Les gays et la crise (2)
par Didier Lestrade - Mardi 01 septembre 2009
Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.
C'est le feuilleton de la rentrée : l'homosexuel est dépensier, même s'il lutte contre des préjugés culturels souvent créés par lui-même. Comment cet animal se défend face à l'argent rare et au chômage? Certains amis me disent qu’ils ne se retrouvent pas dans le profil gay dressé dans le premier texte sur la crise. Ils n’ont pas de femme de ménage, ni de psy, surtout pas de coach de gym – et encore moins de prof de yoga.
J
e ne suis pas en train de faire des généralités : il existe effectivement des gays et des lesbiennes tellement occupées par leur boulot qu’il leur est impossible de nettoyer le four et les fenêtres. Pire, ils détestent faire ça et s’ils travaillent tant, c’est en partie pour que quelqu’un s’occupe de ces tâches à leur place. La grande majorité des personnes LGBT, elles, n'ont pas les moyens de se payer tout ça.
C’est toujours pareil quand on produit une analyse identitaire sur un problème général (la crise), il y a toujours une petite voix pour dire : « Mais je ne suis pas comme ça, moi ». Le truc, c’est que nous sommes indissociables des clichés identitaires que nous produisons – ou que d’autres produisent à côté de nous. C’est toute la controverse sur le film « Brüno » ou tous les autres mini-débats qui s’ouvrent quand quelqu’un se trouve concerné par l’avis d’une autre personne. Les gays ont promotionné un style de vie, différent dans chaque pays, mais qui a établi une base culturelle qui nous rassemble, malgré nos différences. Et toutes les formes de rassemblement que nous avons inventées (médias, associations, lobby, clubbing, shopping, Internet) reflètent souvent l’opulence qui a été le moteur de l’identité gay. Si certains n’ont connu que la précarité, c’est aussi un miroir de la richesse des autres.
Depuis 30 ans, les gays n’ont pas cessé de montrer leurs possessions pour prouver ce qu’ils sont, exactement comme les hétéros banlieusards copient leurs voitures, leurs barbecues, leurs tondeuses, leurs jardins. Même leurs enfants. Donc, quand la crise arrive, et que 50.000 nouveaux chômeurs débarquent tous les mois au Pôle Emploi, cela influence ce que nous faisons et ce que nous sommes. Ne pas vouloir mener une réflexion sur ce sujet au moment où la crise modifie les systèmes de pensée de beaucoup de personnes et de nombreux pays, même les plus éloignés, c’est croire que les gays sont au-dessus de l’argent, ce qui n’est bien sûr pas le cas.
Il y a six mois, dans l’International Herald Tribune, il y avait un article captivant sur les femmes qui étaient persécutées en Afrique, à cause de croyances qui mettaient en danger ce que l’on pourrait appeler des « sorcières ». Pierre-Yves Lambert de Minorités a écrit une brève sur le traitement des albinos en Afrique. Maltraités car les coutumes les désignent comme des êtres qui apportent la chance – ou le malheur. L’article de l’IHT parlait de ces femmes isolées dans les tribus, parfois seules, excentriques. Le journaliste expliquait que par temps de crise, de sécheresse, de guerre ou de famine, ces femmes étaient considérées comme responsables des difficultés vécues par le reste de la tribu. Elles étaient brimées, battues ou tuées pour que le reste de la communauté puisse espérer sortir de son malheur.
Je ne suis pas en train de dire que les gays vont connaître le même sort, bien que dans certains pays, certains gays remplissent encore le rôle de shaman – ou d’original. Ils sont soit respectés, soit pourchassés de leur communauté. Mon point est de rappeler que si la crise actuelle parvient à pénétrer dans des régions très reculées d’Afrique pour provoquer ce type d’exactions physiques graves, alors la moindre des choses est de comprendre que l’économie gay dépend aussi de ce qui se passe à travers le monde et dans nos pays, parce que notre mobilité (voyages, vacances, sorties, sexualité) est assumée avec plus de difficulté. Si vous ne comprenez pas ce que je dis, pensez à ces deux mots tourisme sexuel. Ou sortir en boite.
On le sait, l’idée de décroissance n’est pas très populaire chez les gays. J’ai souvent l’habitude de dire que le concept gay n’a jamais été « downsizé » depuis 30 ans, à part une réduction du nombre des partenaires sexuels au pire moment de l’épidémie du sida. On ne nous a jamais dit qu’on en faisait trop et si on nous le disait, on n’avait surtout pas envie de l’entendre. Il s’agissait de s’amuser. Le mode de vie a été poussé par l’idée du « it’s never enough ». Même si tous les gays et les lesbiennes ne contribuent pas directement à cette poursuite du matérialisme, une majorité parmi nous a vécu et vit encore son identité à travers cette accumulation des choses et des biens. Ce que nous montrons aux autres nous symbolise. Les marques que nous choisissons aussi. Et les médias qui nous entourent abordent rarement les questions que nous nous posons, en tant que gays, pour économiser de l’argent, pour affronter une incertitude dans le marché de l’emploi, pour acheter, finalement, des choses moins chères. On ne nous dit jamais : voici les meilleurs parfums aux prix les plus réduits ! Voici les jeans tendance de cette année qui ne dépassent pas le prix dune bouteille de vodka (pas chère) ! Comment s’amuser à New York en payant le strict minimum ! Personne n’explique aux gays que cette crise sans précédent les concerne d’une manière précise, parce qu’ils appartiennent à une minorité qui dépense une partie de son argent en direction de sa communauté.
En écrivant mon dernier bouquin, je ne me doutais absolument pas que la crise actuelle était imminente. Comme presque tout le monde, j’ai découvert la catastrophe des subprimes au début de l’été 2007. Je me rappelle d’ailleurs très bien le moment. J’étais dans le bus 92, dépassant la rue de Rennes, quand je suis tombé sur un long article de l’IHT qui expliquait le risque imminent d’effondrement des valeurs immobilières. Cet article est resté gravé dans ma mémoire comme un moment, le genre de truc qui vous donne presque envie de prendre à partie des gens que vous ne connaissez pas, dans le bus, pour leur dire : « Regardez ce qu’ils disent, c’est incroyable ».
Certains décrivent cette année par un nouvel acronyme : ITYBL : In The Year Before Lehmann. Rétrospectivement, je vois bien que la parution de « Cheikh », cette année-là, était logique. Je trouvais important de m’adresser à une minorité de gays pour les questionner sur la décroissance. Je décrivais le fait de quitter Paris, son système. Ses obligations sociales, son gnagnagna. Aujourd’hui, ce qui m’inspire, ce n’est plus ce qui est up & coming, ce qui produit le dernier buzz, ce qui nous pousse encore et encore à consommer. Mon inspiration vient d’amis qui ont décidé de vivre selon leurs règles, souvent à l’écart des grandes villes. Des gays trentenaires qui sont partis s’installer en Ardèche, dans les montagnes des Alpes ou dans l’arrière-pays niçois. Pour moi qui ai connu les communes babas des années 70, il existe quelque chose de beau entre ces gays et ces lesbiennes qui prennent du recul par rapport à la vie qu’ils ont menée, qu’ils ne regrettent pas d’ailleurs, mais qu’ils veulent voir évoluer, loin du bombardement incessant du marketing.
J’y vois un lien avec l‘érotisme. Finalement, ce nouveau siècle nous a offert la chance de redécouvrir l’homme gay naturel, celui que l’on voyait dans les films des années 70 ou dans les moments les plus sincères de « Milk », « Into The Wild » ou « Old Joy » avec Will Oldham. Personnellement, je crois avoir attendu toute ma vie pour que cet homme naturel, barbu, décontracté, décide de vivre malgré les impositions d’une mode toujours plus obsessionnelle. Même le look des gays trentenaires à la Butt, avec leurs barbes bien rasées, leurs sous-vêtements de marque, leurs sneakers de collection me fatigue. Je les respecte, je sais que c’est le look de Now, mais ce n’est pas ça qui m’attire car c’est une autre manière de s’afficher au sommet de la chaîne alimentaire. Ce qui mérite notre attention, en tant que communauté, c’est d’évaluer comment cette crise mondiale nous déstabilise, nous inquiète face à l’avenir – mais aussi ce que nous pouvons faire pour réagir. Et cet érotisme naturel, cet homme homosexuel indépendant pourrait devenir à nouveau un des mythes leaders de l’homosexualité contemporaine, comme elle l’a été dans les années 70 – mais avec un twist très moderne.
En tant que minorité, nous avons des idées et des propositions sur cette crise économique, exactement comme nous l’avons fait après Stonewall, avec la presse gay des années 70 et 80 et pendant la crise du sida. Si nous sommes novateurs en termes de consommation, nous restons aussi novateurs en termes de création, d’idées, de concepts, surtout en ces temps de récession. Nous devons écouter ceux qui ont déjà entamé ce travail de contre-culture, que ce soit des artistes ou de simples travailleurs sociaux, pour que la minorité gay ne soit pas limitée à un groupe qui fait semblant de s’amuser. Ou qui s’imagine militer en appuyant sur une touche de clavier sur Facebook.
La crise économique mondiale, on le sait, est le résultat d’un dérèglement à tous les niveaux : financier, commercial, politique, écologique. En tant que gays, pas un seul de ces sujets qui nous soit étranger. Mais cette récession est aussi, c’est devenu un cliché, une crise morale causée par la perte de la confiance. Chez les gays, ce mot possède une résonance particulière. Cela fait des années que je milite pour une sexualité gay face au sida qui rétablirait une confiance perdue à cause de comportements égoïstes ou une mauvaise manière de traiter sexuellement les autres. Il y a un travail de prévention à faire sur ces sujets aussi. Je crois avoir établi mon point dans le domaine. Je pense que cette crise actuelle est aussi le résultat de cet égoïsme identitaire qui fait que les LGBT ne s’intéressent qu’aux droits des LGBT. Au point même parfois d’attribuer ses malheurs à d’autres minorités. Nous sommes une minorité parmi d’autres, nous avons la responsabilité de créer des ponts avec d’autres minorités, encore plus touchées que nous par la crise et le blocage de la société. Actuellement, la sévérité de la crise est une excuse pour mettre en stand-by les espoirs de ces minorités. Nous devons trouver des moyens de concrétiser ces espoirs sans avoir à recourir, systématiquement, à la plainte.
Cette confiance, toujours plus érodée chaque jour par la crise, nous pouvons la reconstruire, même grâce à des mots. Si les médias gays n’ont pas envie d’aborder ce sujet qui a pourtant des répercutions visibles sur notre comportement, nos actes, nos achats, nos projets, ils perdent l’occasion de créer une réflexion sur ce qui nous lie tous, riches ou pauvres, face à cette crise. Ce qui se passe dans le monde actuellement est sans précédent depuis plus d’un demi-siècle. Nous n’avons pas forcément à baisser la tête en attendant que ça aille mieux. La société, et la société gay aussi, ne sera plus la même, alors autant participer à la discussion de ce qui devrait être fait. On voudrait que les gays fassent semblant, persistant dans leur rôle d’amuseurs culturels ? Parce que « nous savons faire la fête » ? Vous n’en avez pas marre d’être réduits à ça ? Après tout, si les médias gays persistent à se positionner dans la partie supérieure du marketing gay, avec des bijoux à 2000 euros et des fringues d’hiver encore plus chères, c’est que l’identité homosexuelle encourage ce créneau commercial. Certains me disent depuis des années qu’ils ne se reconnaissent pas dans ce segment social. Mais cela fait partie de notre image et tout le monde l’accepte. Si c’était si intenable, il y aurait un groupe Facebook pour protester contre l’embourgeoisement identitaire des gays. Or il n’y en a pas un seul.
Dans toutes les minorités, il y a un groupe de personnes qui essayent de donner le ton, pour tirer une certaine culture vers le meilleur. Dans la lutte pour les droits des minorités, il n’y a pas que le message de la victimisation qui prime. Même Obama s’est fait remarquer en disant que les problèmes identitaires cachaient souvent des problèmes plus graves. Oui, nous avons été écartés – et nous sommes toujours écartés – de certains postes de la société, ou d’un certain bonheur. Quand un groupe a été affamé de sexualité et d’affirmation pendant si longtemps, il suit des idées par habitude. Mais un niveau supérieur de morale a été proposé à des multitudes populations mal traitées. J’ai lu cette phrase quelque part dans l’International Herald Tribune : « Alors que la crise économique et environnementale s’approfondit, il existe une reconnaissance croissante que nous devons réévaluer de nombreux aspects de nos vies ».
Une dernière idée. Quand on lance un projet ou un produit, il y a souvent ce que l’on appelle « la traversée du désert ». Pendant une période d’un an ou deux, vous avez beau vous faire connaître, vous êtes dans un état de fragilité économique extrême. La moindre tuile peut être fatale. On travaille sans être payé. On se projette forcément dans l’avenir car on se dit que ça finira bien par porter des fruits. C’est inquiétant, mais cela offre énormément de liberté.
Nous sommes tous, plus ou moins, en train de traverser ce désert. Cela va durer en 2009, en 2010, en 2011. Je ne suis pas très convaincu par les médias qui tentent de nous faire croire que 2010 serait le début de la fin de la crise. Devant nous, une période de deux ou trois ans pendant lesquelles nous pourrons réfléchir sur ce modèle gay qui nous incite à consommer davantage. De l’info, du sexe, de la futilité, du gossip sur le Web, de nouvelles lunettes. Peut-on proposer une alternative qui incorpore davantage d’idées et de contestation dans ce marais barométrique de la médiocrité ? Qui a vraiment besoin de l’album de Mika, de Christophe Willem ou de Slimmy?
Vous?
