coups d'Hadopi. »

 

Minitel 2.0

 

Entre l'État qui aimerait tout savoir de ce que vous faites et les compagnies télécom qui voudraient vous traire avec leurs services exclusifs, ce n'est pas pour rien qu'on parle de Minitel 2.0: « Les élites politiques, culturelles et économiques rêvent d'un réseau centralisé, contrôlable à tout moment, histoire de maintenir les dépendances physiques et culturelles qu'elles ont mis en place depuis des lustres. Ils sont d'ailleurs en train d'y travailler. À part Google et les associations de droits civiques, tout le monde veut un web verrouillé: les États, les grandes entreprises, les géants télécom, les industries du divertissement. »

 

Et les minorités dans tout ça? « La démocratisation du net a un peu noyé dans la masse les initiatives des minorités, mais cela ne leur a rien enlevé. Chacun est sur ses réseaux préférés, sans trop gêner personne. On voit sur Facebook que les gens ont un réseau de plus en plus diversifié, surtout les jeunes: homos, hétéros, blaques, blancs, jaunes, hommes, femmes, trans, who cares? La menace vient surtout des grosses institutions qui risquent de réaliser que ces espaces de libertés non contrôlées ne sont pas en leur faveur, et d'États qui sont incapables de neutralité. Les États devraient maintenir les infrastructures et la sécurité, la plupart se mellent de votre vie privée, de votre religion ou de votre sexualité. Je n'ai aucune confiance en les États français ou américain, et s'il y a bien quelque chose contre lequel nous devons lutter, c'est bien contre leur emprise sur Internet. »

 

En résumé? « Les prochaines années en ligne: réseaux sociaux ultra-développées, le Web de confiance, une utilisation énorme des petits objets connectés dont l'iPhone est le précurseur, attaques des États et de l'industrie contre la neutralité du web, gros dangers pour les États autoritaires mais aussi pour les citoyens qui vont se trouver dépossédés de leurs libertés au nom de la lutte contre le terrorisme, de la pédophilie et du piratage. Des changements techniques, mais pas dans les méthodes politiques. »


Laurent Chambon

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