L'Orient existe-t-il? Une brève introduction à Edward Said

Comment représente-t-on d’autres cultures ? Les différences culturelles, religieuses et raciales comptent-elles plus que les catégories socio-économiques, ou politico-historiques ? Comment les idées acquièrent-elles de l’autorité, de la « normalité » et même le statut de vérité « naturelle » ? En analysant les mécanismes de la fabrication de « l’Orient » par « l’Occident », l’essayiste palestino-américain Edward W. Saïd (1935-2003) a réussi à donner des réponses très lucides à toutes ces questions et à d’autres, pas moins inquiétantes, comme le rôle de l’intellectuel et l’importance que celui-ci doit donner à une prise de conscience critique et indépendante.

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Laura Navarro Garcia

par Laura Navarro Garcia - Mercredi 02 septembre 2009

Docteure européenne en sciences de la communication, Laura Navarro Garcia est chercheure à l'Université de Poitiers pour MinorityMedia et enseigne à l'Université de Valence, en Espagne.  

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Comment représente-t-on d’autres cultures ? Les différences culturelles, religieuses et raciales comptent-elles plus que les catégories socio-économiques, ou politico-historiques ? Comment les idées acquièrent-elles de l’autorité, de la « normalité » et même le statut de vérité « naturelle » ? En analysant les mécanismes de la fabrication de « l’Orient » par « l’Occident », l’essayiste palestino-américain Edward W. Saïd (1935-2003) a réussi à donner des réponses très lucides à toutes ces questions et à d’autres, pas moins inquiétantes, comme le rôle de l’intellectuel et l’importance que celui-ci doit donner à une prise de conscience critique et indépendante.

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e vais essayer ici de vous faire connaître un peu mieux l’ouvrage où Saïd développe toutes ces interrogations : L’Orientalisme[1], un livre qui, après sa publication en 1978, produit un effet de cataclysme dans le champ sélecte des orientalistes anglo-saxons et français. Voici une petite approche à cet essai qui est devenu une référence inéludable pour une connaissance plus équilibrée de tout ce qui concerne l’islam et le monde arabe, et qui garde, 30 ans après sa publication, une actualité extraordinaire.

 

1. C’est quoi l’Orientalisme ?

 

Le concept le plus généralement admis est celui de l’orientalisme universitaire, c’est-à-dire, la discipline où l’on enseigne, écrit ou fait de recherches sur l’Orient. Dans ce sens, un orientaliste peut être un ethnologue, un sociologue, un historien ou un philologue. D’ailleurs, il y a une deuxième conception qu’Edward W. Saïd définit comme orientalisme imaginaire et qui s’agirait plutôt d’un style de pensée fondé sur la distinction ontologique et épistémologique entre l’Orient et l’Occident. Selon ce deuxième sens, les orientalistes seraient des poètes, des romanciers, des philosophes, des théoriciens de la politique et des administrateurs d’empire qui sont partis de cette distinction fondamentale pour composer des théories, des romans, des descriptions de la société et des exposés politiques traitant de l’Orient, de ses peuples et ses coutumes, de son « esprit ». Par exemple, Victor Hugo, Gérard de Nerval ou Karl Marx.

 

Or, face à ces deux sens d’orientalisme, il existe une troisième notion plus historique et plus matérielle, selon laquelle l’orientalisme est avant tout un style occidental de domination, de restructuration et d’autorité sur l’Orient (développé surtout à partir la fin du XVIII). C’est cette conception, celle qui l’intéresse le plus à Edward W. Saïd et celle qu’il analyse dans son ouvrage. Pour construire cette notion plus large et plus complexe d’orientalisme, il se base sur la notion de discours de Foucault [2] :

 

si l’on n’étudie pas l’orientalisme en tant que discours, on est incapable de comprendre la discipline extrêmement systématique qui a permis à la culture européenne de gérer –et même de produire- l’Orient du point de vue politique, sociologique, militaire, idéologique, scientifique et imaginaire pendant la période qui a suivi le siècle des Lumières (Saïd, 1980 : 15)[3]

 

Pour analyser ce discours, Saïd n’a pas étudié l’orientalisme dans tous les pays européens, mais  il a limité son analyse au discours orientaliste –scientifique, littéraire, politique…- créé par les Anglais, les Français et les États-uniens. Aussi par plusieurs raisons, Saïd n’a pas étudié l’orientalisme depuis son début (au Xème siècle) jusqu’à aujourd’hui, mais il a concentré son effort d’analyse et de critique sur des textes et auteurs qui ont construit l’Orient –surtout le monde arabe et islamique- dans les derniers siècles. Autrement dit, il s’est particulièrement intéressé à l’orientalisme qui provient du rapport de domination de la France et l’Angleterre avec l’Orient à partir le début du XIXème siècle et jusqu’à la fin de la deuxième Guerre Mondiale, et à l’orientalisme résultant du rapport de domination des EEUU avec l’Orient depuis la fin de cette guerre jusqu’à aujourd’hui. 

 

2. La solidité du treillis orientaliste

Qu’est-ce que Saïd démontre à travers cette analyse ? Un de ses apports les plus importants est de mettre en évidence le consensus existant autour des principaux dogmes orientalistes, lesquels se trouvent dans sa forme la plus pure dans les études sur les Arabes et l’islam. Il me semble important de souligner ici les quatre dogmes signalés par Saïd, non seulement par sa persistance aujourd’hui [4], mais aussi parce qu’ils n’apparaissent pas dans la version française d’Orientalisme ( !). En fait, dans la traduction en français, on trouve des pages et des pages qui manquent ou, comme l’on peut lire à la fin du préface (1980 : 10), qui ont été « supprimées » [5]. Voici les quatre dogmes orientalistes dont parle Saïd et qui seraient encore présents dans certains discours médiatiques, politiques et « scientifiques » actuels :

 

1) La différence absolue et systématique entre l'Occident (qui est rational, développé, humain et supérieur) et l'Orient (qui est aberrant, sous-développé et inférieur).

2) Les abstractions sur l'Orient (particulièrement celles qui se basent sur les textes qui représentent à une civilisation orientale « classique ») sont toujours préférables au témoignage direct des réalités orientales modernes.

3) L'Orient est éternel, uniforme et incapable de se définir à soi-même et, par conséquent, on l’assume comme inévitable et comme scientifiquement « objectif » un vocabulaire généralisé et systématique pour décrire Orient d’un point de vue occidental.

4) L'Orient est, au fond, une entité qu’il faut craindre ou qu’il faut contrôler (à travers la pacification, la recherche, le développement et l’occupation ouverte).

 

Bien que Saïd précise l’existence de certains auteurs qui ont défié ces dogmes (comme Clifford Geertz, Jacques Berques et Maxime Rodinson par exemple), il souligne la prépondérance du consensus autour de ces idées et il le critique dans une partie de son ouvrage très lucide qui, néanmoins, fut aussi « supprimée » dans l’édition française. Je traduis ensuite quelques lignes de cette critique que, par contre, l’on peut trouver dans l’édition espagnole : 

 

qu’est-ce que c’est plus important pour comprendre la politique contemporaine ? Savoir que X ou Y sont dans une situation de désavantage [socioéconomique] ou qu’ils sont des musulmans ou des juifs ? […] L’orientalisme postule la catégorie islamique comme la dominante et c’est ça la principale tactique intellectuelle rétrograde (Said : 1990 : 359).

 

C’est important de retenir que, avec sa critique, Saïd ne veut pas dire que l’Orient véritable soit différent des portraits qu’en font les orientalistes. Il ne veut pas dire non plus que, puisque les orientalistes sont en majorité des Occidentaux, on ne peut attendre d’eux qu’ils aient un sentiment intime de ce qu’est vraiment l’Orient. Comme il le souligne, « ces deux propositions sont fausses ». Sa critique va au-delà. Il essaye surtout de comprendre la solidité de la trame du discours orientaliste, ses liens étroits avec les institutions socio-économiques et les politiques, et sa durabilité extraordinaire. Il l’explique ainsi :

 

 La thèse de mon livre n’est pas de donner à penser qu’il y a quelque chose comme un Orient réel ou véritable […] ; ce n’est pas non plus d’affirmer le privilège du point de vue de l’ « intérieur » sur celui de l’ « extérieur »[…]. Au contraire, ce que j’ai dit, c’est que l’Orient est par lui-même une entité constituée ; l’idée qu’il existe des espaces géographiques avec des habitants autochtones foncièrement différents qu’on peut définir à partir de quelque religion, de quelque culture ou de quelque essence racial qui leur soit propre est extrêmement discutable (Saïd, 1980 : 347).

 

Une deuxième thèse importante de Saïd, c’est que la domination culturelle orientaliste se maintiendrait, tout autant par une pression économique directe et brutale des EEUU, comme par le consentement des Orientaux. Il repère ce consentement, par exemple, dans l’existence actuelle de pages entières de livres et des journaux imprimés en arabe et  écrits par des Arabes, qui parlent de « l’esprit arabe », de l’« l’islam » et d’autres mythes, ainsi que dans les déclarations de certaines élites arabes qui prônent la « culture européenne » comme la (seule) « culture moderne ». 

 

À tout cela, il faut ajouter le fait que le monde arabe et islamique reste une puissance de deuxième ordre par sa production de culture, de savoir et d’érudition. Un des résultats de cette situation est le fait que la plupart des étudiants et professeurs orientaux souhaitent aller s’asseoir aux pieds des orientalistes américains, avant de répéter devant le public local les clichés orientalistes. Également, le triomphe de l’idéologie de la consommation en Orient est un autre facteur qui a beaucoup contribué à ce consentement en uniformisant des goûts. Des goûts symbolisés non seulement par les blue-jeans et le Coca-cola, mais aussi par les images culturelles de l’Orient que donnent les mass media américains et que consomme - souvent sans réflexion - la foule des spectateurs.

 

3. Un discours de domination

En somme, l’orientalisme aurait une telle position d’autorité que, comme le dit Saïd, « personne ne peut écrire, penser, agir en rapport avec l’Orient sans tenir compte des limites imposées par l’orientalisme à la pensée et à l’action » (Saïd, 1980 : 15). Même pas des grandes figures intellectuelles comme Stuart Mill ou Karl Marx ont pu échapper au pouvoir de ce discours. Rappelons que Mill (1806-1873), un référent très important pour le féminisme [6], écrivit dans son ouvrage On liberty (1859) que ses idées sur la démocratie ne pouvaient s’appliquer à l’Inde parce que les Indiens étaient inférieurs par leur civilisation, sinon para leur race. Chez Marx (1818–1883), on retrouve des paradoxes du même genre, comme celle cachée sur la phrase célèbre : « ils ne peuvent pas se représenter eux-mêmes; ils doivent être représentés », écrite dans Le 18 Brumaire de Luis Bonaparte (1852). Dans la préface de la traduction espagnole d’Orientalism, Juan Goytisolo résume clairement les effets du pouvoir de ce discours orientaliste :

 

sauf quelques exceptions, nous dit Said, l’orientalisme n’a pas contribué à la compréhension et au progrès des peuples arabes, islamiques, hindous, etc. objet de son observation.  [Le projet orientaliste] les a classifiés dans des catégories intellectuelles et des « essences » immuables destinées à faciliter son assujettissement au « civilisateur » européen (Saïd, 1990 : 9).

 

L’on comprend bien cette idée quand Saïd justifie l’incongruité du consensus libéral qui affirme que le « vrai » savoir est fondamentalement non politique. Pour lui, ce consensus voile les conditions politiques organisées fortement (encore qu’obscurément) qui prévalent dans la production du savoir. En fait, comme il le remarque :

 

personne n’a jamais trouvé comment détacher l’homme de science de choses de la vie, de son implication (consciente ou inconsciente) dans une classe, dans un ensemble de croyances, dans une position sociale ou du simple fait d’être membre d’une société. Tout cela continue à peser sur son activité professionnelle (Saïd, 1980 : 22). [De cette façon],en s’intéressant à l’Inde ou à l’Egypte un Anglais de la fin du XIX ne perdait jamais de vue le fait qu’il s’agissait de colonies britanniques. [Autrement dit] tout le savoir universitaire sur l’Inde et sur l’Egypte est de quelque manière teinté et impressionné, violé, par le fait politique brut (Saïd, 1980 : 24).

 

4. Un travail à suivre

Pour conclure, il me reste à souligner la détermination d’Edward W. Saïd de montrer du doigt les tâches qui n’ont pas été menées à terme dans son ouvrage, mais qui seraient nécessaires. Parmi celles-ci, il évoque l’analyse des liens entre l’orientalisme et la pédagogie, et une autre aussi intéressante que peu travaillée : la recherche sur ce qui remplace actuellement l’orientalisme, c’est-à-dire, la réflexion sur comment on peut étudier (et représenter) d’autres cultures et d’autres populations dans une perspective qui soit libertaire, ni répressive ni manipulatrice.

 

Enfin, j’aimerais remarquer le grand intérêt qui peut porter cet ouvrage à plusieurs catégories de lecteurs. Comme Saïd l’indique dans l’introduction d’Orientalisme, à ceux qui s’intéressent à la littérature, le livre offre un magnifique exemple des relations qui existent entre société, politique, histoire et textualité. À ceux qui étudient l’Orient, il leur présente des présupposés souvent indiscutés sur lesquels ils fondent une grande partie de leur travail. Enfin, aux lecteurs du dit Tiers Monde, il leur propose une étape ver la compréhension de la force du discours culturel occidental ; une force qu’on croit souvent à tort n’être que décoratif ou relevant de la superstructure. Comme il conclue : « j’espère avoir illustré la redoutable structure de la domination culturelle et montré, tout particulièrement aux peuples qui furent colonisés, les dangers et les tentations d’appliquer cette structure pour eux et pour les autres » (Saïd : 1980 :38).


Laura Navarro Garcia

Notes

[1] Edward W. Saïd, L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, Éditions du Seuil, Paris, 1980. Traduit de l'américain par Catherine Malamoud. Le titre original (en anglais) est Orientalism (publié en 1978). La traduction en espagnol, Orientalismo, est menée par María Luisa Fuentes et publiée en 1990 par l’éditorial Libertarias.

[2] dans Archéologie du savoir et dans Surveiller et Punir.

[3] Dans la traduction espagnole, on trouve le mot « manipuler » à la place de « gérer », et le mot « diriger » à la place de « produire ».

[4] On peut les trouver dans le discours médiatique et politique hégémonique actuel. Cf. Edward W. Saïd (1981), Covering Islam. How the media and the experts determine how we see the rest of the world, Vintage, Londres, et Laura Navarro (2008) Contra el Islam. La visión deformada del mundo árabe en Occidente, Almuzara, Córdoba.

[5] Dans cette page-là, en note de bas de page, on peut lire le suivant : « Le texte de l’Orientalisme publié ici diffère légèrement de l’original anglais, car il a été adapté en vue du public français : quelques développements (concernant notamment la scène américaine) sont supprimés, quelques explications ajoutées. Toutes les omissions sont signalées par […]. L’index a été limité aux seuls noms propres ».

[6] par sa lutte pour le droit de vote des femmes -The subjection of Women- et par sa vie privée.